28/07/2014

Les Russes avancent et tout est en mouvement

... Eh ! oui, ces fichus Russes reculent rarement et ils dérangent tout le monde ! Comme les chevaux de trait ils portent des oeillères et vont le front baissé, têtus, obstinés , obéissant aux guides de celui qui tient le fouet (ou le bon d'entrée pour le goulag, n'est-ce pas mister'As Poutine !)

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«À Jean-Robert Tronchin

à Lyon

Je me souviens, mon cher monsieur, que je vous avais prié de vouloir bien faire toucher mille francs à la veuve Eustache 1 à Rouen pour le paiement de sa toile en attendant qu'elle envoyât son compte ; je reçois ce compte aujourd'hui . Il est de 1748 livres . Je vous supplie de vouloir bien les faire tenir incessamment à Mme du Coudray à Rouen ; c'est elle qui s'est chargée d'envoyer les ballots . Vous pourriez, monsieur, avoir la bonté d'envoyer à cette Mme du Coudray une lettre de change de pareille somme payable à vue sur qui il vous plaira . Je n'ai aujourd'hui aucune nouvelle . Je crois le roi de Prusse parti enfin de Landshut . Les Russes avancent et tout est en mouvement .

Je vous serais très obligé si vous voulez bien m'envoyer dans quelques jours un petit mémoire de votre main spécifiant l'argent que vous avez donné pour moi à l’Électeur palatin et ce qui doit me revenir par an, et par semestre de la rente stipulée . Vous me feriez plaisir aussi d’ajouter qu'ayant délivré les fonds longtemps avant le terme de juillet, c’est au 1er juillet que je dois être payé de mon revenu ; j'enverrais ce petit mémoire à son ministre 2 et je le prierais de vouloir bien vous charger de me payer cette rente tous les six mois, aux 1ers juillet et aux 1ers janvier .

Le docteur a tiré monsieur votre frère d'une maladie qui paraissait bien dangereuse 3.

Je vous embrasse bien tendrement .

V.

9è juin [1759] aux Délices

Je reçois dans ce moment, monsieur, votre lettre du 8 juin . Vous me comblez toujours d'attentions et de bontés . La paire de harnais vieux de volée pour 50 livres sera très bien venue à l'académie 4. J'ai de beaux harnais de timon, un étalon superbe pour mes juments . Rien ne me manque.

À l'égard des trois harnais dont vous me favorisez ils sont sont pour des chevaux de cinq pieds, à peu près taille de cavaliers . Je vous renouvelle mes remerciements . »

2 Le baron Heinrich Anton von Beckers ; voir par exemple la du lettre 8 avril 1759 au baron : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2014/05/31/je-n-ai-que-le-temps-de-plier-ce-billet-5381780.html

4 L'académie de lésine , voir lettre du 16 mai 1759 à Jean-Robert Tronchin .

 

 

 

 

 

27/07/2014

Après avoir tracassé toute sa vie dans l’héroïsme et dans les arts, qu'emporte-t-on dans le tombeau , un vain nom qui ne nous appartient plus

...

tombeau.jpg

 

 

 

 

« A Frédéric II, roi de Prusse

[vers le 5 juin 1759] 1

Vos derniers vers sont aisés et coulants,

Ils semblent faits sur les heureux modèles

Des Sarasin, des Chaulieu, des Chapelle :

Ce temps n'est plus . Vous êtes du bon temps .

Mais pardonnez au lubrique évangile

Du bon Pétrone, et souffrez sa gaîté .

Je vous connais, vous semblez difficile ;

Mais vous aimez un peu d'impureté ,

Quand on y joint la pureté du style .

Pour Maupertuis de poix-résine enduit,

S'il fait un trou jusqu'au centre du monde,

Si dans ce trou male mort le conduit,

J'en suis fâché ; car mon âme n’abonde

En fiel amer, en dépit sans retour .

Ce n'est pas moi qui le mine et le tue ;

Ah ! C'est bien lui qui m'a privé du jour,

Puisque c'est lui qui m’ôta votre vue .

Voilà tout ce que je peux répondre , moi malingre et affublé d'une fluxion sur les yeux, au plus malin des rois et au plus aimable des hommes, qui me fait sans cesse des balafres, et qui crie qu'il est égratigné 2. Balafrez MM. de Daun et Fermer, mais épargnez votre vieille et maigre victime .

Votre majesté dit qu'elle ne craint point notre argent . En vérité le peu que nous en avons n'est pas redoutable . Quant à nos épées vous leur avez donné une petite leçon ; Dieu vous doint 3 la paix, sire, et que toutes les épées soient remises dans le fourreau ! Ce sont les dignes vœux d'un philosophe suisse . Tout le monde se ressent de ces horreurs, d'un bout de l'Europe à l'autre . Nous venons d'essuyer à Lyon une banqueroute de dix-huit cent mille francs, grâce à cette belle guerre .

Pour le parlement de Paris, ce tripot de tuteurs des rois diffère un peu du parlement d'Angleterre . Les sottises dites à haute voix par tant de gens en robe, et avocats et procureurs, ont germé dans la tête de Damiens, bâtard de Ravaillac ; les sottises prononcées par les jésuites ont couté un bras au roi de Portugal ; joignez à cela ce qui se passe de la Vistule au Main, et voilà le meilleur des mondes possibles tout trouvé .

Encore une fois, puissiez-vous terminer bientôt cette malheureuse besogne ! Vous êtes législateur, guerrier, historien, poète, musicien, mais vous êtes aussi philosophe . Après avoir tracassé toute sa vie dans l’héroïsme et dans les arts, qu'emporte-t-on dans le tombeau , un vain nom qui ne nous appartient plus ; tout est affliction ou vanité 4 comme disait l'autre Salomon, qui n'était pas celui du Nord . À Sans-Souci, à Sans-Souci, le plus tôt que vous pourrez .

De Prades est donc un Doëg,5 un architophel 6? Quoi ! il vous a trahi, quand vous l'accabliez de biens ! Ô meilleur des mondes possibles, où êtes-vous ! Je suis manichéen comme Martin 7.

Votre majesté me reproche dans ses très jolis vers de caresser quelquefois l'inf... ; et , mon Dieu, non ; je ne travaille qu'à l'extirper ; et j'y réussis beaucoup parmi les honnêtes gens . J'aurai l'honneur de vous envoyer dans peu un petit morceau 8, qui ne sera pas indifférent .

Ah ! Croyez-moi, sire, j'étais tout à fait pour vous ; je suis honteux d'être plus heureux que vous, car je vis avec des philosophes, et vous n'avez autour de vous que d’excellents meurtriers en habits écourtés . À Sans-Souci, sire, à Sans-Souci ; mais qu'y fera votre diablesse d'imagination , est-elle faite pour la retraite , oui, vous êtes fait pour tout .

Votre grammairien de Potsdam .9 »

1 Cette lettre répond à une lettre de Frédéric II du 18 mai 1759 : page 96 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6514333b/f108.image.r=roi%20de%20prusse

 qui comportait vers et prose . Frédéric II recevra la présente le 29 juin 1759 selon Catt .

2 Frédéric disait : «  … vous caresserez encore l'infâme d'une main, et l’égratignerez de l’autre, vous la traiterez comme vous en usez envers moi et envers tout le monde . »

5 L'Édomite qui tua les prêtres de Nob sur le commandement de Saül ; Samuel I, XXI, 1-9 ; XXII, 6-23 ; http://saintebible.com/1_samuel/22-9.htm

6 Achitophel, qui se rallia à Absalon révolté contre David . Bien que V* n'ait pas récemment mentionné de Préades, du moins dans les lettres que nous connaissons, Frédéric lui consacrai un paragraphe de sa lettre du 18 mai 1759, voir réf. Note 1 .

7 Dans Candide , évidemment .

8 Le Sermon des cinquante ? Dont l'idée remonte au temps de Potsdam .

9 La formule finale est empruntée à Catt .

26/07/2014

je crois remplir mon devoir en demandant instamment votre protection pour ceux qu'on opprime

... Et combien de Voltaires soucieux de leurs devoirs faudrait-il  pour que le monde s'améliore ?

 Me revient en mémoire un exemple de ce qui pourrit quotidiennement le bon vouloir, le cas Thomas Fabius (je n'ai pas grand mérite à m'en souvenir, c'est récent) qui à mes yeux met en lumière la pourriture du milieu du jeu, même réglementé , et des trafics d'influence dès lors qu'on est près du pouvoir . Laurent Fabius se passerait bien, -du moins je l'espère-, d'avoir un tel énergumène pour fils (là, j'ai mis énergumène, mais je pense trou du cul ). Combien de joueurs réguliers connaissez-vous qui aient fait fortune légalement au jeu ? Je n'en connais pas et la fréquentation de croupiers me confirme que tout est fait pour que ce soit le casino et donc l'Etat qui gagne à coup sûr . Thomas, demande des protections autant que tu veux, arrête de nous prendre pour des jambons, et paye tes dettes, ça ne te coûtera pas grand peine, vu comment tu l'as gagné, escroc !

 http://www.valeursactuelles.com/l%E2%80%99ardoise-sal%C3%...

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« A Antoine-Jean-Gabriel Le Bault

Aux Délices , près de Genève

4 juin 1759

Monsieur, pardonnez à mon importunité ; il ne s'agit que d'une vache, c'est le procès de M. Chicaneau,1 mais vous verrez par la lettre ci-jointe d'un procureur de Gex 2 qu’une vache dans ce pays-ci suffit pour ruiner un homme ; c'est en partie ce qui contribue à dépeupler le pays de Gex, déjà assez malheureux ; les procureurs sucent ici les habitants, et les envoient ensuite écorcher aux procureurs de Dijon . Un nommé Chouet, ci-devant fermier de la terre de Tournay, veut absolument ruiner un pauvre homme nommé Sonnet, et ledit Chouet étant fils d’un syndic de Genève, croit être en droit de ruiner les Français ; il a surpris la vache de Sonnet mangeant un peu d'herbe dans un champ en friche, lequel champ je certifie n'avoir été labouré ni semé depuis plusieurs années . Un grand procès s'en est ensuivi à Gex, l'affaire a été ensuite portée au parlement, il y a déjà plus de frais que la vache ne vaut . Je suis si touché d'une telle vexation que je ne peux m'empêcher d'implorer vos bontés pour un Français qu'on ruine bien mal à propos . Voudriez-vous, monsieur, avoir la charité d'envoyer chercher le procureur Larcher . Ce pauvre homme a trois témoins qui peuvent déposer que la vache saisie n'avait commis aucun dégât ; on n'a point voulu les écouter, et tout se borne à demander beaucoup d'argent ; je crois remplir mon devoir en demandant instamment votre protection pour ceux qu'on opprime .

J'ai l'honneur d'être avec les sentiments les plus respectueux, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur .

Voltaire . »

1 Chicaneau est un personnage des Plaideurs , de Racine .

 

25/07/2014

vous nous avez sauvé de la petite honte de voir que les étrangers protestants, et ayant porté les armes contre le roi, puissent avoir des droits que les Français catholiques n'avaient pas

... J'adore cet homme, ce Volti quand il pousse le bouchon et se fiche de la tête des puissants avec toutes les apparences de la bienséance .

Bravo Volti de nous avoir sauvés de "la petite honte" de voir que l'on peut encore dans notre république, maltraiter, tuer qui que ce soit en fonction de son appartenance religieuse, rejeter tous ceux qui ne sont pas Français de France et catho si possible comme le prônent un certain nombre de bas du front .

NDLR - Voltaire dans sa grande sagesse laisse les hommes libres, libres de connaître la "petite mort" sans distinctions de croyances ; il n'y a pas de petits plaisirs à négliger .

 

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Manifestations permises ou interdites, pour les Palestiniens, contre Israël, ou pour les Juifs et contre l'antisémitisme, beaucoup de bruit, de désordre, de conneries dites et faites et au bout du compte ni un Palestinien épargné, ni un Juif tranquille, du gâchis humain et matériel .

Tolérance où es-tu ?

Ici , pour ceux qui ont encore plus de deux neurones et ne se laissent pas embrigader sous n'importe quelle bannière de meneurs/semeurs de m..., prenez en de la graine et dîtes merci à Voltaire (et à Mam'zelle Wagnière) :

http://www.monsieurdevoltaire.com/2014/07/le-traite-de-la-tolerance-avertissement-des-editeurs-de-kehl.html

 

 

 

«  Voltaire et Marie-Louise Denis

à

Dominique-Jacques Barberie, marquis de Courteilles 1

3è juin 1759 à Lausanne 2

Nous sommes très sensibles, monsieur, à la bonté que vous avez eue de vouloir bien vous prêter à nos justes demandes . Nous avons reçu le brevet du roi, et nous vous présentons nos très sincères remerciements ; vous nous avez sauvé de la petite honte de voir que les étrangers protestants, et ayant porté les armes contre le roi, puissent avoir des droits que les Français catholiques n'avaient pas ; ce qui vous 3 a touché encore plus, c'est qu'une telle grâce fait beaucoup de bien à un petit pays très malheureux et très pauvre , en donnant du prix à une terre qui sans cela n'en aurait eu aucun .

La terre de Tournay se trouve précisément dans le même cas ; M. de Brosses ne 4 l'a vendue très chèrement et fort au-delà de son prix que parce qu'il en a garanti tous les droits et toutes les franchises .

Il est vrai que de longtemps nous ne pourrons demeurer dans ces terres . Ce qu’on appelle le château de Tournay est une vilaine prison, ou plutôt un nid de hibou, qui malgré toutes les dépenses qu'on y fait n’est point logeable . C'est d'ailleurs un pays où l'on gèle au mois de juin . Le château de Ferney ne peut être achevé de longtemps ; ainsi, monsieur, nous sommes obligés de passer presque tout notre temps aux Délices sur le territoire de Genève . Vous savez que nous ne pouvons nous nourrir que de blé étranger, et que notre sol n'en porte Pas . Vous nous donnâtes il y a quelques années une permission de prendre soixante coupes de blé en France . Cette permission est encore à la maison de Délices, nous n'en avons fait usage qu'une ou deux fois , avec le commis des Bureaux, parce que nous avons toujours acheté notre froment de M. de Boisy, ancien seigneur de Ferney, et du fermier de M. de Brosses, et quand nous en avons acheté des jésuites nous n'avons écrit une carte aux commis que pour les instruire que le blé des jésuites était pour nous .

Nous enverrons aux commis la permission qui nous reste encore, nous la laisserons entre leurs mains, et elle pourra servir en partie à nous faire avoir le blé qui nous manque jusqu'à la récolte . Nous nous en remettons entièrement à vos bontés et aux convenances pour le blé de nos terres . Nous comptons n'en semer que ce qu'il faudra pour notre maison, et pour la nourriture d'environ soixante et dix domestiques, soit de campagne, soit autres . Le reste de nos terres sera destiné pour les pâturages afin d'entretenir les haras du roi dont nous nous sommes chargés à nos frais, sans recevoir aucun avantage, et sans avoir d'autres chevaux que les nôtres ; nous ne voulons que servir, et servir librement . Ce petit pays si délabré et si misérable a déjà changé de face ; il y a moins de misère et moins de maladies , les loups et les renards étaient le seul gibier du canton ; nous avons établi des gardes-chasse , que l'on ne connaissait pas avant nous ; et nous avons fait venir des œufs de perdrix de cent lieues 5 ; les dépenses sont immenses et la recette nulle, mais le plaisir de faire du bien est le plus grand des revenus . Si tous ceux qui ont des terres pensaient ainsi, le royaume serait peut-être encore plus florissant qu'il ne l'est . Nos efforts pourront mériter au défaut de nos succès, votre estime et votre bienveillance .

Nous ajoutons que nous avons fait deux semoirs qui coûtent chacun 400 livres . Ils labourent, sèment et recouvrent cinq rayons à la fois ; cette invention est chère, mais elle peut être d'une très grande utilité à tous les seigneurs qui voudront prendre le soin, trop négligé, de cultiver leurs terres .

Nous avons l'honneur d'être avec toute la reconnaissance possible, et toute l'envie de vous plaire,

monsieur,

vos très humbles et très obéissants serviteur et servante

Voltaire . Denis . »

2 Mentions sur le manuscrit : « R[eçu] le 10 juin 1759 », et minute de la réponse de Courteilles qui écrit notamment : « Je suis fort aise que vous preniez du goût pur le pauvre pays de Gex . Il a grand besoin de secours . Quand vous aurez besoin de grains, vous n'aurez qu'à vous adresser à M. Fabry et je lui envoierai un passeport . »

3 Pour nous, sans doute .

4 V* avait d'abord écrit me ; que dans la suite a été ajouté au-dessus de la ligne .

5 Oeufs envoyés par le duc de La Vallière , voir lettre à Jean-Robert Tronchin du 16 mai 1759 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2014/06/30/je-veux-peupler-mes-terres-d-hommes-et-de-perdrix-5402179.html

 

 

24/07/2014

sa parole d'honneur ce qui est comme vous savez en fait de traité un pacte avec le diable

... Qu'aucune eau trois fois bénite ne saurait effrayer, qu'aucune loi humaine ou divine ( pour autant que dieu existe ) ne peut réprimer, tant l'honneur de certains profiteurs et/ou politiciens est de paccotille, sous le signe du consommable-jetable-low cost .

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Dans un tout autre domaine, je me permets de vous conseiller "Quand l'Europe parlait français", sur Arte, émission diablement intéressante et qui me convient particulièrement car Voltaire en est un des éléments clés :  http://www.arte.tv/guide/fr/042513-000/quand-l-europe-parlait-francais?autoplay=1#details-crew

Vive Voltaire, "sel et poivre" irremplaçable ! vive la France capable d'accueil !

 

 

 

«Voltaire et Marie-Louise Denis

 à

François de Bussy

A Lausanne 3 juin [1759] 1

L'oncle et la nièce, monsieur, se joignent pour vous présenter les plus tendres remerciements . Vous avez fait encore plus qu'ils n’osaient demander, vous avez fait coucher en parchemin le nom de l'oncle, qui n'osait ni le demander ni l'espérer . Mille grâces vous soient rendues, nous avions bien dit qu'une affaire entre vos mains était une bonne affaire .2

Vraiment si nous avions deviné que vous pousseriez les bontés jusqu'à donner le brevet à l'oncle comme à la nièce nous aurions été plus hardis que nous ne l'avons été .

Ecoutez-nous s'il vous plait, voilà grâce à vos bontés Ferney libre comme il convient aux Suisses .

Pour être doublement libres, l’oncle acheta la comté de Tournay du président De Brosses à vie, en même temps qu'il achetait Ferney pour la nièce . Ce Tournay tout ancien dénombrement, franc de toute imposition quelconque n'ayant affaire ni à intendant ni à fermier général tenta l'esprit helvétique de l'acquéreur . Le vendeur par un article secret du traité lui garantit ces franchises et ces droits, et ajouta même sa parole d'honneur ce qui est comme vous savez en fait de traité un pacte avec le diable .

Malgré cette garantie si sacrée, les fermiers généraux m'ont attaqué, et ont prétendu que selon le droit des gens cette garantie était sans préjudice du droit d'un tiers. Un intendant non moins dangereux que fermiers généraux peut encore prétendre qu'un président n'a pu me vendre et garantir des droits qui lui sont personnels .

Me voilà donc exposé à plaider au conseil et à perdre contre un président bourguignon ; à dire, j'ai votre billet de garantie, payez pour moi . Le conseil , monsieur, répondra, le beau billet qu'a La Châtre !

je n'ai point osé dans mes requêtes à M. le duc de Choiseul et à vous, insérer un petit mot de Tournay, parce que je n'osais faire retentir mon nom aux oreilles des rois .

Je ne serais enhardi à demander dans le brevet insertion des droits de Tournay, j'aurais sauvé au président son honneur, et celui de sa terre , j'aurais tout prévenu si j'avais été assez hardi pour prévoir vos bontés . Maintenant que la chose est faite, et qu'on a signé Louis, je n'aurai pas l'insolence de vous importuner encore . Je dois m'en tenir à la reconnaissance, ce sentiment-là est bien plus agréable que celui des besoins . Il serait douloureux d'être libre à Ferney et de ne l'être pas à Tournay dans le voisinage, d'avoir acheté très chèrement des droits, et de n'en pas jouir, d'avoir un procès avec les meilleures raisons possibles et de le perdre .

Comment faire ? Da mi consiglio 3. Vous nous avez fait du bien, à qui demanderons-nous conseil si ce n’est à vous ?

Quoi qu'il en soit nous sommes et serons tant que nous vivrons, à Ferney, à Tournay, aux Délices, à Lausanne, et partout dans les neiges trois mois de l'année

vos très humbles, très obéissants et obligés

serviteur et servante, oncle et nièce

les marmottes du Jura,

l'oncle V.

la nièce Denis . »

1 Le manuscrit porte les notes : « à M. de Bussy » et « de M. de Voltaire . R [épon]du le 17 j[uill]et 1759 »

2 Cette lettre ainsi que la lettre du 3 juin à Dominique-Jacques Barberie, marquis de Courteilles, et d'un autre point de vue celle du 11 juin 1759 à Mme de Fontaine, sont éclairées à bien des égards par une curieuse lettre de Mme Denis à Cideville -avec lequel celle-ci semble avoir eu des rapports qui dépassent ceux de la simple amitié-, datée du 8 juin 1759, dont vous pouvez voir le texte dans la note de la lettre du 27 mars 1759 à de Ruffey : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2014/05/15/sa-petulance-augmente-avec-l-age-il-n-a-rien-gagne-sur-ses-d-5369822.html

3 Donne-moi un conseil.

 

23/07/2014

je n'aurai pas je crois le courage d'importuner le roi une seconde fois . Il m’enverrait promener, et il aurait raison

...

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 OK! OK! c'est déja fait, mais bon, une présentation sympa des évènements n'est pas à négliger .

 http://www.minutebuzz.com/2012/09/27/courrier-international-visuels-nouvelle-formule/

 

« À Charles de Brosses, baron de Montfalcon

3 juin [1759]

Quand je demandai, monsieur, il y a quelques semaines un brevet du roi en faveur de ma nièce à qui j'ai donné Ferney, je n'osai point parler de moi . Je n’eus pas l'insolence de prétendre que mon nom retentit aux oreilles du roi . Cependant on a dressé le brevet pour moi comme pour Mme Denis . Si j'avais cru être en faveur à ce point je n'aurais pas manque de faire insérer dans la patente un petit mot de confirmation pour Tournay . Ma modestie m'a perdu , et je n'aurai pas je crois le courage d'importuner le roi une seconde fois . Il m’enverrait promener, et il aurait raison . Il paraît donc qu'il n'y a d'autre ressource pour m'assurer des droits de Tournay que vos deux billets de garantie . Si ces droits vous sont personnels, vous n'avez pas dû me les assurer ; s'il sont à la terre, c'est en votre faveur que M. l’intendant de Bourgogne 1 me laissera jouir des droits de votre terre que vous m'avez vendue à vie, et dont la propriété vous demeure . Or il est clair que si les fermiers généraux peuvent m'enlever le privilège du centième denier, ils peuvent m'enlever tous les autres . Tournay par votre brevet n'est point sujet au centième , puisqu'il est décidé que les Genevois n'en doivent pas et que vous êtes censé Genevois . C’est donc votre privilège . Or vous m'avez vendu tous vos privilèges . Vous me les avez garantis . Je n'ai assurément acheté cette terre qu'à cette condition . Vous m'en avez donné votre parole d’honneur .vous êtes engagé tout autant par les bontés dont vous m'honorez . Je comte donc entièrement sur votre amitié, sur vos paroles, sur votre liaison avec M. l'intendant de Bourgogne . Je ne suis attaché à ne pas payer le 100è que dans la juste crainte que la perte de ce droit n'entraine celle de toutes les autres . Je vous avoue que j'aimerais mieux renoncer à la terre que de perdre les franchises pour lesquelles seules je l'ai achetée . Je dois être absolument privilégié comme vous, avoir permission de faire passer cent coupes, je dois ne connaître ni centième, ni capitation, ni lods et ventes, ni aucune imposition de quelque nature qu'elle puisse être . Il serait bien étrange que je fusse libre à Ferney, et esclave à Tournay . Monsieur l'intendant est de vos amis, il a paru être bien aise de notre marché . Vous pouvez aisément monsieur tirer une parole de lui qu'il ne m'inquiètera jamais sur aucun des droits dont vous avez joui . Si ce n'est pas à moi qu'il fait une grâce, c'est à vous qu'il rendra justice . C'est assez que j'aie beaucoup à me plaindre de son frère l'avocat général 2 . Son discours au parlement ne lui fait pas d'honneur . Je veux [vous avo]ir 3 l'obligation de tout ce que son frère pourra faire pour réparer la conduite fort peu raisonnable de ce magistrat . Il a crû que je m'étais expatrié, et il me semble comme à tout le monde, qu'il a parlé d'une manière très injurieuse et très injuste .

Je présume que vous n'avez pas été assez bon pour demander un privilège typographique 4 . On peut très bien parler des anciens , sans demander permission aux modernes . Que ne faites-vous imprimer chez ces unitaires de Genève ?5 Envoyez-moi vite votre manuscrit, et je vous réponds que la chose sera bientôt faite .

J'ai vu ce duc de Noya,6 di caza papale, e gran ricervatore d'antiche coyonerie . C’est un très bon homme .

Vous regrettez donc votre ancien pont-levis et votre porte par où l'on ne pouvais passer . Venez venez voir comme les choses sont aujourd'hui et j'arracherai de vous des remerciements, mais pour Dieu assurez-moi liberté, entière liberté, liberté dans laquelle je veux vivre et mourir .

Le manteau, le coït, l'huile d'onction, et la fornication d'Ooliba 7, dans Ézéchiel ne valent pas son déjeuner .8 »

1 Jean-François Joly de Fleury, 1718-1802, fut d'abord substitut du procureur général (1738) puis conseiller au parlement (1741) , il acquit en 1743 une charge de maître des requêtes et dirigea l'intendance de Bourgogne de 1749 à 1761 . Conseiller d’État semestre en 1760, il fut ministre d’État et des Finances de 1781 à 1783 . Son père Guillaume-François et son frère ainé Guillaume-François-Louis furent tous deux procureurs généraux du parlement de Paris, respectivement de 1717 à 1746 et de 1746 à 1787 .

2 Joseph Omer Joly de Fleury (1715-1810), fils de Guillaume-François, fut avocat général au Grand Conseil (1737-1746) puis au Parlement de Paris (à partir de 1746) et enfin président à mortier. Adversaire acharné des philosophes, contre lesquels il obtint l’interdiction de l’Encyclopédie et du Poème sur la loi naturelle en février 1759, l’interdiction de l’inoculation variolique en juin 1763, « Omer » a été rendu célèbre par les plaisanteries dont Voltaire l’a accablé : Voltaire l’appela le « petit singe à face de Thersite » (Pantaodai à Mlle Clairon, 1761), puis « maître Omer », et disait de lui qu’il n’était « ni Homère, ni joli, ni fleuri ». Omer Joly de Fleury prononça un réquisitoire contre le Dictionnaire philosophique en mars 1765. Voir : http://en.wikipedia.org/wiki/Joseph_Omer_Joly_de_Fleury

3 Le papier du manuscrit est abimé .

4 Le mot est ajouté au-dessus de la ligne .

7 Histoire d'Ooliba qui fera grande fortune sous la plume de V* ; Ézéchiel, XXIII : http://bible.catholique.org/livre-d-ezechiel/4827-chapitr... . Voir lettre de septembre -octobre 1759 à Mme d'Epinay : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/10/08/je-recommande-l-infame-a-votre-sainte-haine.html

8 Cette phrase est ajoutée au bas de la page ; à propos du déjeuner d'Ézéchiel, voir : http://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_philosophique/La_Raison_par_alphabet_-_6e_ed._-_Cramer_%281769%29/D%E2%80%99Ez%C3%A9chiel

 

22/07/2014

Vous autres, messieurs du conseil, vous n'aimez pas trop les gens qui veulent être libres

... Et vous pondez des lois coercitives autant qu'un curé peut en bénir ou un imam déclarer contraires à la charia , tout comme son frère le rabbin qui ne peut se contenter des six cents interdits ou tabous bibliques . 

 liberté mandela.jpg

 

 

« A Jacques-Bernard CHAUVELIN
A Lausanne, 3 juin 1759
Monsieur, le malingre Suisse, l'importun V., vous demande très-humblement pardon de vous excéder; mais ayez pitié de lui.
Il n'avait pas osé parler de Tournay dans sa requête au roi, parce qu'il ne voulait pas que son nom retentît aux oreilles des monarques. Il a été tout stupéfait et tout confondu de voir que le roi lui accordait, pour lui et pour sa nièce, l'ancien dénombrement de Ferney. S'il avait eu un peu de présomption, il aurait fait aisément insérer Tournay dans le brevet, et tout était fini ; il serait sûr d'être l'homme le plus libre du monde ; sa modestie l'a perdu. Mais, monsieur, que vos bontés secondent cette modestie funeste, et que je vous aie l'obligation de ne point perdre mes droits de Tournay! Si on m'en ôte un, on me les enlève tous.
Je n'ai acheté cette terre à vie que par le seul motif de jouir de ces droits, et à cette condition. M. de Brosses me les a garantis par un billet de sa main, aussi bien que l'exemption des lods et ventes. Me voilà donc dans la nécessité de plaider au conseil contre M. de Brosses, et d'exiger de lui cette garantie. On peut me demander le dixième, la capitation, etc. Il est très-certain que, hors le droit de ressort au parlement de Dijon, Tournay et Ferney sont absolument libres ; je pourrais même, si j'étais calviniste, avoir un prédicant dans mon château. Enfin, monsieur, vous sentez combien des droits si singuliers doivent être chers. Je n'ai pas, en vérité, le courage de demander au roi un second brevet ; mais je suis persuadé qu'un mot de vous vaudrait une patente. Si vous aviez la bonté de dire à MM. Faventine, Douet ou autres, que le roi m'a accordé un brevet de franchise de tous droits à Ferney, et que vous regardez ce brevet comme une conséquence des droits que M. de Brosses m'a transmis à Tournay ; si enfin vous pouviez leur remontrer que, la chose étant litigieuse, on doit pencher du côté de la faveur; si du moins vous daigniez exiger d'eux un délai pendant lequel il se pourrait, à toute force, que je fusse assez insolent pour demander un petit mot de confirmation pour Tournay, je vous aurais la plus sensible obligation du monde.
Vous autres, messieurs du conseil, vous n'aimez pas trop les gens qui veulent être libres ; mais daignez considérer que j'ai l'honneur d'être Suisse, que vous m'avez toujours un peu aimé, et vous pouvez me rendre le plus heureux mortel qui respire. Voulez-vous bien permettre que je vous envoie le mémoire des fermiers généraux noté de remarques de Mathanasius?1
Recevez mes impertinentes prières et mes tendres respects.
Le Suisse V. »

 

1 Christophle Mathanasius est un personnage mythique symbolisant le pédantisme précieux de La Motte, Fontenelle, etc. Sa prétendue réception à l'Académie avait été racontée dans une Relation anonyme (1727) communément jointe au Dictionnaire néologique de Desfontaines ; voir page 254 : http://books.google.fr/books?id=zA4tAAAAYAAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q=relation&f=false

. Voltaire laisse entendre que ses remarques sont vétilleuses et de peu d'importance .