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18/05/2019

Je ferai retentir les échos du mont Jura et des Alpes, du nom de l'auguste

... Marine Le Pen, véritable reine des lèche-culs envers Matteo Salvini ; elle vient de faire son numéro dans "la belle ville de Milan" où elle n'a pas eu de termes assez élogieux pour ses coreligionnaires nationalistes et souverainistes dans "cette gigantesque réunion historique" où  "le RN a mis le sujet européen au coeur des discussions", avec  un "bilan fantastique" alors que l'Union européenne a "un bilan terrifiant" sur lequel elle "pourrait parler trois heures ". Son discours est un remarquable remake de ceux qui ont cours dans ces merveilleux pays totalitaires qui semblent bien lui plaire : "nous  sommes des pays souverainistes" se gargarise-t-elle sans fin  .

Ah ! quel bel avenir que celui ce cette harengère nous promet !*

*[Que les gentilles harengères me pardonnent ce désagréable rapprochement]

 

 

« A François-Pierre Pictet

à Pétersbourg

Au château de Ferney 20è avril 1764 1

Mon cher géant, je vous devais un compliment de condoléance 2, et un autre de félicitation ; le triste état de ma santé ne m'a permis de m'acquitter d'aucun de ces devoirs . On dit que vous avez fait un brillant mariage 3, attendu qu'il est fondé sur des pierreries . Je ne doute pas que votre femme n'ait encore plus d'éclat et que vous ne soyez le géant du monde le plus heureux . Je ne sais ni ce que vous faites ni où vous êtes . Peut-être votre auguste souveraine va-t-elle conquérir la Chine ; peut-être va-t-elle donner des lois à la Pologne, vous pourrez devenir mandarin ou palatin ; mais quoi qu’il vous arrive je m’intéresserai toujours à vous , comme si vous étiez encore sur les bords du lac Léman , où j'achève paisiblement ma vie . Je ferai retentir les échos du mont Jura et des Alpes, du nom de l'auguste Catherine . Je me souviens d'une tragédie de Quinault, dont Boileau se moque 4, parce que l'auteur introduisait une reine des Massagètes, écrivant sur ses tablettes un madrigal . Boileau n'imagine pas qu'une reine des Massagètes puisse avoir de l'esprit . Il serait bien étonné s'il revenait au monde, et s’il savait que la souveraine de la vaste Scythie a plus d'esprit que lui, écrit mieux en prose, et possède plus de langues qu'il n'en savait . C'est ainsi que Cicéron raillait son frère 5 qui avait accompagné César dans sa descente en Angleterre ; il lui demande s'il a vu chez les Anglais beaucoup de philosophes ; il ne prévoyait pas qu’un jour il [y] en aurait à Londres beaucoup plus qu'à Rome .

Vous autres Allobroges vous vous formez aussi, les Genevois s'adonnent à la vraie philosophie : un petit horloger accusé devant votre sacré consistoire d'avoir commis le péché énorme de la fornication, et condamné à demander pardon à genoux, a répondu à la vénérable compagnie qu'il n'en ferait rien . On a eu beau lui dire que les empereurs, Louis le Débonnaire et Henri IV s'étaient mis à genoux devant des prêtres , il a répondu que cela était bon pour les empereurs, mais qu'un horloger de Genève n’était pas si sot . Tout le peuple a pris son parti, et le consistoire a eu un beau pied de nez .

Vous voyez que vous pouvez revenir dans votre patrie en toute sûreté ; les fils de conseillers, et surtout les géants ont plus de droits que les horlogers . Mon théâtre subsiste toujours en dépit de Calvin, vous y jouerez le rôle qui vous plaira . Pour moi qui suis vieux et presque aveugle, j'ai renoncé à ce plaisir-là comme aux autres , mais je ne renoncerai jamais au plaisir de vous aimer et d'être aimé de vous .

V. »

1 Sur l'original , mention « f[ran]co Nuremberg ».

2 Sa sœur Camille-Anne est morte le 18 mars 1764 .

3 La nouvelle est fausse car Pictet épousera à Paris Catherine Le Maignen le 22 août 1764 .

4 Tragédie Cyrus, dont Boileau se moque en même temps que du roman de Mlle de Scudéry, dans son Dialogue sur les héros de roman ; Wagnière a écrit du tragédie, hésitant probablement entre du tragédien et d'une tragédie . Voir : http://www.theatre-classique.fr/pages/pdf/BOILEAU_HEROSDEROMAN.pdf

et : http://théâtre-documentation.com/content/la-mort-de-cyrus-philippe-quinault

5 Cicéron , Ad Quintum, II, XV ; http://remacle.org/bloodwolf/orateurs/signis.htm

il faut un peu de politique, et il ne serait que ridicule de se sacrifier pour gens qui ne se soucient point du tout du sacrifice

... Peut-on toujours, -- ou souvent , ou même rarement -- parler de sacrifice pour tous ceux qui se lancent dans une carrière politique nationale ? Je fais sans aucun doute partie de ceux qui ne se soucient point du "sacrifice" des politiciens ;  si sacrifice il y avait, je parie que les candidats seraient moins nombreux ; ils flattent  d'abord essentiellement leur égo , leur peine est mineure face à leurs privilèges . Sacrifice ! mon oeil !

 

 

« A Etienne-Noël Damilaville

18 avril [1764]

Ah ! ah ! mon cher frère, vous faites donc de très jolis vers ! et vous les faites sur un bien triste sujet ! Voilà la seule consolation de nous autres pauvres Français : il nous reste de pouvoir gémir avec nos amis, soit en vers, soit en prose.

Je vous disais, à propos de nos sages dispersés, ce que vous me disiez quand nos lettres se sont croisées. Nous pensons de même en tout. Je vous demande en grâce de penser comme moi sur  Guillaume Vadé et Jérôme Carré. Je vous répète qu’il y a dans ce recueil de Guillaume et de Jérôme deux ou trois pièces que je ne voudrais pas pour rien au monde ni avouer ni avoir faites : car enfin il faut un peu de politique, et il ne serait que ridicule de se sacrifier pour gens qui ne se soucient point du tout du sacrifice.

J’ai très grand’peur que les ouvriers de Gabriel Cramer n’aient mis à la tête de l’ouvrage le titre impertinent de Collection complète des Œuvres de V. Ce V. ne s’accommoderait point du tout de cette sottise, et je ne manquerais pas d’écrire à M. de Sartines pour désavouer le livre, et le prier très instamment de le supprimer. Je laisse aux Rollin 1, et aux Crevier, la petite gloire de faire imprimer leurs noms et leurs qualités en gros caractères à la tête de leurs déclamations de collège . Je n’ai jamais eu cette ambition, et quand de maudits libraires ont mis mon nom à mes ouvrages, ils l’ont toujours fait malgré moi.

Je compte, mon cher frère, que vous avez eu la bonté de donner la lettre à M. Marin. Je souhaite que M. de Sartines sache combien je m’intéresse peu à la plate gloire d’auteur, et au débit de mes œuvres. M’imprimera qui voudra ; pourvu qu’on ne me défigure pas, je suis content.

Avez-vous reçu les 48 exemplaires du Corneille, que Cramer doit vous avoir envoyés ? Je m’attends bien que des gens, qui n’ont que des préjugés au lieu de goût, ne seront pas contents de moi ; mais il faut fouler aux pieds les préjugés dans tous les genres.

Mon cher frère, que ne puis-je m’entretenir avec vous ! »

1 L'édition de Kehl change Rollin en Le Beau .