06/01/2026
Pourquoi donc faire la paix quand on peut pousser si loin ses conquêtes ?
... Trump, Poutine, Xi Jinping même combat, mêmes salop...s ; ces vieux birbes empoisonnent le monde depuis trop longtemps , plus que jamais écrasons l'infâme !
« A Catherine II, impératrice de Russie
20è juillet 1770 à Ferney 1
Madame,
Votre lettre du 6 juin, que je soupçonne être du nouveau style 2, me fait voir que Votre Majesté impériale prend quelque pitié de ma passion pour elle. Vous me donnez des consolations, mais aussi vous me donnez quelques craintes, afin de tenir votre adorateur en haleine. Mes consolations sont vos victoires, et ma crainte est que Votre Majesté ne fasse la paix l’hiver prochain.
Je crois que les nouvelles de la Grèce nous viennent quelquefois un peu plus tôt par la voie de Marseille qu’elles n’arrivent à Votre Majesté par les courriers. Selon ces nouvelles, les Turcs ont été quatre fois battus, et tout le Péloponèse est à vous.
Si Ali Beg s’est en effet emparé de l’Égypte 3, comme on le dit, voilà deux grandes cornes arrachées au croissant des Turcs ; et l’étoile du Nord est certainement beaucoup plus puissante que leur lune. Pourquoi donc faire la paix quand on peut pousser si loin ses conquêtes ?
Votre Majesté me dira que je ne pense pas assez en philosophe, et que la paix est le plus grand des biens. Personne n’est plus convaincu que moi de cette vérité ; mais permettez-moi de désirer très fortement que cette paix soit signée de votre main dans Constantinople. Je suis persuadé que si vous gagnez une bataille un peu honnête en deçà ou en delà du Danube, vos troupes pourront marcher droit à la capitale.
Les Vénitiens doivent certainement profiter de l’occasion ; ils ont des vaisseaux et quelques troupes. Lorsqu’ils prirent la Morée[1] 4, ils n’étaient appuyés que par la diversion de l’empereur en Hongrie ils ont aujourd’hui une protection bien plus puissante . Il me paraît que ce n’est pas le temps d’hésiter. Moustapha doit vous demander pardon, et les Vénitiens doivent vous demander des lois.
Ma crainte est encore que les princes chrétiens, ou soi-disant tels, ne soient jaloux de l’étoile du Nord . Ce sont des secrets dans lesquels il ne m’est pas permis de pénétrer.
Je crains encore que vos finances ne soient dérangées par vos victoires mêmes ; mais je crois celles de Moustapha plus en désordre par ses défaites. On dit que Votre Majesté fait un emprunt chez les Hollandais . Le padisha turc ne pourra emprunter chez personne, et c’est encore un avantage que Votre Majesté a sur lui.
Je passe de mes craintes à mes consolations. Si vous faites la paix, je suis bien sûr qu’elle sera très glorieuse, que vous conserverez la Moldavie, la Valachie, Azoph, et la navigation sur la mer Noire, au moins jusqu’à Trébizonde. Mais que deviendront mes pauvres Grecs ? que deviendront les nouvelles légions de Sparte ? Vous renouvellerez, sans doute, les jeux isthmiques, dans lesquels les Romains assurèrent aux Grecs leur liberté par un décret public ; et ce sera l’action la plus glorieuse de votre vie. Mais comment maintenir la force de ce décret, s’il ne reste des troupes en Grèce ? Je voudrais encore que le cours du Danube et la navigation sur ce fleuve vous appartinssent le long de la Valachie, de la Moldavie, et même de la Bessarabie. Je ne sais si j’en demande trop, ou si je n’en demande pas assez . Ce sera à vous de décider, et de faire frapper une médaille qui éternisera vos succès et vos bienfaits. Alors Tomyris se changera en Solon, et achèvera ses lois tout à son aise. Ces lois seront le plus beau monument de l’Europe et de l’Asie : car, dans tous les autres États, elles sont faites après coup, comme on calfate des vaisseaux qui ont des voies d’eau ; elles sont innombrables, parce qu’elles sont faites sur des besoins toujours renaissants . Elles sont contradictoires, attendu que ces besoins ont toujours changé ; elles sont très mal rédigées, parce qu’elles ont presque toujours été écrites par des pédants, sous des gouvernements barbares. Elles ressemblent à nos villes bâties irrégulièrement au hasard, mêlées de palais et de chaumières dans des rues étroites et tortueuses.
Enfin que Votre Majesté donne des lois à deux mille lieues de pays, après avoir donné sur les oreilles à Moustapha !
Voilà les consolations du vieux hermite 5 qui, jusqu’à son dernier moment, sera pénétré pour vous du plus profond respect, de l’admiration la plus juste, et d’un dévouement sans bornes pour Votre Majesté impériale. »
1 Minute corrigée par V* ; copie contemporaine (Moscou) : éd. Kehl.
2 En fait l s'agit du 6 juin vieux style (17 juin nouveau style ) ; Catherine II a répondu avec beaucoup de promptitude . La remarque de V* prouve que la lettre en question ne comportait qu'une date, et que la seconde mention portée dans l’édition de Kehl, 26 mai/7 juin, est une glose , comme dans beaucoup d'autres cas du même genre . Voir la lettre de Catherine : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire... : « A ma maison de campagne de Czarskoye Sélo ce 6 juin 1770 … »
3 Voir lettre du 4 juillet 1770 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2025/12/10/vous-auriez-bientot-fait-de-cette-prison-le-lieu-le-plus-del-6574192.html
4 Voir lettre du 26 février 1769 à Vorontsov : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/08/28/les-turcs-n-ont-que-ce-qu-ils-meritent-en-etant-gouvernes-pa-6512257.html
5 On trouve encore couramment au XVIIIè siècle la forme vieux , et non vieil, employée devant un nom commençant par une voyelle ou, comme ici, un h non aspiré ; Marivaux écrit couramment un vieux officier, et Rousseau suit le même usage jusque dans ses dernières œuvres, comme les Rêveries d'un promeneur solitaire .
17:04 | Lien permanent | Commentaires (0)
Les émigrants qui ont établi cette manufacture sont des gens de la probité desquels je réponds
... Voyons , par exemple, des suivants de Voltaire le philosophe promoteur : https://lafabriquenomade.com/
« A Pierre Paul, marquis d'Ossun 1
16è juillet 1770, au château de Ferney par Lyon 2
Monsieur,
J’ai l’honneur d’envoyer à Votre Excellence le tarif des prix de la manufacture de Ferney, entreprise par les sieurs Dufour et Céret 3. J’obéis aux ordres qu’elle a bien voulu me donner. On fait actuellement dans cette fabrique une montre à répétition fort belle, avec le portrait de M. le comte d’Aranda 4, et une autre avec le portrait de M. le duc de Choiseul.
Si Votre Excellence en veut quelques-unes pour elle dans ce goût, la compagnie est à vos ordres, et certainement, vous et vos amis, vous achèteriez un grand tiers meilleur marché tout ce que la fabrique vous fournirait.
M. le duc de Choiseul a acheté les six premières montres faites à Ferney ; il peut certifier ce que j’ai l’honneur de vous dire.
Les émigrants qui ont établi cette manufacture sont des gens de la probité desquels je réponds. J’ose vous demander encore une fois votre protection pour eux en Espagne, où ils comptent faire leur plus grand commerce.
J’ai l’honneur d’être, avec beaucoup de respect et de reconnaissance,
monsieur,
de Votre Excellence
le très humble et très obéissant serviteur
Voltaire. »
2 Original signé ; éd. Voltaire à Ferney . À cette lettre étaient joints un prospectus des ouvriers horlogers ( dont on a déjà parlé dans la lettre du 4 juin 1770 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2025/11/02/vous-savez-comme-on-s-egorge-comme-on-massacre-et-comme-on-p-6568980.html ) et des vers au ministre réformateur de l’Espagne, le comte d’Aranda.
4 Voici les vers sur le comte d’Aranda :
« Le barbouilleur de mon village
À très mal peint, je l’avouerai,
Les traits du héros de notre âge :
Il est un peu défiguré ;
Mais dans les cœurs est son image.
C’est lui, c’est d’Aranda, dit-on,
Par qui l’Espagne est florissante,
Qui sut avec religion
Dompter la superstition,
Et chasser la horde puissante
Des docteurs de l’attrition
Et de la grâce suffisante.
C’est lui qui, dans ses grands projets
Dont nous verrons un jour les suites,
Saura triompher des Anglais
Comme il triompha des jésuites. »
00:05 | Lien permanent | Commentaires (0)

