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10/08/2019

tant vaut l’homme, tant vaut son Église

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« Au cardinal François-Joachim de Pierre de Bernis

27 juin [1764] aux Délices

Monseigneur,

Il faut que vous permettiez encore cette petite importunité. Je sais respecter vos occupations. Mais il y a une bagatelle très importante pour moi, pour laquelle je vous implore . Elle n’est ni sacerdotale ni épiscopale, elle est académique. On va jouer une tragédie où Votre Éminence n’ira pas, et où je voudrais qu’elle pût aller. C’est ce Triumvirat, cet assemblage d’assassins et de coquins illustres, sur quoi je vous consultai l’année passée quand vous aviez du loisir. J’ai oublié de vous demander le secret, et je vous le demande aujourd’hui très instamment. On va donner la pièce sous le nom d’un petit ex-jésuite. Prêtez-vous à cette niche, si on vous en parle. Je vous prends pour mon confesseur . Vous ne me donnerez peut-être pas l’absolution ; cependant je vous jure que j’ai suivi vos bons avis autant que j’ai pu. Si la pièce est sifflée, ce n’est pas votre faute, c’est la mienne. Comme vous voilà établi mon confesseur, je vous avouerai, toute réflexion faite, que, malgré mon extrême envie de vous voir uniquement à la tête des lettres, vivant en philosophe, cependant je vous pardonne d’être archevêque.

Je ne trouve qu’une bonne chose dans le testament attribué au cardinal de Richelieu 1: c’est qu’il faut qu’un évêque soit homme d’État plutôt que théologien. Le métier est bien triste pour qui s’en tient aux fonctions épiscopales . Mais un grand seigneur archevêque peut, dans les occasions, tenir lieu de gouverneur, d’intendant, de juge, et tant vaut l’homme, tant vaut son Église. Si vous aviez siégé à Toulouse, l’horrible affaire de Calas ne serait pas arrivée.

Je suis obligé de parler ici à Votre Éminence d’un archevêque de votre voisinage qui a fait un étrange mandement. Il m’y a fourré très indécemment . C’est monsieur d’Auch. Il prenait bien son temps, tandis que je faisais mille plaisirs à son neveu, qui est un gentilhomme de mon voisinage. On dit que c’est un Patouillet, jésuite, qui est l’auteur de ce mandement brûlé à Toulouse. Il faut que ce Patouillet soit un fanatique bien mal instruit. Il ne savait pas que j’avais recueilli deux jésuites, dont l’un est mon aumônier, et l’autre demeure dans un de mes petits domaines. Le temps où nous vivons, monseigneur, demande des hommes de votre caractère et de votre esprit à la tête des grands diocèses. Comme je ne suis qu’un profane, je n’en dirai pas davantage, et je vous demande votre bénédiction.

Je voudrais bien que vous pussiez lire la Tolérance . Je crois que vous y trouveriez quelques-uns de vos principes. L’ouvrage est un peu rabbinique, mais il vous amuserait.

J’aurai l’honneur d’écrire à Votre Éminence quand elle sera tranquille au pays des Albigeois et débarrassée de la grosse besogne. Je la supplie de me conserver ses bontés et d’agréer mon très tendre respect.

V. »

1 A propos duquel V* se trompe , voir : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article871

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