06/06/2018
tout ce que vous faites est digne des honnêtes gens
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« A Élie Bertrand
6è juin 1763, au château de Ferney
J'ai envoyé, monsieur, un petit article concernant votre dictionnaire 1, et je ne perdrai aucune occasion de faire valoir votre mérite . J’ai pris cette occasion pour indiquer votre cabinet d’histoire naturelle, et pour en donner avis aux amateurs .
Voyez, monsieur, si vous pourriez me faire parvenir tout ce [qui] sera digne des lecteurs raisonnables dans les pays étrangers . Sauriez-vous à quel libraire de Hollande, d’Allemagne et d'Italie je pourrais m’adresser . Pourriez-vous vous charger de la correspondance ? Je tâcherais de vous la rendre utile . Il vous serait aisé de me faire parvenir par MM. Fischer, tout ce qu'il y aurait de nouveau .
Je ne manquerai pas de parler aussi du nouvel ouvrage que vous m'avez envoyé , tout ce que vous faites est digne des honnêtes gens . Je ne pourrai mieux faire valoir le journal dont il est question qu’en lui fournissant de nouvelles occasions de vous rendre justice . Je vous prie de vouloir bien me faire une réponse prompte, afin que je sache sur quoi je pourrai compter . Ne doutez pas des sentiments avec lesquels je serai toute ma vie,
monsieur
votre très humble et très obéissant serviteur
Voltaire . »
1 Les mots des fossiles qui suivaient sont barrés sur l'original, il s'agit bien en effet du Dictionnaire des fossiles d'Elie Bertrand ( https://books.google.es/books?id=JA0-AAAAcAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false
) dont le compte rendu par V* parut dans la Gazette littéraire du 18 avril 1764 (page 164 : https://books.google.fr/books?id=_ZnTZ3FTcK8C&printse... ).
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05/06/2018
Vos ouvriers font-ils des revues ?
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« A Gabriel Cramer
[vers le 4 juin 1763]
Caro, je vous renvoie cette triste feuille, la seule dont votre typographe m’ait honoré cette semaine . Je l'ai parcourue et je vous garantis qu'elle ne sera jamais lue .
Il vaut mieux à mon avis voir la Bérénice racinienne 1 précéder la pauvre cornélienne que la suivre . A tous seigneurs tous honneurs . On serait las de cette juive si on imprimait le fatras détestable de Pierre avant l'élégie touchante de Jean . Certes Jean danse mieux que Pierre 2, mais le public commence à murmurer d'attendre trop longtemps . Hâtons nous , sortons vite du 3 de Pulchérie et de Suréna . Vos ouvriers font-ils des revues ? Entre nous il est honteux qu'ils n'aient pas fini les prétendues tragédies de Pierre . Songez que nous avons encore à imprimer deux pièces de Thomas, les comédies de Pierre, les discours alambiqués et lourds sur les trois unités, etc., etc., etc.
Je croyais vous avoir envoyé ce billet caro, j'ai peur d'avoir fait un qui pro quo . »
1 racinienne ajouté par V* au dessus de la ligne .
2 Quolibet populaire qu'on trouve sous sa forme complète par exemple dans Télémaque travesti de Marivaux : « Jean danse mieux que Pierre, Pierre danse mieux que Jean »
3 V*, en tournant la page a changé l'orientation de sa pensée .
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04/06/2018
Il a peint un prêtre, et moi j’ai voulu peindre un bon prêtre ; je m’en rapporte à vous
... aurait pu dire Stéphane Bern : https://actu.orange.fr/societe/people/religion-le-coup-de...

S'il est un bon prêtre sur terre, Guy Gilbert l'est selon mon coeur .
http://www.lest-eclair.fr/25479/article/2017-05-21/guy-gi...
« A Pierre-Robert Le Cornier de Cideville
4è juin 1763 au château de Ferney
par Genève 1
Mon cher et ancien camarade, toujours le même refrain, toujours les mêmes regrets de ce que Ferney n’est pas en Normandie, et Launay dans le pays de Gex . Nous sommes quatre à présent à Ferney, et nous ne pouvons courir , Madame Denis est languissante ; je le suis plus qu’elle, et je deviens aveugle . J’écris avec peine . Je vois à peine mes caractères, et je les forme gros pour me soulager . Vous êtes seul, vous avez de la santé, vous pouvez aller. Vous devriez bien un jour entreprendre le voyage . Car enfin il faut se voir avant de mourir ; il est clair que nous ne converserons pas ensemble quand nous serons cinis, fabula et manes 2 . J’aurais bien voulu vous envoyer Olympie . Mais comment vous l’adresser ? il n’y a plus moyen d’envoyer aucun imprimé par la poste. La lettre de Jean-Jacques Rousseau à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, a mis l’alarme partout. On a ouvert et supprimé tous les paquets qui contenaient du moulé 3, de quelque nature qu’ils fussent . Ainsi on a coupé les vivres de l’âme . Notre Corneille avance ; nous en sommes malheureusement à Bérénice. Vous savez qu’il ne sortit pas de ce combat à son avantage. Je fais imprimer la Bérénice de Racine avec des remarques qui m’ont paru nécessaires. J’en fais peu sur la pièce de Corneille . Vous savez qu’elle n’en mérite pas ; mais il faut tout pardonner à l’auteur de Cinna . Vous avez vu que j’étais dans le goût des remarques, par celles que j’ai faites sur Olympie . Elles sont un peu philosophiques. J’avais dès longtemps assez d’antipathie contre le rôle de Joad, dans Athalie. Je sais bien qu’en supposant qu’Athalie voulait tuer son petit-fils, le seul rejeton de sa famille, Joad avait raison . Mais comment imaginer qu’une vieille centenaire veuille égorger son petit-fils pour se venger de ce qu’on a tué tous ses frères et tous ses enfants ? cela est absurde . Quodcumque ostendit mihi sic, incredulus odi 4. Le public n’y fait pas réflexion, il ne sait pas sa sainte écriture. Racine l’a trompé avec art ; mais, au fond, il résulte que Joad est du plus mauvais exemple. Qui voudrait avoir un tel archevêque ? Il a peint un prêtre, et moi j’ai voulu peindre un bon prêtre ; je m’en rapporte à vous . Adieu, mon cher ami ; nous vous aimerons tant que nous vivrons.
V. »
1 Cideville a écrit le 10 mai 1763 : « J'ai eu la bonne fortune, illustre et cher ami, d'entendre votre tragédie d'Olympie chez Mme du Boccage . M. Saurin, quelle ne connait point, était chargé , lui-dit-il, de la lui envoyer . Elle est imprimée à Francfort et un M. Collini, éditeur, dit ce me semble qu’elle a été représentée à Manheim devant l’Électeur . Elle nous fut lue par M. l'abbé Trublet . Je crus voir un de ces chanoines nègres, nu, comme la main, le bonnet carré en tête, n'ayant point pour tout surplis qu'une aumusse sur le bras, que peint si plaisamment Mme de Sévigné, forcé comme l'esprit immonde de chanter les louanges du Très-Haut ; en effet le pauvre diable chanta assez bien vos beaux vers et fut obligé avec tout le monde de les applaudir . Cette pièce, à quelques longueurs près que vous avez dit-on retranchées, me parut la digne cadette de ses sœurs ainées . […] Mais pourquoi donc ne pas nous envoyer cette belle tragédie, si pleine de mœurs et de bons sentiments ? Pourquoi ne pas la donner à prêcher à Clairon qui sera en état dans quelques mois d'en entretenir un nombreux auditoire ? […] Pour moi, mon cher ami, je suis totalement confisqué ; j'ai des vapeurs, j'ai un trouble dans la tête qui ne me permet plus de m'appliquer […] , on veut me faire revenir la goutte . Je prends depuis quinze jours des bains […] Je vais sur la fin du mois à Launay cultiver mon petit jardin. »
2 D'après Perse, Satires, I, 152 : cendre, manes et fantôme .
3 De l'imprimé ; moulé est le vieux mot dans ce sens, et survivait chez les paysans de la région parisienne de l'époque .
4 Tout ce qu'il me montre ainsi, ne me convainc ni ne me plait ; Horace, Art poétique, 188.
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