16/05/2021
Vous savez que je dis toujours ce que je pense
... Quitte à dire parfois (NDLR : rarement ! ) des bêtises .
« A Pierre Lullin
[30 janvier 1766] 1
Vous verrez, monsieur, que je dois être plus content de la lettre de M. le baron de Freudenreik que de la vôtre . J'envoie à Paris la copie dont j'ai l'honneur de vous dépêcher la minute . Je ne m'ingère point dans les affaires qui ne me regardent pas , mais je dois repousser les calomnies qui m’offensent et qui outragent vos seigneurs autant que moi-même .
Si dans les premiers moments on m'avait aidé à détruire ces bruits dangereux qui ont irrité tant de citoyens, vous ne seriez pas où vous en êtes . On se conduisit alors très mal, et on me devait plus d’égards . Vous savez que je dis toujours ce que je pense .
Votre très humble et très obéissant serviteur,
V. »
1 La date est prise d'une mention de service en tête de la lettre : « Lettre du sieur de Voltaire à noble Lullin seigneur conseiller du 25 et du 30 janvier 1766 ».
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je hais et méprise trop les persécuteurs pour m’abaisser à l’être
... Sans me vanter .
« A Pierre Lullin 1
Monsieur,
Parmi les sottises dont ce monde est rempli, c’est une sottise fort indifférente au public qu’on ait dit que j’avais engagé le Conseil de Genève à condamner les livres du sieur Jean-Jacques Rousseau et à décréter sa personne ; mais vous savez que c’est par cette calomnie qu’ont commencé vos divisions. Vous poursuivîtes le citoyen 2 qui, étant abusé par un bruit ridicule, s’éleva le premier contre votre jugement, et qui écrivit que plusieurs conseillers avaient pris chez moi, et à ma sollicitation, le dessin de sévir contre le sieur Rousseau, et que c’était dans mon château qu’on avait dressé l’arrêt. Vous savez encore que les jugements portés contre le citoyen et contre le sieur Jean-Jacques Rousseau ont été les deux premiers objets des plaintes des représentants : c’est là l’origine de tout le mal.
Il est donc absolument nécessaire que je détruise cette calomnie. Je déclare au Conseil 3 et à tout Genève que s’il y a un seul magistrat, un seul homme dans votre ville à qui j’aie parlé ou fait parler contre le sieur Rousseau, avant ou après sa sentence, je consens d’être aussi infâme que les secrets auteurs de cette calomnie doivent l’être. J’ai demeuré onze ans près de votre ville, et je ne me suis jamais mêlé que de rendre service à quiconque a eu besoin de moi . Je ne suis jamais entré dans la moindre querelle . Ma mauvaise santé même, pour laquelle j’étais venu dans ce pays, ne m’a pas permis de coucher à Genève plus d’une seule fois.
On a poussé l’absurdité et l’imposture jusqu’à dire que j’avais prié un sénateur de Berne de faire chasser le sieur Jean-Jacques Rousseau de Suisse. Je vous envoie, monsieur, la lettre de ce sénateur. Je ne dois pas souffrir qu’on m’accuse d’une persécution ; je hais et méprise trop les persécuteurs pour m’abaisser à l’être. Je ne suis point ami de M. Rousseau, je dis hautement ce que je pense sur le bien ou sur le mal de ses ouvrages ; mais si j’avais fait le plus petit tort à sa personne, si j’avais servi à opprimer un homme de lettres, je me croirais trop coupable, etc.
Voltaire
gentilhomme ordinaire
de la chambre du roi
Au château de Ferney 30è janvier 1766 »
1 Copie par Wagnière, intitulée « Lettre de M. de Voltaire à M. Lullin, conseiller, secrétaire d’État » ; l'édition de Kehl suivant la copie Beaumarchais date du 5 juillet 1766 ; Desnoiresterres donne la date exacte prise sur la copie qu'il décrit comme une « lettre autographe » ; son erreur vient de ce que la lettre à laquelle elle est jointe est elle-même autographe .
Note de l'édition Garnier : « Cette lettre est, dans Beuchot, à la date du 5 juillet 1766. M. Desnoiresterres (Voltaire et J.-J. Rousseau, page 357, note 1) affirme avoir constaté celle du 30 janvier sur l’autographe, qui est aux archives de Genève. »
2 Charles Pictet ; voir : https://ge.ch/archives/16-proces-laffaire-charles-pictet-1762
3 La lettre de V* sera lue au Conseil le lendemain, et il sera décidé qu'il n'y a pas lieu d'y faire réponse (archives de Genève, CCLXVI).
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Portez-vous bien, mon cher frère, et, soit que je vive, soit que je meure, écrasez l’infâme
...
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Sans fard
« A Etienne-Noël Damilaville
27 janvier 1766 1
J’ai vu ce buste d’ivoire 2 mon cher ami , le buste est long, et les bras sont coupés. Il y a une draperie à l’antique sur un justaucorps . On a coiffé le visage d’une perruque à trois marteaux, et par-dessus la perruque, d’un bonnet qui a l’air d’un casque de dragon. Cela est tout à fait dans le grand goût et dans le costume. J’espère que ces pauvres sauvages, étant conduits, feront quelque chose de plus honnête.
Il y a un polisson de libraire à Paris, nommé Guillyn 3, qui demeure quai des Augustins ; je vous supplie de vouloir bien ordonner à Merlin de fournir un des six exemplaires complets à ce Guillyn, en fourrant Jeanne d’Arc, que Panckoucke doit fournir. Voici un petit mémorandum pour ce Guillyn, que votre protégé Merlin lui donnera.
J’ai une cruelle fluxion de poitrine . Je ne peux ni parler, ni dormir, ni dicter, ni voir, ni entendre. Voilà un plaisant buste à sculpter ! Portez-vous bien, mon cher frère, et, soit que je vive, soit que je meure, écrasez l’infâme. »
1 Edition Correspondance littéraire ; le manuscrit (Darmstadt B. ) n'est qu'une copie incomplète de l'édition , laquelle n'identifie pas le correspondant .
2 Du sculpteur Joseph Rosset . Voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Rosset
Un autre buste surmonte le poêle situé dans le salon du château de Voltaire à Ferney .
L'édition Garnier indique curieusement « Ce buste de Voltaire avait été exécuté par un ouvrier du sieur Claude ; Voltaire en reparle dans sa lettre du 21 mai », le « sieur Claude » étant un parfait inconnu est mis incongrûment là pour « Saint Claude » .
3 Pierre Guillyn, que V* orthographie Guislin , né à Nemours, reçu libraire à Paris le 10 janvier 1742, mort à Montlhéry le 9 juin 1781. Voir : https://data.bnf.fr/fr/12355908/pierre_guillyn/
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je vous supplie de m’avertir si jamais il passe quelque idée triste dans la tête de certaines personnes qui peuvent faire du mal. Je connais des gens qui ne manqueraient pas de prendre leur parti sur-le-champ
... Tout juste mon pauvre ami !
Voir l'infiniment regrettable débauche de violence en Israël-Palestine . Les humains sont assez méchants, et franchement cons, pour tuer leurs concitoyens et voisins , véritables virus cinglés dont on ne connait toujours pas de vaccin .
« A Charles-Augustin Ferriol , comte d'Argental
et à
Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental
27è Janvier 1766 1
Comme mes anges m’ont paru avoir envie de lire quelques-unes des lettres de MM. Covelle et Baudinet 2, je vous en envoie une que j’ai retrouvée . Je m’imagine, peut-être mal à propos, qu’elle vous amusera. Je suis un franc provincial qui croit qu’on peut s’occuper à Paris de ce qui se passe dans son village. Vous ne serez point surpris que M. Baudinet, qui demeure à Neuchâtel, ait donné quelques louanges adroites à son souverain. Vous saurez, de plus, que ce souverain lui écrit souvent, et que M. Baudinet, qui peut-être n’est pas trop dans les bonnes grâces de la prêtraille, doit se ménager des retraites et des appuis à tout hasard. Le prince qui lui écrit lui mandait 3 que depuis quelques années, il s’est fait une prodigieuse révolution dans les esprits en Allemagne et que l’on commence même à penser en Bohême et en Autriche, ce qui ne s’était jamais vu. Les esprits s’éclairent de jour en jour depuis Moscou jusqu’en Suisse.
Vous voyez que la philosophie n’est pas une chose si dangereuse, puisque tant de souverains la protègent sous main, ou l’accueillent à bras ouverts. Je vous assure qu’on rirait bien, dans l’étendue de deux ou trois mille lieues où notre langue a pénétré, si on savait qu’il n’est pas permis de dire en France que sainte Geneviève ne se mêle pas de nos affaires. On aurait bien raison alors de penser que les Welches arrivent toujours les derniers. Il faudra bien pourtant qu’ils arrivent à la fin, car l’opinion gouverne le monde, et les philosophes, à la longue, gouvernent l’opinion des hommes.
Il est vrai qu’il y a un certain ordre de personnes auxquelles on donne une éducation bien funeste ; il est vrai qu’on combattra la raison autant qu’on a combattu les découvertes de Newton et l’inoculation de la petite-vérole , mais tôt ou tard il faut que la raison l’emporte. En attendant, mes divins anges, je vous supplie de m’avertir si jamais il passe quelque idée triste dans la tête de certaines personnes qui peuvent faire du mal. Je connais des gens qui ne manqueraient pas de prendre leur parti sur-le-champ.
J’ai grande impatience que vous entreteniez notre docteur Tronchin. Dites-moi donc, je vous en prie, qui vous enverrez à votre place à Genève. Quel qu’il puisse être, Dieu m’est témoin combien je vous regretterai. On dit que c’est M. le chevalier de Beauteville 4 . On ne pouvait, en ne vous nommant pas, faire un meilleur choix . Étant d’ailleurs ambassadeur en Suisse, il est presque sur les lieux, et doit connaître parfaitement le tripot de Genève.
Respect et tendresse.
V.»
1 Le même jour, Diderot écrit à Sophie Volland : « Mais à propos des bizarreries d'artistes, en voici une qui peint toute la vie de Voltaire et qui lui fait un honneur infini dans mon esprit . On lui fait lire une page effroyable que Rousseau, le citoyen de Genève,venait d’écrire contre lui . Il entre en fureur, il se déchaîne ; il l'appelle infâme ; il écume de rage ; il veut faire assommer ce malheureux-là . « Cependant, lui dit un homme de la compagnie, je sais de bonne part qu'il doit venir vous demander un asile, et cela aujourd'hui, demain, après-demain peut-être . Que lui ferez-vous ? – Ce que je lui ferai, dit de Voltaire en grinçant les dents : ce que je lui ferai ? Je le prendrai par la main, je le mènerai dans ma chambre, et je lui dirai : 'Tiens, voila mon lit , c'est le meilleur de la maison, couche-toi là, couches-y pour le reste de ta vie, et sois heureux ' »
2 La XIVè lettre des Questions sur les miracles .
3 Lettre du 8 janvier 1766 de Frédéric II : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1766/Lettre_6224
4Pierre de Buisson, chevalier de Beauteville : https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/032424/2002-04-25/
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