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11/05/2018

Quelle plus belle vengeance à prendre de la sottise et de la persécution que de les éclairer ... la vérité ne doit point être vendue

...

 

« A Claude-Adrien Helvétius

[vers le 15 mai 1763] 1

Orate fratres et vigilate 2. Sera-t-il donc possible que depuis quarante ans la Gazette littéraire ait infecté Paris et la France, et que cinq ou six honnêtes gens bien unis ne se soient pas avisés de prendre le parti de la raison ? Pourquoi ses adorateurs restent-ils dans le silence et dans la crainte ? Ils ne connaissent pas leurs forces . Qui les empêcherait d'avoir chez eux une petite imprimerie, et de donner des ouvrages utiles et courts dont leurs amis seraient les seuls dépositaires ? C'est ainsi qu'en ont usé ceux qui ont imprimé les dernières volontés de ce bon et honnête curé . Il est certain que son témoignage est du plus grand poids, et qu'il peut faire un bien infini . Il est encore certain que vous et vos amis vous pourriez faire de meilleurs ouvrages avec la plus grande facilité, et les faire débiter sans vous compromettre . Quelle plus belle vengeance à prendre de la sottise et de la persécution que de les éclairer . Soyez sûr que l'Europe est remplie d'hommes raisonnables, qui ouvrent les yeux à la lumière . En vérité le nombre en est prodigieux, et je n'ai pas vu depuis dix ans un seul honnête homme de quelque pays et de quelque religion qui fût, qui ne pensât absolument comme vous . Si je trouve en mon chemin quelque étranger qui aille à Paris et qui soit digne de vous connaître, je le chargerai pour vous de quelques exemplaires ( que j'espère avoir bientôt) du même ouvrage qu'un Anglais vous a déjà remis . C'est à peu près dans ce goût simple que je voulais qu'on écrivît . Il est à la portée de tous les esprits . L'auteur ne cherche point à se faire valoir, il n'envie point la réputation, il est bien loin de cette faiblesse . Il n'en a qu'une, c'est l'amour extrême de la vérité . Vous m'objecterez qu'il ne l'a dite qu'à sa mort . Je l'avoue, et c'est par cela même que son ouvrage doit faire le plus grand fruit, et qu'il faut le distribuer . Mais si on peut en faire un meilleur sans rien risquer, sans attendre la mort pour donner la vie aux âmes, pourquoi ne pas le faire ?3

Il y a cinq ou six pages excellentes et de la plus grande force dans une petite brochure qui paraît depuis peu, qui perce avec peine à Paris et que vous avez vue sans doute . C'est grand dommage que l'auteur y parle sans cesse de lui-même, quand il ne doit parler que de choses utiles . Son titre est d'une indécence impertinente, son ridicule d'amour-propre révolte . C'est Diogène, mais il s'exprime quelquefois en Platon . Croiriez-vous que ses audacieuses sorties contre un monstre respecté n'ont révolté personne et que sa philosophie a trouvé autant de partisans que sa vanité cynique a eu de censeurs ? Oh si quelqu'un pouvait rendre aux hommes le service de leur montrer les mêmes vérités dépouillées de tout ce qui les défigure et les avilit chez cet écrivain ! Que je le bénirais ! Vous êtes l'homme, mais je suis bien loin de vous prier de courir le moindre risque . Je suis idolâtre du vrai, mais je ne veux pas que vous hasardiez d'en être la victime . Tâchez de rendre service au genre humain sans vous faire le moindre tort . Ce sont là monsieur les vœux de la personne du monde qui vous estime le plus et qui vous est le plus attachée . J'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissante servante.

De Mitele. 4»

1 L'édition de Kehl date cette lettre de fin mars . La lettre semble suivre la lettre du 1er mai 1763 au même ; l' « Anglais » est Macartney et l'ouvrage qu'il porte le Catéchisme de l'honnête homme . D'autre part, V* a lu la Lettre à Christophe de Beaumont de JJ Rousseau .

2 Priez frères et soyez vigilants .

3 Dans l'édition originale de la Correspondance littéraire est imprimée à la date du 1er août 1763 une « Épître aux fidèles, par le grand apôtre des Délices  », suivie d'une « Seconde épître aux fidèles par le grand apôtre des Délices du 12 juillet 1763 » et d'une « Troisième épitre du grand apôtre à son fils Helvétius, du 26 juillet 1763 » . Toutes les éditions subséquentes dérivent de celle-là et n'apportent aucun renseignement nouveau . La première de ces trois lettres fut imprimée par Lefèvre comme une lettre à Helvétius du 2 juillet 1763 ; les Lettres inédites (1821) la donnent comme une lettre à Diderot placée en 1763 . depuis on est généralement revenu à la date du 2 juillet avec Helvétius comme destinataire . On peut conjecturer qu'il ne s'agit pas à proprement parler d'une « lettre » mais qu'en recevant la présente lettre Helvétius aurait demandé à V* de lui rédiger à partir de là un document destiné aux « fidèles » . Quoi qu'il en soit voici la première de ces trois lettres . On observera que les références ( notamment dans le titre) aux apôtres et à leurs « épîtres » rappellent qu'à cette époque (voir surtout Le Pot pourri) V* est en quelque sort jaloux de l’œuvre des fondateurs du christianisme, et rêve d'en être le prophète qui, avec ses « fidèles » ruinerait l'oeuvre du Christ :

« La seule vengeance qu'on puisse prendre de l'absurde insolence avec laquelle on a condamné tant de vérités en divers temps, est de publier souvent ces mêmes vérités, pour rendre service à ceux mêmes qui les combattent . Il est à désirer que ceux qui sont riches veuillent bien consacrer quelque argent à faire imprimer des choses utiles ; des libraires ne doivent point les débiter ; la vérité ne doit point être vendue .

Deux ou trois cent exemplaires, distribués à propos entre les mains des sages, peuvent faire beaucoup de bien sans bruit et sans danger . Il paraît convenable de n'écrire que des choses simples, courtes, intelligibles aux esprits les plus grossiers ; que le vrai seul, et non l'envie de briller, caractérise ces ouvrages ; qu'ils confondent le mensonge et la superstition, et qu'ils apprennent aux hommes à être justes et tolérants . Il est à souhaiter qu'on ne se jette point dans la métaphysique, que peu de personnes entendent, et qui fournit depuis toujours des armes aux ennemis . Il est à la fois plus sûr et plus agréable de jeter du ridicule et de l'horreur sur les disputes théologiques, de faire sentir aux hommes combien la morale est belle et les dogmes impertinents, et de pouvoir éclairer à la fois le chancelier et le cordonnier . On n'est parvenu, en Angleterre, à déraciner la superstition que par cette voie .

Ceux qui ont été quelquefois les victimes de la vérité, en faisant débiter par des libraires des ouvrages condamnés par l'ignorance et par la mauvaise foi, ont un intérêt sensible à prendre le parti qu'on propose . Ils doivent sentir qu'on les a rendus odieux aux superstitieux, et que les méchants se sont joints à ces superstitieux pour décréditer ceux qui rendaient service au genre humain .

Il paraît donc absolument nécessaire que les ages se défendent , et ils ne peuvent se justifier qu'en éclairant les hommes . Ils peuvent former un corps respectable, au lieu d'être des membres désunis que les fanatiques et les sots hachent en pièces. Il est honteux que la philosophie ne puisse faire chez nous ce qu’elle faisait chez les anciens ; elle rassemblait les hommes, et la superstition a seule chez nous ce privilège . »

4 Cette signature est fortement biffée sur le manuscrit . Il n'est pas possible de l'expliquer, quoiqu'elle ait certainement un sens à la façon des anagrammes du Pot pourri (Mansebo = Böseman ; etc.) et des romans et contes .

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