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27/03/2015

Plus on avance dans sa carrière, et plus on est convaincu que l'on n'est bien que chez soi

...

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« A Pierre-Robert Le Cornier de CIDEVILLE, ancien

conseiller du parlement de Rouen

rue Saint-Pierre

à Paris,

et s'il n'est pas à Paris,

à sa terre de Launay

à Rouen
Aux Délices, 28 mars [1760]. 1
Il faut que vous sachiez, mon ancien ami, que Mme Denis me dit depuis un mois : « J'écris demain à M. de Cideville, » et que je dois mettre quelques lignes au bas des siennes. Je suis las d'attendre les femmes, et j'écris enfin de mon chef, car je suis honteux de ne vous avoir point écrit, depuis que vous me fîtes tant rire du puant marquis 2, et que vous me rendîtes de bons offices auprès de sa ladre personne.
Je reçois quelquefois une lettre du grand abbé 3 en douze mois; je suis peu instruit de vos marches, et fort incertain si vous êtes dans le plat tumulte de Paris, ou si vous jouissez des douceurs de la retraite. Que vous avez bien fait de conserver cette terre 4 qu'on dit mériter bien mieux le nom de Délices que mes Délices ! Plus on avance dans sa carrière, et plus on est convaincu que l'on n'est bien que chez soi. Pour moi, je vous répète que je ne date ma vie que du jour où je me suis enterré. Ce n'est pas que je ne sois assez au fait de ce qui se passe. Je vois tous les orages, mais je les vois du port; et je vous assure que mon port est bien joli et bien abrité.
Je souhaiterais à mes amis des terres indépendantes et libres comme les miennes. On paye assez en France. Il est doux de n'avoir rien à payer dans ses possessions. Figurez-vous ce que c'est à présent que d'avoir des terres en Saxe, en Poméranie, en Prusse, en Silésie ; c'est bien pis que le troisième vingtième.
Vous avez lu, sans doute, les Poésies du philosophe de Sans- Souci, qu'on soupçonne de n'être ni sans souci, ni philosophe. Je suis aussi honteux de tous les vers qui m'appartiennent dans ses Œuvres que fâché de ses œuvres guerrières. Jamais poète n'a fait verser tant de sang ; Tyrtée et Denys n'étaient que des petits garçons auprès de lui. Nous verrons s'il ira à Corinthe 5.
Adieu, mon ancien ami; souvenez-vous quelquefois du Suisse V.,qui vous aime. »

3 L'abbé du Resnel, qui mourut un an plus tard.

4 Celle de Launay

5 Denys y devint maître d'école après avoir été tyran de Syracuse. « Non cuivis homini contingit adire Corinthum » = « il n'appartient pas à n'importe qui de parvenir à Corinthe » , écrivait Horace dans ses Épîtres, I, xvii, 36 , c'est à dire qu'il n'est pas donné à tout le monde d'atteindre les sommets d'un art.

 

26/03/2015

Cette année sera encore rude

... Ce ne sont pas les chômeurs qui diront le contraire .

Tout ceux qui attendent une/des solution(s) miracle(s) du gouvernement feraient bien mieux d'y réfléchir à plein neurones, -enfin ceux qui leur restent en état de marche,- avant de voter pour les départementales . Je ne souhaite pas de mal à mes concitoyens, mais je suis à la fois satisfait et inquiet pour les cantons qui tomberont (je dis bien "tomberont") sous la coupe FN-RBM , satisfait car enfin on les verra à l'oeuvre et on ne se contentera plus de yaka . Je mets dans le même défi une droite méli-mélo-ni-ni prétendument menée par un vibrion c(h)olérique sarkozien .

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« A Ami Camp

banquier

à Lyon

Je n'ai qu'un moment mon cher monsieur pour vous dire que je tire sur vous et sur M. Tronchin 20 mille livres tournois à l'ordre de MM. Beaumont et Fatio . L'affaire s'est faite en un moment . C'est pour la tontine de Genève 1, affaire qui m'a paru convenable et dans laquelle on assure au moins quelque chose à ses héritiers . Cette année sera encore rude . Je vous prie de ne me pas oublier dans vos lettres à votre ami .

Votre très humble et très obéissant serviteur .

V.

28 mars [1760] 2»

1 L'emprunt lancé à cette époque par Urbain Roger en faveur du Danemark n’était pas une tontine, selon Herbert Lüthy , «  La République de Calvin et l'essor de la banque protestante en France » (Schweizer Beiträge zur allgemeinen Geschichte, 1953 ) . Voir page 2 :http://www.ge.ch/grandconseil/data/texte/IUE00051.pdf .

Il faut cependant noter qu'un emprunt sous forme de tontine, d'un montant de trois millions de francs avait été lancé en France en vertu d'un édit du 17 décembre 1759 ; une partie de cette somme fut peut-être placée selon l’usage, à Genève ; voir L. Gustav Du Pasquier « Die Entwicklung der Tontinen bis auf die Gegenwart », 1920 .

2 La date est complétée sur le manuscrit .

 

 

 

 

25/03/2015

Voilà comme nous sommes faits, nous autres provinciaux ; nous pensons qu'avec une lettre de recommandation on réussit à tout à Paris

... Toujours vrai, hélas dans notre bureaucratique nation . Ah ! le piston qui fait marcher la machine ! pas encore près d'être grippé .

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« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'ARGENTAL.
26 mars 1760.
Ange toujours gardien, je n'ai qu'un moment ; il sera consacré aux actions de grâces, non pas pour le grand chambrier 1 non pas même pour le prince 2 du sang, mais pour vous seul. Il faut que vous sachiez encore que M. Budé de Boisy, qui m'a vendu la terre de Ferney, veut absolument que je vous sollicite encore auprès de M. de Courteilles pour je ne sais quel procès auquel je ne m'intéresse guère. Je lui ai donc donné une lettre pour vous, qu'on vous présentera sans doute 3. Voilà comme nous sommes faits, nous autres provinciaux ; nous pensons qu'avec une lettre de recommandation on réussit à tout à Paris. Je ne vous ai point écrit de lettre de recommandation pour nos Chevaliers; je m'en soucie pourtant un peu plus que du procès de M. de Boisy ; mais je ne suis point du tout empressé de me faire juger, quoi qu'au fond je croie ma cause bonne. Vous voulez un chant de la Pucelle : eh, mon Dieu ! mon cher ange, que ne parliez- vous? vous en aurez deux au lieu d'un. J'avais imaginé qu'un ministre 4 ne se mettait pas en peine de ces facéties ; mais, puisque vous en êtes curieux, vous serez servi : vers et prose, tout est à vous.
Au milieu de mes douces occupations, je suis fâché; on nous a pris Masulipatam,5 on nous prendra Pondichéry ; il y a un an que je le dis. Je plains infiniment M. le duc de Choiseul : on lui a donné notre pauvre vaisseau à conduire au milieu du plus violent orage. J'ai eu longtemps dans la tête que si Luc voulait céder quelque chose, vous pourriez, en ce cas, vous débarrasser avec bienséance du fardeau et des chaînes que l'Autriche vous fait porter ; mais je ne vois qu'un petit coin, et pour bien voir il faut embrasser tout l'édifice. J'ai une étrange idée ; je soupçonne que le roi de Portugal, que Luc appelait le chose 6 de Portugal, pourrait bien perdre son chose, son royaume ; que le roi d'Espagne pourrait bien, dans peu, tenter cette conquête 7; le temps est assez favorable ; les jésuites sont gens à lui promettre le paradis en sus, pour sa peine; ils ne s'endorment pas. Le chose de Portugal n'est pas aimé, son ministre 8 est détesté : belle occasion pour un roi d'Espagne, qui a de l'argent et des troupes, de faire rebâtir Lisbonne.
Je ne peux aimer Luc, car je le connais ; mais il vaut mieux que le chose du Portugal. Nous verrons comment il se tirera d'affaire cette année. Mais nous, que ferons-nous? Rien sur mer, et peut-être des sottises sur terre. Plaisante saison pour mettre un héros français sur le théâtre 9! M. le duc de La Vallière a donc fait l'Histoire chronologique de l'Opéra 10: c'est quelque chose ; il y a encore du génie en France.
Je vous adore. »

 

1 L'abbé d'Espagnac.

 

 

3 V* a déjà donné à Budé une lettre d'introduction pour d'Argental , voir lettre du 12 décembre 1757 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2013/02/19/l-emporter-sur-un-receveur-quand-ils-ont-la-justice-pour-eux.html

 

4 D'Argental était ministre plénipotentiaire du duc de Parme.

 

5 Masulipatam, dans la province de madras avait été pris d'assaut par Francis Forde en 1759 . les Français perdaient ainsi leur dernier point d'appui dans le Deccan . Voir : http://www.theodora.com/encyclopedia/f/francis_forde.html

et : http://fr.wikipedia.org/wiki/Si%C3%A8ge_de_Masulipatam

 

 

7 Deux ans plus tard l'Espagne et le Portugal étaient en guerre, mais le Portugal résista victorieusement .Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_hispano-portugaise_de_1762-1763

 

8 Séb.-Jos. Carvalho, plus connu sous le nom de marquis de Pombal et qui avait expulsé les jésuites . Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Sebasti%C3%A3o_Jos%C3%A9_de_Carvalho_e_Melo

 

9 Tancrède .

 

 

24/03/2015

Je crois qu'il vaut mieux avoir affaire aux princes morts qu'aux princes vivants

... On évite ainsi des embouteillages qui ne font qu'augmenter le soukh ambiant ordinaire à Paris .

Honni soit qui mal y pense !  le roi d'Espagne ne présente pas beaucoup d'intérêt en cette période électorale .

http://www.dailymotion.com/video/xqif7s_serge-lama-nini-peau-d-chien_music

Un roitelet nommé Nini Peau-d'Andouille Sarko pérore actuellement et se pare de succès qui doivent plus à l'intelligence et engagements de Juppé, qu'à ses lâchetés mesquines en meetings passés .

Les résultats du premier tour et les trois grâces ...

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 Remettez dans l'ordre les trois principaux protagonistes accrochés au même mât et sauvez Alfred !

 

« A Louise-Dorothée von Meiningen, duchesse de SAXE-GOTHA
Aux Délices, 25 mars 1760
Madame, je savais bien que Votre Altesse sérénissime faisait le bonheur de tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher ; mais je vois qu'elle veut que les absents s'en ressentent comme les présents. Votre bonté me comble de joie, madame ; ce qu'elle daigne me proposer 1 est une grâce que je sollicite moi-même avec transport. Des mémoires sur le règne de Pierre le Grand sont la plus agréable consolation que je puisse recevoir dans le chagrin de n'être pas à vos pieds dans Gotha, et dans la douleur que j'ai de voir la cousine de Mlle Pertriset si capricieuse et si difficile à marier 2. Je crois qu'il vaut mieux avoir affaire aux princes morts qu'aux princes vivants. Si le czar Pierre était en vie, je fuirais cent lieues pour n'être pas auprès de ce centaure, moitié homme et moitié cheval, qui détruisait tant d'hommes pour son plaisir, tandis qu'il en civilisait d'autres. Aujourd'hui il est un héros; ses moindres actions sont précieuses. Je ne peux trop remercier Votre Altesse sérénissime de la grâce que vous m'accordez. Protégez-moi de tout votre pouvoir, madame, auprès de Mme la comtesse de Bassevitz. Si elle veut m'envoyer dès à présent tout ce qu'elle a d'intéressant en allemand, je le ferai traduire sur-le-champ et je lui enverrai fidèlement l'original. Je vais lui écrire pour la remercier ; mais je commence par Votre Altesse sérénissime, comme de raison. Je ne sais comment faire pour faire tenir à Mme de Bassevitz un petit paquet. Je l'imagine entourée de housards prussiens et de kalmouks. Que n'est-elle à Gotha, et moi aussi !
Un certain Labat, baron de Grandcour, marchand de Genève, un peu usurier de son métier, m'est venu trouver. Il parle de comptes, de différence d'argent, etc. Fi donc! le vilain n'a été que trop bien payé. Votre Altesse sérénissime est trop bonne.— Et Alzire ?3

A vos pieds avec le plus profond respect.

V. »

1 La lettre à laquelle répond V* ne nous est pas connue .

3 Dans sa lettre du 3 mars 1760 la duchesse disait : « […] Alzire et Zamore et le petit frère […] font tous leur possible pour jouer au mieux leurs rôles […] ce sera au jour de naissance de leur père qui est au 25 du mois prochain qu'ils représenteront cet admirable drame . J'ai reculé tant que j'ai pu la représentation […] dans l'espérance que vous pourriez encore arriver pour les corriger et pour les faire jouer moins mal encore . »

 

23/03/2015

on vendra mes vaches par arrêt de parlement , et en vérité cela n'est pas agréable, la terre ayant produit cette année quatre fois moins que la culture n'a coûté

... Triste réalité pour de si nombreux paysans dont la vie est un constant parcours du combattant, sans trêve ni repos, avec la carotte des subventions CEE , pour beaucoup bouffées bien avant que d'être touchées, et le laminoir des prix imposés par la grande distribution . Difficile dans ces conditions de créer des vocations , l'industrialisation des productions agricoles est une dangereuse tentation .

"Bon appétit messieurs ! ô vous ministres intègres ...!" qu'allons nous trouver dans nos assiettes à cause de vos lois d'énarques ?

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 Est-ce trop demander ?

 

Au fait, doit-on faire des bonds de cabri au vu des résultats (provisoires ) des élections départementales ?

"01h40: 220 sièges pour la droite, 6 «divers», 52 pour la gauche et 8 pour le FN

Selon le décompte fourni par le ministère de l'Intérieur à 01h36, la droite a remporté 220 sièges dès le premier tour, la gauche 52 et le Front national 8."

Marine ! que d'âneries débitées pour te réjouir de ce gigantesque résultat (excuse mon qualificatif , ce doit être l'effet d'exagération provençale qui m'a contaminé ! ), piqure de morpion sur cul d'éléphant, voilà tout , ça démange mais ça n'empêche pas de vivre .

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« A Charles de Brosses, baron de Montfalcon

24è mars 1760

Encore un petit mot, monsieur, sur le fétiche du bailliage de Gex 1 ; son fétiche est de l'argent comptant ; il m'immole à ce dieu que l'univers adore 2, et 600 livres pour six noix sont assurément le plus horrible abus de ce qu'on appelle justice ; le procureur que vous avez eu la bonté de me donner me dit qu'il trouve mes raisons bonnes, et il prétend que je dois m'adresser au Conseil, que c'est le Conseil qui règle les frais, que c'est à M. de Courteilles qu'il faut que j'écrive . J'écris donc à M. de Courteilles ; il me renvoie au parlement de Dijon, il se trouve en effet que le procureur Finot s'est moqué de moi, et que messieurs de Dijon sont des goguenards , qui redressent les pauvres Suisses de toute manière . Ce n’est point le Conseil qui a réglé les frais, c'est le Parlement ; l'exécutoire est signé par un conseiller au Parlement ; on vendra mes vaches par arrêt de parlement , et en vérité cela n'est pas agréable, la terre ayant produit cette année quatre fois moins que la culture n'a coûté, indépendamment de dix huit mille francs de réparation que j'y ai faites .

Comme je vais acheter Tournay à perpétuité, je vous avoue, monsieur, qu'il m'est fort indifférent d'être haut justicier de l'arpent et demi de La Perrière . On m'a assuré que cette prétendue haute justice n'a jamais été énoncée dans vos dénombrements . Il ne tient donc qu'à vous, monsieur, de faire voir que ce n'est point à moi de payer le procès de Panchaud ; on ne doit point me faire haut justicier malgré moi , quand il n'y a point de preuve que je le sois . Je donne volontiers de l'argent pour améliorer des terres, mais je n'en donnerai qu'avec regret et avec horreur, pour le paiement d'un procès qui monte à 600 livres et qui n'aurait pas dû coûter quatre écus si la justice de Gex ne traitait les seigneurs comme les hussards du roi de Prusse traitent les terres du comte de Bruhl 3.

Enfin, monsieur, voyez si vous pouvez avoir la bonté de me faire rendre justice à Dijon, et d'ordonner au procureur de faire les diligences nécessaires . Je sens bien que je vous importune, mais on me persécute, et je crie, et à qui crierai-je si ce n'est à vous qui siégez sur les fleurs de lys dans le grand banc, qui m'avez vendu Tournay, et qui ne m'abandonnerez pas ?

J'aurai incessamment la réponde définitive de Mgr le comte de La Marche . Je suis prêt, vous l'êtes sans doute , vous aurez la bonté de me faire tenir les papiers nécessaires pour connaître la terre, papiers 4 que je demande depuis trois mois, et vous serez mon fétiche .

Mille respects .

V. »

2 On peut voir là une réminiscence de Mahomet, V,iv : « Je me sens condamné, quand l’univers m’adore . »

Voir : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-maohomet-avertissement-des-editeurs-de-kehl-87416085.html

et : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-mahomet-acte-cinquieme-92991485.html

4 Mot que V* a ajouté au dessus de la ligne .

 

 

22/03/2015

Qui ne craint rien ne déguise rien ; qui peut penser librement ne pense point en esclave ; qui n'est point courbé sous le joug despotique séculier ou régulier marche droit et la tête levée

... Conclusion : faites vous votre propre opinion, analysez les propositions, souvenez vous des réalisations et des mensongères promesses de tous bords, des menaces et gesticulations des dirigeants politiques, et votez , même si ça vous fait mal au coeur de choisir un camp [gauche - sauf l'extrême-, centre , écolo ou droite] seulement parce que l'autre [FN] est trop imbuvable au figuré comme au réel, à vomir .

 

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"Et à en croire le sommelier du jour, qui officie sur le point de vente où est proposé le cru à l'entrée de l'auditorium de l'Acropolis de Nice, le breuvage "est imbuvable". Il a mal vieilli. Sans doute."

 http://www.francetvinfo.fr/politique/a-nice-une-cuvee-imbuvable_259939.html

 

« A Saverio BETTINELLI de la

Société de J.
24 mars 1760, par Genève,

aux Délices. 1
Le paquet dont vous m'avez honoré, monsieur, me fait regretter plus que jamais votre personne ; vous me paraissez furieusement riche; vous me comblez de biens qui semblent ne vous rien coûter. Tout ce que vous m'apprenez coule d'une source bien abondante ; tous les arts vous sont présents, ainsi que tous les siècles. Vous ajoutez encore à mon estime pour l'Italie. Je vois plus que jamais qu'elle est en tout notre maîtresse. Mais puisque nous sommes à présent des enfants drus et forts, qui sommes sevrés depuis longtemps, et qui marchons tout seuls, il n'y a pas d'apparence que j'aille voir notre nourrice, à moins que je ne sois cardinal. Comme j'ai eu, je crois, l'honneur de vous le dire, je respecte fort Ignace Danti ; mais je n'aime point du tout les jacobins, et j'étranglerais saint Dominique 2 pour avoir établi l'Inquisition. Je ne peux vous passer que vous disiez qu'il y a des hypocrites en Angleterre. Ne seriez-vous pas comme cette femme honnête qui croyait que tous les hommes avaient l'haleine puante, parce que son mari puait comme un bouc ? Non, il n'y a point d'hypocrites en Angleterre. Qui ne craint rien ne déguise rien ; qui peut penser librement ne pense point en esclave ; qui n'est point courbé sous le joug despotique séculier ou régulier marche droit et la tête levée. Nôtez pas au seul peuple de la terre qui jouit des droits de l'humanité ce droit précieux envié par les autres nations. Il a été autrefois fanatique et superstitieux, mais il s'est guéri de ces horribles maladies ; il se porte bien, ne lui contestez pas la santé.
Comme les Français ne sont qu'à demi libres, ils ne sont hardis qu'à demi. Il est vrai que Buffon, Montesquieu, Helvétius, etc., ont donné des rétractations ; mais il est encore plus vrai qu'ils y ont été forcés, et que ces rétractations n'ont été regardées que comme des condescendances qu'on a pour des frénétiques. Le public sait à quoi s'en tenir : tout le monde n'a pas le même goût pour être brûlé comme 3 Jean Hus et Jérôme de Prague. Les sages, en Angleterre, ne sont point persécutés : et les sages, en France, éludent la persécution. Pour les petits pédants de la petite ville de Genève, je vous les abandonne. S'ils sont assez sots pour prendre le parti d'Arius contre celui d'Athanase, et pour prétendre que 4 et 4 font 7, contre des gens qui disent que 4 et 4 font 9, ces maroufles-là devraient au moins être assez hardis pour l'avouer. J'ai pour eux presque autant de mépris que pour les convulsionnaires de Saint-Médard.
Avez-vous entendu parler des Poésies du roi de Prusse imprimées ? C'est celui-là qui n'est point hypocrite : il parle des chrétiens comme Julien en parlait 4. Il y a apparence que l'Église grecque et l'Église latine, réunies sous M. de Soltikof et sous M. Daun, l'excommunieront incessamment à coups de canon. Il se défendra comme un diable : nous sommes bien sûrs qu'il sera damné; mais nous ne sommes pas si c[ertains]5 qu'il sera battu.
Pour nous autres Français, nous sommes écrasés sur terre, anéantis sur mer, sans vaisselle, sans espérance : mais nous dansons fort joliment. Je ne danse point ; mais je sens tout votre mérite, et suis à vous pour jamais : e da banda le ceremonie 6.

V. »

1 Bettinelli avait adressé à V* le 25 janvier 1760 un « petit tribut » de recherches sur la littérature italienne , qui devait plus tard être traduit par P[ommereul] sous le titre de Lettres sur la littérature et la poésie italienne, 1778 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76323b.r=La+F%C3%AAte+des+Caf%27Conc.langFR

2 Sur le manuscrit, une main étrangère a soigneusement rayé Saint Dominique et remplacé par Innocent et Frédéric .

3 Mot rayé et remplacé (par V*?) par que .

5 Le papier est déchiré .

6 Et sans cérémonie .

 

 

21/03/2015

je crois que Paris n'est bon que pour les fermiers généraux, les filles et les gros bonnets du parlement, qui se donnent le haut du pavé

... Et mangent des croissants quand la pollution ne s'en mêle pas, et les manquent quand elle s'en mêle .

Je suis bien aise que nos autorités soucieuses de nos chères têtes blondes-rousses-brunes aient supprimé les sorties au grand air pour éviter tout aveuglement , ces chers bambins craignant , c'est bien évident, beaucoup plus la lueur du soleil que le scintillement de leurs floppées d'écrans .

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« A Octavie Belot 1

Cloître Saint-Thomas du Louvre

à Paris

24 mars 1760, par Genève

aux Délices

Je ne suis plus de ce monde-ci, madame, et mes maladies me mettent un peu sur les confins de l'autre ; que puis-je au fond de mes vallées, entouré de montagnes qui touchent au ciel ? Je ne puis guère que le prier de m'envoyer du soleil . Je suis plus loin encore des grâces des rois que des grâces de Dieu . Il ne faut s'attendre dans ce monde-ci, ni aux unes ni aux autres ; elles tombent comme la pluie, au hasard et souvent mal à propos ; je n'ai à Paris aucune correspondance suivie ; M. Thieriot m'écrit une fois tous les six mois ; un commerce avec les gens de lettres est dangereux, et avec les grands très inutile ; le parti de la retraite la plus profonde est le plus convenable pour quiconque est guéri des illusions , et qui veut vivre avec soi-même . Je sens tout votre mérite, madame, et plus j'y suis sensible, plus je vous plains d'en chercher à Paris la récompense , elle ne s'y trouve pas . Mlle Duchappe 2 peut faire sa fortune à vendre des blondes 3, et d'autres personnes à vendre leurs mines ; mais l'esprit, les connaissances, le vrai mérite, n'ont point de débit, ils ornent la fortune et ne la procurent point ; vous ne trouverez dans cette grande ville, que des gens occupés d'eux-mêmes, et jamais de la triste situation des autres , si ce n'est peut-être pour s'en divertir ; je crois que Paris n'est bon que pour les fermiers généraux, les filles et les gros bonnets du parlement, qui se donnent le haut du pavé . La littérature n'est à présent qu'une sorte de brigandage . S'il y a encore quelques hommes de génie à Paris, ils sont persécutés, les autres sont des corbeaux qui se disputent quelques plumes de cygne du siècle passé qu'ils ont volées , et qu'ils ajustent comme ils peuvent à leurs queues noires ; vous me citez Mme de Graffigny, mais elle est morte de chagrin 4. Il faut être à Paris Mlle Le Duc 5, ou s'enfuir . J'ai l'honneur d'être avec tous les sentiments que je vous dois, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

V. »

2 Mlle Duchappe (ou Duchapt ; voir page 83 :https://books.google.fr/books?id=4lIlFe9zBk4C&pg=PA83&lpg=PA83&dq=Mlle+Duchappe+%C3%A9tait+une+couturi%C3%A8re&source=bl&ots=dRfQgs_fuF&sig=0RgyEsK2IDOKu2o1J1r1hakTDkA&hl=fr&sa=X&ei=91YMVb2LGKSQ7Ab8-4CwDA&ved=0CCIQ6AEwAA#v=onepage&q=Mlle%20Duchappe%20%C3%A9tait%20une%20couturi%C3%A8re&f=false ) était une couturière à la mode . « Mais n'avons-nous pas aujourd’hui la Duchappe ? » concluait déjà V* après un développement analogue dans une lettre du 23 septembre 1752 à Mme du Deffand , voir : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-correspondance-annee-1752-partie-20-111838867.html

3 Il s'agit d'une variété de dentelle au fuseaux, de soie écrue ou fil or et argent, qui venait d'être mise à la mode .Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Dentelle

4 A cause de l'échec , dit-on, de La Fille d'Aristide, sa tragédie .Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7oise_de_Graffigny

5 Une dame de la ville .