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27/01/2026

Je n’ai jamais, Dieu merci, ni vu ni connu ce misérable... J’ai essuyé bien des malheurs en ma vie, mais j’ai été préservé de celui-là

... Misérable(s) . Voir quelques-uns des chefs d'Etats actuels.

 

 

« A Claude Joseph Dorat

À Ferney, 6è auguste 1770

J’ignore, monsieur, et je veux ignorer quel est le sot ou le fripon, ou celui qui, revêtu de ces deux caractères, a pu vous dire que j’étais l’auteur des Anecdotes sur Fréron 1 . Il aura pu dire avec autant de vraisemblance que j’ai fait Guzman d’Alfarache 2. Je n’ai jamais, Dieu merci, ni vu ni connu ce misérable Fréron . Je n’ai jamais vu aucune de ses rapsodies, excepté une demi-douzaine que je tiens de M. Lacombe 3. Je sais seulement que c’est un barbouilleur de papier complètement déshonoré.

Je ne connais pas plus ses prétendus croupiers 4 que sa personne. Je suis absent de Paris depuis plus de vingt ans, et je n’y ai jamais fait, avant ce temps, qu’un séjour très court.

L’auteur des Anecdotes sur Fréron dit qu’il a été très lié avec lui . J’ai essuyé bien des malheurs en ma vie, mais j’ai été préservé de celui-là.

Je n’ai jamais vu M. l’abbé de Laporte, dont il est tant parlé dans ces Anecdotes. On dit que c’est un fort honnête homme, incapable des horreurs dont Fréron est chargé par tout le public.

Vous sentez, monsieur, qu’il est impossible que j’aie vu Fréron au café de Viseu, dans la rue Mazarine. Je n’ai jamais fréquenté aucun café 5, et j’apprends pour la première fois, par ces Anecdotes, que ce café de Viseu existe ou a existé.

Il est de même impossible que je sache quels sont les marchés de Fréron avec les libraires, et tous les vils détails des friponneries que l’auteur lui reproche. Il serait absurde de m’imputer la forme et le style d’un tel ouvrage.

Vous vous plaignez que votre nom se trouve parmi ceux que l’auteur accuse d’avoir travaillé avec Fréron . Ce n’est pas assurément ma faute. Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous me semblez avoir tort d’appeler cela un affront, puisque vous pouvez très bien lui avoir prêté votre plume sans avoir eu part à ses infamies. Vous m’apprenez vous-même que vous avez inséré dans les feuilles de ce Fréron un extrait contre M. de La Harpe.

Je ne sais ce que c’est que l’autre imputation dont vous me parlez.

Si vous étiez curieux de savoir quel est l’auteur des Anecdotes, adressez-vous à M. Thieriot ; il doit le connaître, et il y a quelques années qu’il m’écrivit touchant cette brochure 6. Adressez-vous à M. Marin, qui est au fait de tout ce qui s’est passé depuis quinze ans dans la librairie, et qui sait parfaitement que je ne puis avoir la moindre part à toutes ces futilités. Adressez-vous à Mme Duchesne, à M. Guy, lesquels doivent être fort instruits des gestes de Fréron , adressez-vous à Lambert, chez qui l’auteur dit avoir vu les pièces d’un procès entre Fréron et sa sœur la fripière. Adressez-vous à M. l’abbé de Laporte, qui doit être mieux informé que personne. L’auteur paraît avoir écrit il y a six ou sept ans, et je vous avoue que j’ai la curiosité de savoir son nom.

Je connais deux éditions de ces Anecdotes : l’une, qui est celle dont vous me parlez ; l’autre, qui se trouve dans un pot-pourri 7 en deux volumes. Il faut qu’il y en ait une troisième un peu différente des deux autres, puisque vous me parlez d’une nouvelle accusation contre vous que je ne trouve pas dans celle qui est en ma possession.

En voilà trop sur un homme si méprisable et si méprisé.

Vous pouvez faire imprimer votre lettre et la mienne 8.

J’ai l’honneur d’être, avec tous les sentiments que je dois à votre mérite,

monsieur,

votre très humble et très obéissant serviteur

Voltaire. »

1 Dans les Anecdotes sur Fréron , Dorat est mis au nombre des croupiers de Fréron : voir https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome24.djvu/196

2  Roman espagnol de Mateo Aleman, traduit par Chapelain, puis par Bremond, puis imité par Lesage.

4 Dans les Anecdotes sur Fréron , une vingtaine d'écrivains, y compris Dorat, sont dits « croupiers » de Fréron : comprendre « collaborateurs de L'Année littéraire ». rappelons qu'à l'époque où écrit V*, Fréron jouit d'une large influence parmi les écrivains parisiens non inféodés au mouvement philosophique .

5 De nombreux témoignages, ceux de Fréron entre autres , attestent que V* a fréquenté le café Procope, proche de la Comédie Française, notamment lorsque ses pièces se trouvaient représentées dans ce théâtre .

7  Les Choses utiles et agréables, trois volumes in-8° ; mais il n’en avait paru deux volumes au moment où Voltaire écrivait.

8Dorat n'en fit rien, mais publia contre V* une épigramme cinglante : « Un jeune homme bouillant invectivait Voltaire [...] » ; voir les Mémoires secrets , 27 juillet 1770, ainsi que Bengesco, II, 93-96.

Voir lettre du 17 juin 1770 à Thieriot : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2025/11/20/tant-de-fautes-de-commission-et-d-omission.html

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