16/10/2009
une plus grande souveraine nommée Mme du Châtelet me rappelle à Paris .
Note rédigée le 23 août 2011 pour parution le 16 octobre 2009

http://www.youtube.com/watch?v=fNabASQ1N5k
« A Pierre-Louis Moreau de Maupertuis
membre de toutes les académies de l'Europe
chez M. Moreau de Maupertuis
rue Sainte Anne à Paris
A Brunswik 16 octobre 1743
J'ai reçu dans mes courses la lettre où mon cher aplatisseur de ce globe 1 daigne se souvenir de moi avec tant d'amitié . Est-il possible que je ne vous aurai jamais vu que comme un météore toujours brillant et toujours fuyant de moi ? n'aurai-je pas la consolation de vous embrasser à Paris ? J'ai fait tous vos compliments à vos amis de Berlin, c'est-à-dire toute la cour, et particulièrement à M. de Valori, vous êtes là comme ailleurs aimé et regretté ; on m'a mené à l'académie de Berlin, où le médecin Eller a fait des expériences par lesquelles il fait croire qu'il change l'eau en air élastique . Mais j'ai été encore plus frappé de l'opéra de Titus 2, qui est un chef-d’œuvre de musique . C'est, sans vanité, une galanterie que le roi m'a faite, ou plutôt à lui ; il a voulu que je l'admirasse dans sa gloire . Sa salle d'opéra est la plus belle de l'Europe . Charlottembourg est un séjour délicieux, Frédéric en fait les honneurs et le roi n'en sait rien . Le roi n'a pas encore fait tout ce qu'il voulait . Mais sa cour, quand il veut bien avoir une cour, respire la magnificence et le plaisir . On vit à Potsdam comme dans le château d'un seigneur français qui a de l'esprit, en dépit du grand bataillon des gardes, qui me paraît le plus terrible bataillon de ce monde . Jordan ressemble toujours à Ragotin 3, mais c'est Ragotin bon garçon et discret avec seize cents écus d'Allemagne de pension . D'Argens est chambellan avec une clé d'or à sa poche, et cent louis dedans payés par mois . Chazot, ce Chazot que vous avez vu maudissant la destinée doit la bénir ; il est major, et a un gros escadron qui lui vaut environ seize mille livres au moins par an . Il l'a bien mérité, ayant sauvé le bagage du roi à la dernière bataille 4. Je pourrais dans ma sphère pacifique jouir aussi des bontés du roi de Prusse, mais vous savez qu'une plus grande souveraine nommée Mme du Châtelet me rappelle à Paris . Je suis comme ces Grecs qui renonçaient à la cour du grand roi pour venir être honnis par le peuple d'Athènes .
J'ai passé quelques jours à Bareith . Son Altesse Royale m'a bien parlé de vous 5. Bareith est une retraite délicieuse où on jouit de tout ce qu’une cour a d'agréable sans les incommodités de la grandeur . Brunswik où je suis a une autre espèce de charmes . C'est un voyage céleste où je passe de planète en planète pour revoir enfin ce tumultueux Paris où je serai très malheureux si je ne vois pas l'unique Maupertuis que j'admire et que j'aime pour toute ma vie .
V. »
1 Voir lettre du 6 octobre 1741 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/10/07/il-y-a-une-sorte-de-gloire-et-du-repos-dans-le-refus.html
2 Tito Vespasiano, ovvero la Clemenza di Tito, musique de J. A .de Hasse, livret de Metastasio . Dans ses Mémoires, V* écrira qu'il était « mis en musique par le roi lui-même aidé de son compositeur »
3 Personnage dans Le Roman comique de Scarron. http://books.google.com/books?id=OdIPAAAAYAAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false
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Afin que nous puissions tous être à vos pieds.


« A Claire-Josèphe-Hippolyte Léris de La Tude Clairon
Belle Melpomène, ma main ne répondra pas à la lettre dont vous m’honorez, parce qu’elle est un peu impotente ; mais mon cœur, qui ne l’est pas, y répondra.
Raisonnons ensemble, raisonnons.
Les monologues qui ne sont pas des combats de passions ne peuvent jamais remuer l’âme et la transporter. Un monologue qui n’est et ne peut être que la continuation des mêmes idées et des mêmes sentiments, n’est qu’une pièce nécessaire à l’édifice ; et tout ce qu’on lui demande c’est de ne pas refroidir. Le mieux, sans contredit, dans votre monologue du second acte, est qu’il soit court. On peut faire venir Fanie, et finir par une situation attendrissante. Je tâcherai d’ailleurs de fortifier ce petit morceau ainsi que bien d’autres. On a été forcé de donner Tancrède avant que j’y pusse mettre la dernière main. Cette pièce ne m’a jamais coûté un mois. Vos talents ont sauvé mes défauts ; il est temps de me rendre moins indigne de vous.
Je ne suis point du tout de votre avis, ma belle Melpomène, sur le petit ornement de la Grève que vous me proposez. Gardez-vous, je vous en conjure, de vouloir rendre la scène française dégoûtante et horrible, et contentez-vous du terrible. N’imitons pas ce qui rend les Anglais odieux. Jamais les Grecs qui entendaient si bien l’appareil du spectacle ne se sont avisés de cette invention de barbares. Quel mérite y a-t-il, s’il vous plait, à faire construire un échafaud par un menuisier ? En quoi cet échafaud se lie-t-il avec l’intrigue ? Il est beau, il est noble de suspendre des armes et des devises ; il en résulte qu’Orbassan voyant le bouclier de Tancrède sans armoiries, et sa cotte d’armes sans faveurs des belles, croit avoir bon marché de son adversaire ; on jette le gage de bataille, on le relève ; tout cela forme une action qui sert au nœud essentiel de la pièce. Mais faire paraître un échafaud pour le seul plaisir d’y mettre quelques valets de bourreau, c’est déshonorer le seul art par lequel les Français se distinguent, c’est immoler la décence à la barbarie ; croyez-en Boileau, qui dit :[d’après L’Art poétique]
Mais il est des objets que l’art judicieux
Doit offrir à l’oreille, et dérober aux yeux.
Ce grand homme en savait plus que les beaux esprits de nos jours.
J’ai crié trente ou quarante ans qu’on nous donnât du spectacle dans nos conversations en vers appelées tragédies. Mais je crierais bien davantage si on changeait la scène en place de Grève. Je vous conjure de repousser cette abominable tentation.
J’enverrai dans quelque temps Tancrède, quand j’aurai pu y travailler à loisir. Car figurez-vous que, dans ma retraite, c’est le loisir qui me manque. Fanime suivra de près [ex Zulime de 1739-1740, future Zulime représentée en 1761-1762]. Nous venons de l’essayer en présence de M. le duc de Villars, de l’intendant de Bourgogne [Le frère de son ennemi Omer Joly de Fleury, venu avec le fils même d’Omer . V* parle à presque tous ses correspondants de leur visite et de l’accueil qu’il leur a fait] et de celui du Languedoc [Jean-Emmanuel de Guignard, vicomte de Saint-Priest]. Il y avait une assemblée très choisie. Votre rôle est plus décent, et par conséquent plus attendrissant qu’il n’était ; vous y mourez d’une manière qu’on ne peut prévoir, et qui a fait un effet terrible, à ce qu’on dit. La pièce est prête. Je vais bientôt donner tous mes soins à Tancrède. Quand vous aurez donné la vie à ces deux pièces, je vous supplierai d’être malade, et de venir vous mettre entre les mains de Tronchin, afin que nous puissions tous être à vos pieds.
Voltaire
16 octobre 1760. »

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