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07/01/2017

La manière me touche mille fois plus que le bienfait

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« A Jean-Robert Tronchin

Aux Délices le 10 janvier 1762

Vous me demandez, mon cher monsieur, combien je vous demanderai de contribution au mois de février et de mars . Cela pourra monter en tout à près de douze mille livres et je crois que je vous prierai de plus de m'envoyer une accolade de deux cents louis . Je pense très sérieusement à l'abus extrême que nous faisons ma nièce et moi de vos bontés et de celles de M. Camp . Quelques indulgents que vous soyez cela doit vous fatiguer à la longue . Il faut que Mme Denis et Mlle Corneille aient quelques amusements . Ils sont bien dus à la bonté qu'elles ont d'habiter le pays de Gex neuf mois de l'année . Je voudrais mettre un peu d'ordre dans les plaisirs et dans les affaires de Mme Denis . J'ai compté qu'ayant payé toutes les dettes de la maison, ayant fait des provisions considérables de toute espèce et lui abandonnant le revenu de la terre de Ferney elle pouvait avec cent louis par mois subvenir à toutes les dépenses en comptant les bagatelles qu'elle ferait venir de Lyon .

Voyez, mon cher monsieur, si vous pourriez pousser la bonté jusqu'à daigner entrer dans cet arrangement à commencer au 1er février . Il faudrait alors faire un compte nouveau et nous résoudre à ne prendre dorénavant sur nos fonds de Lyon que douze cents louis par an qui seraient distraits de la masse . Je compte que je les pourrai rembourser au bout de l'année . Par cet arrangement je mettrais un ordre certain et invariable dans ma petite fortune .

Vous m'enverriez à bon compte deux cents louis à votre loisir dans la quinzaine présente et ce serait le seul argent que je vous demanderai pour moi dans toute l'année .

Quant à M. Camp s'il pousse la galanterie jusqu'à vouloir bien se donner la peine d'acheter tous les chiffons dont Mme Denis l'importune 1 il faut bien endurer sa bonté, mais si cela le fatigue il peut ordonner à quelqu'un en qui il aura confiance de se charger de cet importun détail et ce qu'elle aura acheté pendant le mois sera imputé sur les cent louis d'or . Approuvez-vous mes idées ? Il me semble qu'elles sont conformes aux vôtres . Par cette opération de finance nous n'aurons jamais de dettes criardes . Vous me pardonnez sans doute toutes ces petites libertés que je prends avec vous mais elles sont dictées par la confiance que vos bontés me donnent .

Vous serez peut-être aussi surpris que moi de cette pancarte du roi que je vous envoie . Je l'ai reçue avec une lettre de M. de Saint-Florentin et j'en ai été tout stupéfait . Je croyais cette pension morte avec ma place d'historiographe . Il y a un temps infini que je n'y pensais plus et je ne sais pourquoi on me paye l'année 1758 . La manière me touche mille fois plus que le bienfait . J'ai encore recours à vous pour ce bienfait même . Il me semble que votre ami M. Duverger peut me faire payer . Voici ma quittance 2. Je vous donne toujours quelque peine nouvelle . Ma lettre est bien longue, je vous ennuie mais il faut que je vous dise encore combien je vous aime .

Briasson m'avait annoncé une caisse de livres . Elle ne vient point . »

1 Voir un extrait de la lettre de Mme Denis à Ami Camp , en note dans la lettre du 4 janvier 1762 à Mme de Fontaine : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2017/01/03/j-ai-cru-d-ailleurs-m-apercevoir-que-les-remords-et-la-relig-5894355.html

2 Cette phrase prouve que Wagnière fait tort à V* quand il écrit à Longchamps : « Dès que M. le duc de Choiseul [en fait le comte de Choiseul] fut entré dans le ministère, il fit, à l'insu de M. de Voltaire, qu'il ne connaissait pas personnellement, renouveler le brevet de cette pension du roi, et le lui envoya ; mais M. de Voltaire n'a jamais voulu la toucher . »

 

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