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10/04/2026

il y en a à qui vous avez fait mettre de l’eau dans leur vin

... On espère que ce sera le premier bilan de l'intercession du Pakistan entre USA et Iran .

https://www.france24.com/fr/moyen-orient/20260410-en-direct-iran-etats-unis-negociations-pakistan-cessez-le-feu-liban-israel-jd-vance

 

 

 

« A Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu

8è octobre 1770 à Ferney

Je suis très reconnaissant, monseigneur, de votre lettre du 30 de septembre 1. Je suis charmé qu’elle soit datée de Versailles, et encore plus que vous ayez été à Richelieu. Il y a là je ne sais quel esprit de philosophie qui me fait bien augurer de vous. Pour votre souper à Bordeaux, je sais qu’il a été excellent ; que tous les convives en ont été fort contents ; qu’il y en a à qui vous avez fait mettre de l’eau dans leur vin, et que le roi a dû trouver que vous êtes le premier homme du monde pour arranger ces soupers-là.2

Ayez la bonté d’agréer mon compliment sur la paternité de M. le prince Pignatelli, puisque je ne puis vous en faire sur la maternité de Mme la comtesse d’Egmont. C’est bien dommage assurément qu’elle ne produise pas des êtres ressemblants à son grand-père et à elle. Je vous demande votre protection auprès d’elle et auprès de monsieur son beau frère. Ils m’ont tous deux lié à vous par de nouvelles chaînes : Mme la comtesse d’Egmont, par la lettre pleine d’esprit et de grâces qu’elle a bien voulu m’écrire 3; et M. le prince Pignatelli, par la supériorité d’esprit qu’il m’a paru avoir sur les jeunes gens de son age.

Vous me reprochez toujours les philosophes et la philosophie 4. Si vous avez le temps et la patience de lire ce que je vous envoie 5, et de le faire lire à madame votre fille, vous verrez bien que je mérite vos reproches bien moins que vous ne croyez. J’aime passionnément la philosophie qui tend au bien de la société, et à l’instruction de l’esprit humain, et je n’aime point du tout l’autre. Il n’y a qu’à s’entendre, et jusqu’ici vous ne m’avez pas trop rendu justice sur cet article. Comme d’ailleurs il est question de chimie dans le chiffon que je mets à vos pieds, vous en êtes juge très compétent 6.

Vous ne l’êtes pas moins de ce pauvre théâtre français qui était si brillant, sous Louis XIV, et qui tombe dans une si triste décadence, ainsi que bien des choses. Si d’ici à la Saint-Martin vous avez quelques moments à perdre, je vous supplierai de jeter les yeux sur quelque chose dont le tripot d’aujourd’hui pourra se mêler. Je conçois bien que notre théâtre sera toujours meilleur que celui de Pétersbourg, où l’on ne joue plus de tragédies françaises, parce que l’on n’a pas trouvé un seul acteur. Il faudra désormais représenter les pièces de Sophocle dans Athènes, si on enlève la Grèce aux Turcs, comme on vient de leur enlever les bords de la mer Noire, à droite, jusqu’aux embouchures du Danube, et à gauche jusqu’à Trébisonde. Ils ont été battus au pied du Caucase, dans le même temps que le grand vizir perdait sa bataille et abandonnait tout son camp. Si vous trouvez cela peu de chose, vous êtes difficile en opérations militaires, mais assurément c’est à vous qu’il est permis d’être difficile.

Je supplie mon héros d’être toujours un peu indulgent envers son ancien serviteur, qui n’en peut plus, et qui vous sera attaché jusqu’au dernier moment de sa vie avec le plus profond et le plus tendre respect.

V. »

1 Lettre du 30 septembre exceptionnellement longue et intéressante . On a d'ailleurs peu de lettres de Richelieu à V*. En voici les passages auxquels V* répond particulièrement :

« A Versailles ce 30è septembre 1770

« Depuis que vous m'avez écrit mon cher Voltaire ( deux lettres où je sais fort bien que je dois réponse ) il m'a pris fantaisie d'aller souper à Bordeaux, et quoique je n'y eusse de valets d'aucun genre que ceux qui m’avaient suivi en poste, et que par conséquent je ne pouvais être voituré et nourri que par la charité de la paroisse, je n'ai pas laissé d'en trouver pour que d'engagement en engagement je n'y sois resté beaucoup plus que je ne croyais et qu'arrivé une fois dans mon gouvernement je n'y aie aussi plus d'affaires que je ne voulais . Cependant j'en suis enfin revenu après avoir séjourné à Fronsac, lieu délicieux dans la plus belle situation de la nature, et à Richelieu que vous connaissez un peu, plus mélancolique mais trop beau pour être abandonné . Me voilà enfin revenu en bonne santé et très empressé de vous dire combien je voudrais que la vôtre fût de même et que vous puissiez voyager aussi aisément , mais vous êtes tout esprit qui n'est pas tourné à conduire le corps comme vous pourriez faire si vous vouliez. M. de Pignatelli que j'ai vu à son arrivée depuis trois jours m'en a rendu bon compte et enchanté de vous, ce qui a redoublé mon amitié pour lui . Il lui est arrivé un garçon qui cause une grande joie dans la famille et doit augmenter par la difficulté qu’un homme moins jeune et moins vigoureux trouverait à un tel ouvrage malgré le désir qu'il doit avoir et tous le siens de ne pas laisser passer dans une autre maison les biens très considérables qui regardent cet enfant et une branche aussi opulente de sa maison qui allait l'être par la faute de ma fille de sa construction qui à l'extérieur cependant est belle et bonne mais dont il faut apparemment que les trompes de Fallope soient obstruées ou engourdies, car je me flatte qu'elle n'a pas dû l'être à la mettre en jeu . Mais voilà assez et trop vous parler de moi et de mon atmosphère. Il faut un peu répondre à vos lettres, et justifier les égratignures que vous prétendrez que je vous ai faites et si j'étais jamais assez maladroit pour cela, ce ne pourrait être assurément qu'à force de vous embrasser , de vous encenser, et de vous admirer . Quel homme peut avoir dans le cœur ces sentiments-là gravés plus profondément ? Mais si vous collez sur votre peau cette philosophie que je déteste, je veux faire des efforts pour vous prouver qu'elle vous fera les effets de la robe de Nessus et je voudrais vous l'enlever pour préserver cette peau que vous prétendez que j'égratigne […] Mais pour finir par les spectacles […] je vous dirai que j’élève à la brochette deux ou trois acteurs qui paraîtront au mois de janvier dont je suis presque sûr qu'un au moins consolera de la perte de Lekain quand elle arrivera . C'est Clairon qui l'élève, je ne dis pas dans son lit, cela serait grossier, ni dans sa maison car cela n'est pas vrai, n'y ayant point d'appartement digne de lui, mais à son côté et je m'attends que vous en entendrez parler même à votre oncle d'Argental . Le second est conduit par Lekain pour le comique et le troisième par Préville pour le tragique . Ainsi vous voyez tout ce que cela doit produire pour la continuation des triomphes de vos enfants .Mais je voudrais que vous pussiez m'envoyer de jolies amoureuses car l'illusion si nécessaire à tout ne peut exister pour une guenon quand elle jouerait la passion, et son adversaire aussi comme Baron . Si vous en trouvez envoyez-les nous pour la satisfaction publique et la mienne . Vous n'en aurez guère si j'avais encore du papier car tout serait noirci dans l'humeur où je suis »

2 En d'autres termes Richelieu est allé à Bordeaux pour y négocier avec les États de Guyenne le montant de la contribution annuelle de la province .

3 On a déjà fait allusion à cette lettre ; voir lettre du 22 juillet 1770 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2026/01/10/ma-tete-qui-n-est-pas-plus-grosse-que-celle-d-un-lapin-m-a-un-peu-tourne-il.html

4 Voir la fin du premier passage cité en note 1 ci-dessus

5 Dieu et les hommes.

6 Allusion non dépourvue de quelque envie, au fait que Richelieu était aussi membre de l'Académie des Sciences .