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11/05/2011

mon dégoût pour tout ce qui n'est que vanité, faux air, affectation de protéger, plaisir secret d’humilier et de nuire, orgueil et mauvaise foi

Je pense que tout est résumé par cette image !

http://jackaimejacknaimepas.blogspot.com/2010/02/tout-nes...

VANITé.jpg

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« A Jean Le Rond d'Alembert

 

19è mai 1773

 

S'il i est coupable de la petite infamie dont vous me parlez ii, j'avoue que je suis une grande dupe, mais vous qui parlez l'auriez été tout comme moi . Si vous saviez tout ce qui s'est passé, vous seriez bien étonné . Un jeune homme n'a jamais été trahi plus indignement par sa maîtresse iii. On dit que c'est l'usage du pays iv. Comme il y a environ trente ans que j'y ai renoncé, il m'est pardonnable d'en avoir oublié la langue . Je devais me souvenir que dans ce jargon je vous aime signifiait je vous hais, et que je vous servirai voulait dire positivement je vous perdrai .

 

Il se peut encore que l'on ait été choqué des conseils qui au fond ne sont que des reproches v.

 

Il se peut aussi qu'un certain histrion ait fait ce qu'on impute à un autre, car il y a bien des histrions . Quand on est à cent lieues de Paris, il est difficile de prévoir et de parer les effets des petites cabales, des petites intrigues, des petites méchancetés qu'on y ourdit sans cesse pour s'amuser .

 

Le seul fruit que je tirerai de ma duperie sera de n'avoir plus aucune espérance ; mais on dit que c'est le sort des damnés vi.

 

Il faut, mon cher philosophe, que je me sois trompé en tout, car j'ai cru que ces conseils assez délicatement apprêtés auraient dû vous plaire vii, attendu qu'un conseil qui n'a pas été suivi est un reproche, et que c'était au fond lui dire à lui-même ce que vous dites de lui .

 

Je dois vous faire à vous-même un reproche que vous méritez, c'est que vous traitez de déserteur le martyr de la philosophie viii. Bertrand doit employer Raton ix, mais il ne faut pas qu'il lui morde les doigts .

 

Au bout du compte, je suis sensible, et je vous avouerai que la perfidie dont vous m'instruisez m'afflige beaucoup, parce qu'elle tient à des choses que je suis obligé de taire, et qui pèsent sur le cœur .

 

Je m'aperçois que ma lettre est une énigme ; mais vous en déchiffrerez la plus grande partie . Soyez bien sûr que le mot de l'énigme est mon sincère attachement pour vous, et mon dégoût pour tout ce qui n'est que vanité, faux air, affectation de protéger, plaisir secret d’humilier et de nuire, orgueil et mauvaise foi . Je vois qu'actuellement nous ne devons être contents ni des Esclavons x ni des Welches, et qu'il faut donc se rejeter du côté des Ibères . J’écrirai donc en Ibérie xi, mais ce que j'ai de mieux à faire, c'est de m'arranger pour l'autre monde, et de ne pas laisser périr ma colonie quand il faudra la quitter .

 

Jugez de toutes mes tribulations par celle que je vais vous confier, qui est assurément la plus petite de toutes.

 

Ma colonie avait fourni des montres garnies de diamants pour le mariage de M. le Dauphin . Elles n'ont point été payées, et cela retombe sur moi . Il me parait qu'en Espagne on est plus généreux . Ce que j'éprouve des beaux messieurs de Paris en ce genre est inconcevable . Ces beaux messieurs ont bien raison de détester la philosophie qui les condamne et qui les méprise .

 

Adieu, je ne vous dis pas la vingtième partie des choses que je voudrais vous dire . Mais encore une fois, que Bertrand ne gronde point Raton . Que Bertrand au contraire encourage Raton à s'endurcir les pattes sur la cendre chaude . Que plusieurs Bertrands et plusieurs Ratons fassent un petit bataillon carré bien serré et bien uni . »

 

 

i Le duc de Richelieu .

ii Le 14 mai, d'Alembert écrit : « Votre Childebrand ... a demandé à Lekain ... une liste de douze tragédies pour être jouées aux fêtes de la cour à Fontainebleau .... » ; voir : page 197 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800416/f202.image.r...

iii Ce 19 mai, V* écrit à Mme de La Tour du Pin de Saint-Julien en lui demandant d'intervenir auprès de Richelieu : « M. le maréchal de Richelieu votre ami ... m'accable d'abord de bontés au sujet des Lois de Minos ...» ; voir page 200 : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k800416/f205.image.r...

iv C'est à dire de la cour .

v Dans l’Épître dédicatoire des Lois de Minos, V* demandait à Richelieu de protéger « la véritable philosophie » ; voir lettre à d'Alembert du 27 mars 1773 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/03/27/m...

vi Référence à l'Enfer de Dante.

vii Voir la lettre du 27 mars .

viii V* s'applique sans doute cet élément de la conclusion de d'Alembert dans la lettre du 14 mai : « Faudra-t-il donc que la philosophie dise à la personne dont elle se croyait aimée : « tu quoque, Brute ? » ; d'Alembert reprochait aussi à V* d'avoir dédié sa tragédie à Richelieu .

ix Voir lettres à d'Alembert du 1er janvier 1773 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/01/02/j...

et 4 janvier 1773 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/01/04/c...

sur l'origine de ces surnoms .

x Esclavons ou Slavons = Russes . D’Alembert lui avait écrit à propos de Catherine II : « Plus je relis l'extrait que vous m’avez envoyé de la lettre de Pétersbourg, plus j'en suis affligé . Il était si facile à cette personne de faire une réponse honnête, satisfaisante, et flatteuse pour la philosophie, sans se compromettre en aucune manière, et sans accorder ce qu'on lui demandait [la libération des prisonniers français capturés par les Russes en Pologne], comme j'imagine aisément que les circonstances peuvent l'en empêcher. » ; voir lettre à d'Alembert du 4 janvier.

xi Au duc d'Albe, comme le lui avait conseillé d'Alembert qui avait précisé que celui-ci avait envoyé 20 louis pour sa statue et qu'il était un « amateur éclairé des lettres et de la philosophie » qui aurait mieux mérité que Richelieu la dédicace des Lois de Minos. De plus il disait que V* ferait bien de mettre un mot flatteur pour l'infant don Gabriel «  fort instruit et passionné pour toutes les lettres (qui) ont grand besoin de trouver quelques princes qui les aiment ... »

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