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18/09/2019

La plupart des hommes vivent comme des fous et meurent comme des sots : cela fait pitié...N’êtes-vous pas effrayée de l’excès de la sottise de notre nation , et ne voyez-vous pas que c’est une race de singes dans laquelle il y a eu quelques hommes ?

... Vrai de vrai .

Hélas !

Vive la France !

 

 

« A Marie de Vichy de Chamrond, marquise Du Deffand

26è juillet 1764

Je commence, madame, par vous supplier de me mettre aux pieds de madame la maréchale de Luxembourg. Son protégé Jean-Jacques aura toujours des droits sur moi, puisqu’elle l’honore de ses bontés ; et j’aimerai toujours l’auteur du Vicaire savoyard, quoi qu’il ait fait et quoi  qu’il puisse faire. Il est vrai qu’il n’y a point en Savoie de pareils vicaires ; mais il faudrait qu’il y en eût dans toute l’Europe.

Il me semble, madame, qu’au milieu de toutes vos privations, vous pensez précisément comme madame de Maintenon, lorsqu’à votre âge elle était reine de France . Elle était dégoûtée de tout ; c’est qu’elle voyait les choses comme elles sont et qu’elle n’avait plus d’illusions. Vous souvient-il d’une de ses lettres dans laquelle elle peint si bien l’ennui et l’insipidité des courtisans ? Si vous jouissiez de vos deux yeux, je vous tiendrais bien plus heureuse que les reines et surtout que leurs suivantes. Maîtresse de vous-même, de votre temps, de vos occupations, avec du goût, de l’imagination, de l’esprit, de la philosophie et des amis, je ne vois pas quel sort pourrait être au-dessus du vôtre : mais il faut deux yeux ou du moins un pour jouir de la vie. Je sais ce qui en est avec mes fluxions horribles, qui me rendent quelquefois entièrement aveugle . Je n’ai pas vos ressources ; vous êtes à la tête de la bonne compagnie, et je vis dans la retraite ; mais je l’ai toujours aimée, et la vie de Paris m’est insupportable.

Dieu soit béni de ce que M. le président Hénault aime le monde autant qu’il en est aimé, et qu’il vit dans une heureuse dissipation . J’aimerais peut-être encore mieux qu’il se partageât uniquement entre vous et lui-même : il ne trouvera jamais de société plus charmante que ces deux-là. On m’a dit aujourd’hui du mal de la santé de M. d’Argenson . C’est le seul mal qu’on puisse dire de lui. Il ne se soucie guère que je m’intéresse à son bien-être,  mais cela ne me fait rien, et je lui serai toujours très attaché. Il n’y a plus de santé dans le monde . J’entends dire que mon frère d’Alembert, qui vous fait quelquefois sa cour, est assez mal. Celui-là est bien philosophe, et méprise souverainement les pauvres préjugés qui empoisonnent la vie. La plupart des hommes vivent comme des fous et meurent comme des sots : cela fait pitié.

Ne lisez-vous pas quelquefois l’histoire ? Ne voyez-vous pas combien la nature humaine est avilie depuis les beaux temps des Romains ? N’êtes-vous pas effrayée de l’excès de la sottise de notre nation , et ne voyez-vous pas que c’est une race de singes dans laquelle il y a eu quelques hommes ?

Adieu, madame ; je suis un peu malade, et je ne vois pas le monde en beau. Ayez soin de votre santé, supportez la vie, méprisez tout ce qui est méprisable ; fortifiez votre âme tant que vous pourrez, digérez, conversez, dormez. J’oubliais de vous parler de Cornélie. C’était, à ce que dit l’histoire, une assez sotte petite femme qui ne se mêla jamais de rien. Corneille a très bien fait de l’ennoblir ; mais je ne puis souffrir qu’elle traite César comme un marmouset.

Permettez-moi de croire que l’amour n’est pas la seule passion naturelle . L’ambition et la vengeance sont également l’apanage de notre espèce pour notre malheur. Je souscris d’ailleurs à toutes vos idées, excepté à ce que vous dites sur l’abbé Pellegrin et sa Pélopée 1. Le grand défaut de notre théâtre, à mon gré, c’est qu’il n’est guère qu’un recueil de conservations en rimes. Mille tendres respects. »

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