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07/06/2018

Voilà bien des paroles pour peu de choses mais c'est à quoi les ministres sont exposés

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« A César-Gabriel de Choiseul, duc de Praslin

A Ferney, 6 juin 1763

Monseigneur,

Tant que j'aurai un œil, je serai à votre service ; et je vous épargnerai un Suisse .

Je ferai venir si vous le trouvez bon, les livres de Hollande, d’Angleterre et d'Italie par les messagers jusqu'aux endroits où l'on pourra les mettre à la poste sous votre enveloppe, ou je prendrai telles autres mesures que vous prescrirez, et alors il ne vous en coûtera rien du tout . Si je me sers des voitures publiques les livres seront trois ou quatre mois en chemin, la dépense pourra être grande ; et vous n'aurez que du réchauffé .

J'ignore si on veut des pièces de théâtre, des pièces fugitives, ou si on se borne à l'utile . Je supplie M. l'abbé Arnaud de m'en instruire . Ce travail m’amusera beaucoup et le plaisir de vous servir me soutiendra .

Vous avez mis monseigneur le doigt sur l’article essentiel de ma requête, vous avez deviné qu'il s'agissait de mes dîmes . J'ai honte de vous parler d'une affaire particulière, mais vos bontés m’enhardissent .

Mon curé que j'ai comblé d'amitiés et de biens, dit qu'il est mon ami .mais il faisait un procès à mon devancier pour les dîmes inféodées . Il a continué sans rien m'en dire . Le procès était au Conseil du roi en vertu du traité d'Arau, mon devancier m'ayant tout vendu et n'étant point garant des dîmes, avait tout abandonné . Le curé a fait rendre au Conseil un arrêt par défaut qui le renvoie au parlement de Dijon . Mon curé redemande à mon devancier cent ans de jouissance . Il ne me demande rien à moi, car il m'aime trop mais il me ruinera cordialement à mon tour .

Dans mon désert, dans mon incertitude et toujours intimement ami de mon curé j'ai pris le parti de vous présenter requête générale pour le maintien de ce beau traité d'Arau . J'ai supposé que ma requête admise arrêterait touts les curés du monde, et empêcherait tous les procès . Mieux vaut sans doute les prévenir que de les évoquer .

Je serai à l'abri de tout avec mon attribution . Mais si la chose souffre la moindre difficulté, j'attendrai qu'on m'assigne, pour implorer votre protection , et pour réclamer la foi des traités .

Je vous demande très humblement pardon de vous avoir tant parlé de mon curé . Il ne s'en doute pas . Je vous remercie de l’extrême bonté avec laquelle vous avez daigné entrer dans mes misères .

Je vous supplie d'agréer la reconnaissance, l’attachement et le profond respect avec lequel je serai toute ma vie

monseigneur

votre très humble , très obéissant et très obligé serviteur

Voltaire .

N. B. – Il n'est pas , monseigneur, que vous n'ayez quelque correspondance avec M. Jeannel . Je vous demande en grâce de me recommander à ce M. Jeannel afin que vous soyez plus promptement servi .

Et indépendamment de la Gazette littéraire je vous supplie de me recommander à ce M. Jeannel – que M. Jeannel ne me fasse pas de peine . C'est un homme bien instruit que M. Jeannel – mais je ne le crois pas malfaisant, et je vous demande en général votre protection envers lui, le tout avec ma discrétion requise .1

 

N. B. – Voici la façon dont je m'y prendrai si vous l’agréez pour que vous soyez servi promptement à Londres . Si ma lettre au sieur Vaillant libraire de Londres vous paraît convenable, il n'y a qu'à la faire partir sans l’honneur du contreseing . Reste à savoir s'il ne faut pas l'affranchir car c'est encore une anicroche . Et supposé que vous n'approuviez pas cet expédient, ce n'est que du papier de gâté . J'établirai pour les autres pays mes correspondances comme je pourrai . Vos rédacteurs feront de mes mémoires tout ce qu'ils voudront – je ne suis point jaloux . Je serai expéditif, mais de longtemps je n'aurai rien à envoyer .

Voilà bien des paroles pour peu de choses mais c'est à quoi les ministres sont exposés . »

1 A cette fin de 7è page du manuscrit V* a ajouté t.s.v.p.

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