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16/09/2026

Il est juste que le berger soit plus instruit que le troupeau... Il faut des lois aux hommes, et non pas de la théologie 

... Avis au berger romain qui va visiter le troupeau de la Fille aînée de l'Eglise : viva el Papa ! Et vive moi !

 

« A Frédéric-Guillaume, prince héritier de Prusse

À Ferney, 11 janvier 1771

Monseigneur,

J’ai été tout près 1 d’aller savoir des nouvelles positives de cet autre monde qui a si souvent troublé celui-ci, quand on n’avait rien de mieux à faire. Mon âge et mes maladies me jettent souvent sur les frontières de ce vaste pays inconnu, où tout le monde va, et dont personne ne revient. C’est ce qui m’a privé pendant quelques jours de l’honneur et du plaisir de répondre à votre dernière lettre 2. Il est beau à un jeune prince tel que vous de s’occuper de ces pensées philosophiques qui n’entrent pas dans la tête de la plupart des hommes ; mais aussi il faut que ceux qui sont nés pour les gouverner en sachent plus qu’eux. Il est juste que le berger soit plus instruit que le troupeau.

Je prends la liberté de vous envoyer tout ce que je sais sur ces importantes questions dont Votre Altesse royale m’a fait l’honneur de me parler. Vous verrez que ma science est bien bornée ; et vous vous en direz cent fois plus que je n’en dis dans ce petit extrait 3. Il est tiré d’un petit livre intitulé Questions sur l’Encyclopédie, dont on vient d’imprimer trois volumes. J’ai l’honneur d’envoyer à Votre Altesse royale ces trois tomes par les chariots de poste. Le quatrième n’est pas achevé, l’état où je suis en retarde l’impression ; mais rien ne peut retarder mon empressement de répondre à la confiance dont vous m’honorez.

Le système des athées m’a toujours paru très extravagant. Spinosa lui-même admettait une intelligence universelle. Il ne s’agit plus que de savoir si cette intelligence a de la justice. Or il me paraît impertinent d’admettre un dieu injuste. Tout le reste semble caché dans la nuit. Ce qui est sûr, c’est que l’homme de bien n’a rien à craindre. Le pis qui lui puisse arriver, c’est de n’être point ; et s’il existe, il sera heureux. Avec ce seul principe on peut marcher en sûreté, et laisser dire tous les théologiens, qui n’ont jamais dit que des sottises. Il faut des lois aux hommes, et non pas de la théologie ; et avec les lois et les armes sagement employées dans la vie présente, un grand prince peut attendre à son aise la vie future.

Je suis avec un profond respect, etc. »

1 Écris prêt dans l’édition de Kehl sans doute d'après le manuscrit et d'après une confusion très commune encore au XVIIIè siècle.

2  Dans cette lettre, non datée mais écrite suivant toute apparence en décembre 1770, Frédéric Guillaume exprime des sentiments au moins déistes : « Je vous rends mille grâces, monsieur , de votre belle lettre.Vous avez le talent si rare de dire bien des choses en peu de mots, et de les dire d'une manière unique . Je vous exhorte encore une fois d'en faire bon usage contre le Système de la nature . Rien de moins pensé que le jugement que vous portez de ce monstrueux livre . Une vingtaine de pages de votre façon le feraient mieux tomber que les écrits volumineux qu'il va faire éclore ; et permettez-moi de vous le dire, vous êtes plus obligé que personne de remédier au mal que ce livre produira . Vous avez le premier apporté à votre nation à penser et à écrire sur de telles matières, et vous n'avez peut-être pas assez réfléchi alors que , pour un philosophe à qui la raison sert de frein, il y aura toujours tout au moins cent mille libertins qui ne demandent pas mieux que d'être assurés de l'impunité .

Si vous n'avez rien de plus consolant à me dire sur notre existence commune il faudra bien que je m'en contente . C'est au moins quelque chose que d'être assuré de la possibilité d 'une assurance perpétuelle . Mais ne pourrait-on pas aller jusqu'à la probabilité, et même jusqu'à la plus grande vraisemblance ? Car je conviens avec vous, monsieur, qu'il y aurait de la charlatanerie à vouloir parler de certitude sur ce que Dieu fera à moins d'une révélation ;et il ne s'agit entre nous que de ce que la seule raison peut nous apprendre . Je conçois bien que , hors de la physique et de la géométrie nous n'en savons pas plus que Socrate ou Cicéron . Ils connaissaient l'homme aussi bien que nous pouvons le connaître, et même un peu mieux .mais ils étaient trop sages pour décider sur l'immortalité de l'âme , ils étaient assez heureux pour se le persuader . Le doute, comme vous l'observez, monsieur,n'est pas un état agréable ; je dirais même que c'est un état très pénible, lorsqu'il nous tient suspendus entre le néant et l'immortalité . Un moyen , ce me semble, de s'en tirer, serait de mettre beaucoup de probabilités d'un côté, et un peu de l'autre .

Cela ne doit pas coûter plus d'effort à Dieu de perpétuer notre existence que de la faire momentanée . Il ne lui revient aucun bien de notre anéantissement . Un sage artiste détruirait-il sans nécessité un ouvrage industrieux qu'il aurait pris la peine de former ; et quel père serait bien aise de laisser périr un enfant ? Et puis, notre première carrière est si pénible que de gens seraient tentés de la recommencer : quelques-uns même auraient peut-être préféré la non-existence à une vie misérable et douloureuse .que deviendrait dans ce cas-là la bonté divine ? Vous savez tout cela infiniment mieux que moi, monsieur, et combien de fois on a répété : Etait-ce la peine de naître ?

D'ailleurs la récompense de la vertu et le châtiment du crime semblent exiger dans mille cas une existence prolongée . Je n'ai garde de me représenter Dieu comme un tyran qui se plairait à me faire souffrir sans fin .mais je ne puis m’empêcher de le considérer comme un bon maître, au pouvoir duquel rien ne me saurait soustraire, et ne serait -il pas étrange qu'il ne tien t qu'à moi de faire dès qu'il me plairait ? Ce serait pourtant l'affaire d'un coup de pistolet, si mon âme n'est pas immortelle .

Ne croyez-vous pas qu'on puisse inférer de ces considérations et de mille autres qui vous sont connues, qu'à ne considérer que le bon sens naturel, la perpétuité de notre existence est beaucoup plus probable que notre prochain anéantissement ?

Au reste je conviens avec vous, monsieur, que le plus sûr est de ne jamais rien faire contre sa conscience et de faire toujours de notre mieux . Je n'oublierai halais cette excellente leçon, et je me ferai gloire de la tenir de vous[ …]. »

 

Cette lettre a été imprimée dans les Jahrbücher der preussichen Monarchie unter der Regierung Friedrich Wilhelm’s des Dritten ; Berlin, 1798, tome Ie, page 253.

3 Mais il était complètement rédigé . C’est la petite brochure in-8° de cinquante-six pages dont il est parlé dans la note : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome19.djvu/171