04/05/2026
Il a fallu faire ce que j’ai fait ; et si l’on pesait bien mes paroles, on verrait qu’elles ne doivent déplaire à personne
... C'est dit !
« Au baron Friedrich Melchior von Grimm
1er novembre 1770 1
Mon cher prophète, je suis toujours Job, quoi que vous en disiez car qui souffre est Job, et tout lit est fumier 2. J’avoue que vous ne ressemblez point aux amis de Job, et bien m’en prend : c’est vous que je dois remercier des lettres des rois de Prusse 3 et de Pologne 4; c’est à la manière dont vous leur parlez de moi que je dois celle dont ils en parlent.
Mon cher prophète, vous avez beau rire, les oraisons funèbres de l’évêque du Puy 5 ne vaudront jamais celles de Bossuet ; les pièces de Racine seront toujours mieux écrites que celles de Crébillon ; Boileau l’emportera sur les pièces de vers qu’on nous donne ; le style de Pascal sera meilleur que celui de Jean-Jacques ; les tableaux du Poussin, de Lesueur et de Lebrun, l’emporteront encore sur les tableaux du salon ; et sans les deux frères D. 6, je ne sais pas trop ce que deviendrait notre siècle. Il y a une distance immense entre les talents et l’esprit philosophique, qui s’est répandu chez toutes les nations. Cet esprit philosophique aurait dû retenir l’auteur du Système de la Nature ; il aurait dû sentir qu’il perdait ses amis, et qu’il les rendait exécrables aux yeux du roi et de toute la cour. Il a fallu faire ce que j’ai fait ; et si l’on pesait bien mes paroles, on verrait qu’elles ne doivent déplaire à personne.
J’envoie à mon prophète des rogatons dépareillés 7 qui me sont tombés sous la main. Je reçois dans ce moment une lettre charmante de ma philosophe 8. J’aurai l’honneur de lui écrire sitôt que mes maux me donneront un moment de relâche. »
1 Copie contemporaine ; copie du XIXè siècle d'après l'édition Correspondance littéraire .
2 Voir lettre du 10 octobre 1770 à Grimm : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2026/04/10/mes-enfants-aimez-vous-les-uns-les-autres-car-qui-diable-vou-6591458.html
3 Lettre du 26 septembre 1770 : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1770/Lettre_8033
4Apparemment une brève lettre de Stanislas Poniatowski datée de Varsovie du 21 février 1767, répondant à la lettre de V* du 3 février 1767 ; voir : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2022/06/02/le-vrai-salut-est-la-bienfaisance-6385133.html
et : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1767/Lettre_6765
5Le Franc de Pompignan ; voir : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome12.djvu/572
et : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome46.djvu/123
6 Diderot et d’Alembert.
7 La brochure intitulée Dieu, etc. ; voir lettre du 27 juillet 1770 à d'Alembert : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2026/01/19/je-ne-connais-point-de-plus-meprisable-charlatan-6579829.html
8 Cette lettre de Mme d’Épinay ne nous est pas parvenue . V* y répond le 6 novembre 1770 : https://www.monsieurdevoltaire.com/2016/01/correspondance-annee-1770-partie-29.html
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