25/10/2014

Nous avons besoin de succès pour parvenir à une paix nécessaire

... Pas uniquement le succès des armes, bien évidemment , la destruction d'un adversaire/ennemi n'étant pas la garantie d'une paix tant soit peu durable . Tout comme un train peut en cacher un autre, un malfaisant à détruire peut en cacher un autre aussi mauvais, sinon pire , les exemples des années récentes en pays arabes ne manquent pas de le démontrer , hélas .

 

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« A Marie-Ursule de Klinglin, comtesse de Lutzelbourg.
6 octobre [1759].
Quand on a mal aux yeux, madame, on n'écrit pas toujours de sa main ; si je deviens aveugle, je serai bien fâché. Ce n'était pas la peine de me placer dans le plus bel aspect de l'univers.
Eh bien! madame, êtes-vous comprise dans tous les impôts? vos fiefs d'Alsace sont-ils sujets à cette grêle ? n'ai-je pas bien fait de choisir des terres libres, exemptes de ces tristes influences ?
Avez-vous auprès de vous monsieur votre fils ? N'a-t-on pas au moins confirmé sa pension, qu'il a si bien méritée par sa valeur et par sa conduite dans cette malheureuse bataille 1 ? L'armée n'a-t-elle pas repris un peu de vigueur? Nous avons besoin de succès pour parvenir à une paix nécessaire. Je suis toujours étonné que le roi de Prusse se soutienne ; mais vous m'avouerez qu'il est dans un état pire que le nôtre. Chassé de Dresde et de la moitié au moins de ses États, entouré d'ennemis, battu par les Russes, et ne pouvant remplir son coffre-fort épuisé, il faudra probablement qu'il vienne faire des vers avec moi aux Délices, ou qu'il se retire en Angleterre, à moins que, par un nouveau miracle, il ne s'avise de battre toutes les armées qui l'environnent ; mais il paraît qu'on veut le miner, et non le combattre. En ce cas, le renard sera pris ; mais nous payons tous les frais de cette grande chasse. Je ne sais aucune nouvelle de Paris ni de Versailles, je ne connais presque plus personne dans ce pays-là. J'oublie, et je suis oublié. Le mot d'oubli, madame, n'est pas fait pour vous. Je vous serai attaché jusqu'au dernier moment de ma vie. La Silhouette, qui rogne les pensions, en a pris pour lui une assez forte 2. Bravo.

V. »

1 Celle de Minden, du 1er août précédent. Voir lettre du 14 août 1759 à la comtesse : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2014/09/11/cela-ne-peut-ni-se-comprendre-ni-etre-assez-deplore-une-faut-5445195.html

2 Il s'était fait donner une pension viagère de 60 000 francs, dont 20,000 réversibles sur la tête de sa femme. La marquise du Deffand venait d'écrire à V* le 1er octobre 1759 : «[...]  pour rassurer le public on lui démontre combien on est content des talents du C.G. . On vient de lui donner soixante mille livres de rentes viagères dont il y en a vingt sur la tête de sa femme . »

Le féminin de l'article devant Silhouette, atteste, si la lecture du manuscrit est bonne, que le mot commence à s'employer figurément pour désigner les figures dont Silhouette avait orné son château et qui devaient porter son nom .

 

P.S. - Pour vous, Mam'zelle Wagnière, Voltaire a écrit ce que je pense profondément : "Le mot d'oubli, madame, n'est pas fait pour vous. Je vous serai attaché jusqu'au dernier moment de ma vie."

24/10/2014

un damné ne peut avoir la place d'un élu

... Encore moins s'il est condamné !

Thévenoud, Balkany, Sarkozy and C° reprenez le chemin du vulgum pecus, on ne veut plus de vous chez le peuple élu .

 

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 Belle tête d'élu indélicat ! où cela va-t-il (mal) finir ?...

 

« A Sébastien DUPONT,
avocat., etc.

à Colmar
M. le prince de Beaufremont, mon cher ami, a été un peu plus occupé de cette campagne des Hanovriens et des Hessois que des Goll 1; cependant il n'a point négligé leurs affaires; il a écrit à M. le maréchal de Belle-Isle, lequel a recommandé tous les Goll à M. l'intendant d'Alsace. J'ai eu l'insolence, moi qui vous parle, d'écrire aussi pour m'informer du résultat ; mais ce résultat n'est pas jusqu'à présent trop favorable à MM. Goll. On dit qu'un Goll ne peut succéder à un catholique, et qu'un damné ne peut avoir la place d'un élu. Pour peu que cette affaire devienne matière de foi, ni vous ni moi n'y aurons grand crédit. Mon avis est qu'on attende un peu, et qu'on s'en remette à la Providence ; je tiens que voici un très-mauvais temps pour se ruiner en procès ; un troisième vingtième 2 doit rendre les hommes sages. J'en parle en homme désintéressé, car toutes mes terres sont libres et ne payent rien. Je ne veux pourtant pas dire avec Lucrèce :
Suave mari magno, etc. 3

Quoique je sois au port, je plains fort ceux qui sont dans le bateau. Je cultive de plus beaux jardins que ceux de Candide ; mais j'ai bien peur que vous ne soyez de mauvaise humeur comme Martin. Mille compliments à madame votre femme ; ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de M. et de Mme de Klinglin.

V.

6 octobre. [1759] »

 1 Voir lettre du 29 avril 1759 à Dupont au sujet de ce procès : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2014/06/12/j-espere-que-tout-ira-comme-je-le-voulais-ces-petits-succes-5389499.html

2 Du fait de la guerre, l'impôt du vingtième a été porté à deux, puis trois vingtièmes .

3 Qu'il est doux de voir sur la haute mer … ; Lucrèce, De natura rerum ; c'est l'image du sage dégagé des frayeurs de la mort qui est peinte dans ce début fameux du second livre .

 

 

23/10/2014

En vous remerciant des saucières et du chocolat avant que les impôts arrivent

... Je dis "saucières" et non pas sorcières, -(je n'ai pas l'accent antillais)-, bien que le rapprochement soit possible dès qu'on parle d'impôts qui ont ce caractère satanique de faire mal .

 

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Consolons-nous , il me reste deux bras, deux bras-du chocolat !

 

 

 

« A Jean-Robert Tronchin

à Lyon

Mais, mon cher monsieur, 12000 livres sans perte, c'est douze mille livres sec, 12000 livres de France à Turin, qui vaudront à Turin ce qu'elles voudront, et s'il y a frais et perte de change, tant pis pour monsieur l'emprunteur 1. Il les paiera . Mais je ne suis tenu qu'à donner 12000 livres . Voila l'affaire éclaircie . En vous remerciant des saucières et du chocolat avant que les impôts arrivent .

Les Anglais nous ruinent . Je me console dans mon grenier plein de blé, d'orge, de pois, de fèves . M. l'ambassadeur de Chauvelin et madame vont à nos Délices vers le 20, ils passent par Lyon, ils vous verront . M. de Chauvelin ira probablement chez vous . Si saucières et chocolat pouvaient arriver avant l'ambassadeur vous mettriez à l'aise votre fermier des Délices qui fera de son mieux pour les recevoir . Quand la muraille de la Chine sera finie je ferai tirer le canon .

Mille amitiés .

V. 

3 octobre [1759]»

 

 

On ne sait plus que penser, madame, ni à quoi aboutiraient les victoires

... De la droite, de la gauche, du capitalisme, du centre, de l'OM, des virus, de mon ex, des terroristes, de Sarko, des Israëliens, des moustiques-tigres, de la vodka sur le pétrole, ...

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« A Charlotte-Sophie von Altenburg, comtesse Bentinck

née comtesse d'Oldembourg

à Vienne

Autriche 1

3 octobre [1759]

On ne sait plus que penser, madame, ni à quoi aboutiraient les victoires . Mais ce n'est point à moi à raisonner des affaires publiques . Je ne suis occupé que des vôtres et j'ai toujours le même zèle contre votre chicaneur . On lui a joué quelques tours qui ne sont pas indifférents et dont monsieur l'avocat du triangle 2 serait extrêmement content . Tout ce que j’entends de ce brave monsieur du triangle me transporte d'admiration .

Quand vous serez rassasiée des cours, quand vous voudrez vous faire philosophe, ne prenez plus la Suisse pour votre retraite, ne dépensez plus des sommes immenses pour être mal à Montriond . Souvenez-vous qu'il y a des terres libres, indépendantes à une lieue des Délices sur la frontière de France, des terres où vous seriez souveraine comme à Kniphause . Peut-être un jour viendrez-vous y vivre, mais je mourrai en vous attendant .

Voyez-vous quelquefois notre ambassadeur ?3 N'en êtes-vous pas bien contente ?

Vous devez l'être plus que de nos opérations de guerre .

L'oncle et la nièce sont à vos pieds .

V. »

1 Manuscrit avec mention « fco Nuremberg »

 

22/10/2014

la tranquillité du vieux philosophe qui ne veut point boire de ciguë

... Bien qu'ayant avalé force couleuvres !

Du bon vin est bien préférable à mon goût pour assurer un tranquille état de bien-être .

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« A ma belle philosophe Louise-Florence-Pétronille de Tardieu d'Esclavelles d'Epinay

 

[vers le 1er octobre 1759]

 

Comment se porte ma belle philosophe ? Depuis huit jours on parle beaucoup à Paris de certaines choses 1. Je compte sur votre amitié et sur celle de M. G. 2 et je recommande à vos bontés la tranquillité du vieux philosophe qui ne veut point boire de ciguë. »

 

1 Sans doute la Relation … de la mort du jésuite Berthier . Voir : http://www.baillement.com/lettres/voltaire.html

 

2 Melchior Grimm, compagnon de Mme d'Epinay .

 

21/10/2014

On se moque de vous et de vos discours et de vos dénonciations . Mon Dieu que cela est bête !

... Aujourd'hui,  on oserait même dire "comme c'est con!"  lorsqu'on entend des hommes politiques de tous bords casser du sucre sur le dos des partis adverses et, quand ils n'en ont pas assez, déguiller des membres de leur propre camp .

Ridicules ! Ridicule d'utiliser tant de temps en vaines parlottes dignes d'un meeting de crapauds à la saison des amours ou d'un discours de Kim Jung Un .

 

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« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental

Aux Délices 1er octobre [1759] 1

A mon cher ange

Il saura que sur ses ordres on transcrit à force la chevalerie 2 et qu'on l'enverra incessamment comme affaire du conseil, à M. de Courteilles . Pour La Femme qui a raison, patience, s'il-vous-plait . Ce seraient deux femmes qui auraient raison en un jour et c'est trop à la comédie . Pour madame Scaliger qui fait la troisième, elle verra qu'on a été en tous les points de l'avis de ses remontrances . Au reste nous jouons après-demain Mérope sur mon petit théâtre vert et or . Vous voyez bien mes divins anges qu'en faisant le rôle de Narbas, faisant bâtir, faisant mes vendanges et faisant battre en grange, je ne peux guère songer à La Femme qui a raison .

Eh bien ne vous l'avais-je pas dit que si ce M. d'Espagnac était commissaire des remontrances il y aurait des difficultés ? Quel homme ! Plus il est épineux, plus je vous remercie .

A monsieur l’ambassadeur 3

Si son excellence prend le chemin de Genève nous tâcherons de lui donner la chevalerie sur mon théâtre grand comme la main, et si elle lui plait nous serons bien fiers . Tous les spectateurs feront serment de n'en point parler, et je réponds que Paris n'en saura rien . Nous voudrions seulement savoir quand monsieur l'ambassadeur passera par chez nous . Je lui réitère les plus tendres remerciements .

A monsieur de Chauvelin l'intendant

Puisque ma sangsue 4 ne sert qu'à le faire rire, je m'accommode sérieusement avec elle . J'aime à payer ce qui est dû, mais injustice et rapacité révoltent ma bile, et l'allument . Je suppose que monsieur de Chauvelin a toujours la rage du bien public .

A monsieur l'abbé de Chauvelin

Qu'il soit averti que les remontrances du parlement 5 n'ont réussi dans aucun pays de l'Europe . Il est triste d'avoir la guerre contre les Anglais, mais puisqu'ils nous battent, il faut bien que nous payions l'amende .

A monsieur Omer de Fleury

A qui en avez-vous M. Omer ? votre frère l'intendant est aimable, mais quelle fureur avez-vous d'être un petit Anitus 6? On se moque de vous et de vos discours et de vos dénonciations . Mon Dieu que cela est bête !

Somme totale

Le sens commun paraît exilé de France, mais il réside chez mes anges avec la bonté et l'esprit .

N.B.- Comment pourrons-nous parler de ces grands chevaliers ? et dire que tout Français est à craindre 7 tandis que tout le monde nous donne sur les oreilles?ah mon divin ange que j'ai bien fait de me composer une petite destinée indépendante ! que j'ai bien choisi mes retraites ! que je m'y moque du genre humain !

Atque metus omnes strepitum que Acherontis avari subjicio pedibus .8

Mais mon refrain, mon triste refrain est toujours que je mourrai sans avoir revu mon cher ange . Il n'y a pas d'apparence que je revienne dans le pays des Anitus et des Fréron . Je suis continuellement partagé entre le bonheur extrême dont je jouis et la douleur de votre absence .

V. »

1 Sur le manuscrit d'Argental a ajouté l'année et « Ré[pondu] ».

2 Tancrède .

3 Bernard-Louis Chauvelin . Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard-Louis_Chauvelin

4 « commise par les fermes générales », voir lettre du 7 septembre 1759 à Jacques-Bernard Chauvelin : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2014/10/05/la-sangsue-commise-par-les-fermes-generales-exige-le-centiem-5461778.html

5 Allusion aux difficultés soulevées par le parlement de Besançon ; voir les Remontrances , II, 172-221 . Voir Germain-Louis de Chauvelin : http://fr.wikipedia.org/wiki/Germain-Louis_Chauvelin

6 L'un des accusateurs de Socrate, et V* fait souvent allusion à lui .

8 Je foule aux pieds toutes les craintes que provoquent les flots grondants du vorace Achéron ; Virgile, Géorgiques, 491-492 librement adaptés par V*.

 

cet homme extraordinaire moitié héros moitié fou ... son exemple devait servir de leçon aux conquérants qui auraient autant d'ambition et moins de valeur

... "Servir de leçon" et non pas "servir de modèle", subtil distinguo qui peut se solder par une conquête pacifique telle celle de la santé et du bien-être général de tous humains (et autres êtres vivants si affinités) plutôt que bains de sang et cendres .

Conquérants sanguinaires, circulez, il n'y a rien pour vous , ni compliments, ni citations à l'ordre du mérite . Tout comme Voltaire, je vous hais : "Je hais les conquérants, fiers ennemis d’eux-mêmes,...", voir lettre à Frédéric II : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/05/26/je-hais-les-conquerants-je-songe-a-l-humanite-sire-avant-de.html

 

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« A Gabriel de Seigneux, seigneur de Correvon

[septembre-octobre 1759]1

[…] Il est vrai que je suis occupé actuellement de l'histoire de Pierre le Grand ; elle n'est peut-être pas si divertissante pour le commun des lecteurs que celle de ce don Quichotte du Nord qui couchait en bottes, et qui se battait avec ses cuisiniers et ses secrétaires contre dix mille Turcs ; mais l'histoire d'un législateur qui a créé des villes et des hommes, vaut bien aux yeux d'un philosophe tel que vous les prouesses d'un chevalier errant . Il y a trente ans que j'ai dit dans l'histoire de cet homme extraordinaire moitié héros moitié fou que son exemple devait servir de leçon aux conquérants qui auraient autant d'ambition et moins de valeur [...] »

1 Ce fragment de lettre est une citation par Seigneux dans une lettre non datée à Johann Jakob Bodmer, de la lettre originale . Après avoir cité ceci, il écrit : « Il [V*] me mande qu'il viendra nous voir cet hiver ; mais pour peu de temps je crois . Il a de belles terres nouvellement acquises et un théâtre à Tournay qui le retiendront, sans compter peut-être quelque autre motif . Si j'avais comme ce célèbre confrère cent mille livres de rente, il me semble que je glisserais sur des sujets qui l'ont beaucoup affecté . » On déduit la date d'après ce commentaire .

Voir : http://dictionnaire-journalistes.gazettes18e.fr/journaliste/745-gabriel-seigneux-de-correvon

et : http://fr.wikipedia.org/wiki/Johann_Jakob_Bodmer