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02/09/2026

dans le nombre très grand de ses serviteurs, je suis le plus inutile et le plus triste

... C'est le constat de Jordan Bardella face au programme présidentiel de Marine Le Pen, et pour une fois, il a raison de se démarquer, même si son programme personnel était plus que léger . Et au fond, Manuel Bompard est le gugusse de service pour Jean-Luc Mélenchon . Les grosses têtes des extrêmes sont de pénibles maîtres.ses , gare aux subalternes !

 

 

« A Marie de Vichy de Chamrond, marquise Du Deffand

6è janvier 1771

Madame,

Je suis enterré tout vivant , c’est la différence qui est entre le président Hénault et moi ; il n’a été enterré que lorsqu’il a été tout à fait mort. Vous me dites que quand il fit son testament il était entêté d'une fille que vous aviez prise chez vous 1 . Vous ne pouviez le condamner plus cruellement 2.

Mais je ne suis occupé actuellement que de votre grand-maman et de son mari. Puis-je me flatter que vous aurez la bonté de lui mander que, dans le nombre très grand de ses serviteurs, je suis le plus inutile et le plus triste , et que si je pouvais quitter mon lit, je voudrais lui demander la permission de me mettre au chevet du sien pour lui faire la lecture ? mais je commencerais d’abord par vous, madame. Ce serait vraiment un joli voyage à faire que de venir passer quinze jours auprès de vous, et de là quinze jours auprès d’elle. On dit qu’elle ne se portait pas bien à son départ. Je tremble toujours pour sa petite santé. On dit tant de sottises que je n’en crois aucune. Il faut bien 3 pourtant que le coup ait été porté assez inopinément, puisqu’on n’avait encore pris aucunes mesures pour les places à donner. On parle de M. de Monteynard 4, de Grenoble, qu’on regarde comme un homme sage. Je ne sais pas encore s’il est bien vrai que M. le comte de La Marche ait les Suisses 5.

J’ai vu des Questions sur le droit public 6, à l’occasion de l’affaire de M. le duc d’Aiguillon . Cet ouvrage me paraît fort instructif. Je doute pourtant que vous le lisiez : il me semble que vous donnez la préférence à ceux qui vous plaisent sur ceux qui vous instruisent . D’ailleurs cet ouvrage roule sur des formes juridiques qui ne sont point du tout agréables. C’est bien assez de savoir que la mauvaise humeur du parlement de Paris contre M. le duc d’Aiguillon est aussi ridicule que tout ce qu’il a fait du temps de la Fronde, mais non pas si dangereux.

Je m’intéresse plus à la guerre des Russes contre les Ottomans qu’à la guerre de plume du Parlement. Cependant, madame, je vous avoue que vous me feriez grand plaisir de dicter à quoi on en est, ce qu’on fait, et ce qu’on dit que l’on fera. Pour moi, je crois que dans six semaines on n’en parlera plus, et que tout rentrera dans l’ordre ou le désordre accoutumé 7.

Si à vos moments perdus vous voulez m’écrire tout ce que vous avez sur le cœur, et tout ce qui se débite, vous le pouvez en toute sûreté en envoyant la lettre à M. Marin, secrétaire général de la librairie, rue des Filles-Saint-Thomas 8. Il m’envoie mes lettres sous un contreseing très respecté ; et d’ailleurs quand on ne garantit point toutes les sottises qu’on entend dire, on n’en est point responsable.

On m’a envoyé un tome de Lettres à une illustre morte 9: elles m’auraient fait mourir d’ennui si je ne l’étais déjà de chagrin.

On nous dit que M. le marquis d’Ossun, ambassadeur en Espagne, a les Affaires étrangères, et que monsieur l’évêque d’Orléans 10 n’a plus celles de l’Église. J’ai beaucoup de relations avec l’Espagne pour la vente des montres de ma colonie, ainsi je m’intéresse fort à M. le marquis d’Ossun, qui la protège ; mais pour les affaires de l’Église, vous savez que je ne m’en mêle pas. Portez-vous bien, madame ; conservez-moi une amitié qui fait ma plus chère consolation , écrivez-moi tout ce que vous pourrez m’écrire, et envoyez, encore une fois, votre lettre chez M. Marin , rue des Filles-Saint-Thomas . »

2 Les deux dernières phrases de cet alinéa (depuis Vous dites ) sont biffées dans la copie Beaumarchais-Kehl et manquent dans les éditions .

3 Le mot bien manque dans la copie Beaumarchais-Kehl, suivie par les éditions .

5 Le bruit en couru pendant quelques jours mais finalement Louis-François-Joseph de Bourbon, comte de La Marche, ne fut pas nommé colonel du régiment des Suisses ; c'est le comte d'Artois qui, au mois de décembre, remplaça Choiseul dans cette fonction .

6 On connaît les Questions de droit public sur une matière très intéressante , 1770, de Louis-Valentin de Götzmann, mais il se peut que V* n'ait encore vu que l'Analyse de l'ouvrage ayant pour titre : Questions de droit public, 1770, dont il possédait deux exemplaires .

7 Les mots ou dans le désordre manquent dans la copie Beaumarchais-Kehl et toutes les éditions . Il s'agit d'une réminiscence ;  Racine a dit dans Bajazet, acte II, scène 2 :

Et que tout rentre ici dans l’ordre accoutumé.

8 Les mots rue des Filles-Saint-Thomas, ici et à la fin de la lettre manquent encore dans les mêmes textes .

9  Lettres à une illustre morte décédée en Pologne, 1770, in-12, dont l’auteur est Louis-Antoine de Caraccioli, qui fabriqua les Lettres de Clément XIV ; voyez la lettre de Voltaire à M. ***, du 2 mai 1776 : https://www.monsieurdevoltaire.com/2016/09/correspondance-annee-1776-partie15.html

et voir : https://theses.fr/1999PA040286

10 La feuille des bénéfices qui donnait à son titulaire la disposition des bénéfices vacants appartenait à Louis-Sextius de Jarente de la Bruyère, évêque d’Orléans ; celui-ci ayant été exilé en mars 1771, elle fut attribuée à Charles-Antoine de La Roche Aymon, archevêque de Reims .Voir note 3 : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome40.djvu/462

Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis-Sextius_Jarente_de_La_Bruy%C3%A8re

et voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Antoine_de_La_Roche-Aymon