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11/05/2010

en criant qu’ils manquaient de pain, [ils] ont jeté deux cents setiers de blé dans la rivière



« A  Jean de Vaines

8 mai 1775

Vous me mandez, monsieur, que M. de Condorcet n’était pas encore parti, quand vous reçûtes le paquet auquel vous daignez vous intéresser [paquet concernant l‘affaire d‘Etallonde]. Je ne savais pas qu’il eût fait un  voyage. Il est allé apparemment dans ses terres.

Permettez que dans l’incertitude où je suis, je prenne encore la liberté de vous adresser cette petite lettre pour lui, avec quelques exemplaires d’un petit ouvrage sur les blés qu’il m’avait confié [Condorcet, ami de Turgot avait écrit : Réflexions sur le commerce des blés, que V* envoie le 21 avril « à un imprimeur qui vient d‘achever la grande Encyclopédie  », lettre à Condorcet]. Ces exemplaires sont pour vous. Il n’en demande pour lui qu’un seul.

Il est digne des Welches se s’opposer aux grands desseins de M. Turgot. Et vous, Monsieur, qui êtes un vrai Français, vous êtes aussi indigné que moi de la sottise du peuple. Les Parisiens ressemblent aux Dijonnais qui, en criant qu’ils manquaient de pain, ont jeté deux cents setiers de blé dans la rivière [#1]. Ces mêmes Dijonnais ont écrit que le style du Bourguignon Crébillon était plus coulant que celui de Racine, et qu’Alexis Piron était au-dessus de Molière. Tout cela est digne du siècle.

Nous n’avons point encore à Genève le fatras du Genevois Necker contre le meilleur ministre que la France ait jamais eu. Necker se donnera bien de garde de m’envoyer sa petite drôlerie [ouvrage Sur la législation et le commerce des grains, mi-avril 1775]. Il sait assez que je ne suis pas de son avis. Il y a dix-sept ans que j’eus le bonheur de posséder pendant quelques jours M. Turgot dans ma caverne [novembre 1760]. J’aimai son cœur, et j’admirai son esprit. Je vois qu’il a rempli toutes mes vues et toutes mes espérances. L’édit du 13 septembre [#2] me parait un chef-d’œuvre de la véritable sagesse et de la véritable éloquence. Si Necker pense mieux et écrit mieux, je crois dès ce moment Necker le premier homme du monde. Mais jusqu’à présent, je pense comme vous.

Je suis pénétré de vos bontés, Monsieur, et de votre manière de penser, de sentir et de vous exprimer.

V.

Si vous pouviez avoir la bonté de me faire parvenir un Necker, je vous serais bien obligé. »

 

 

#1 Ces émeutiers protestaient contre la liberté du commerce des blés établie par Turgot et à quoi ils attribuaient le cherté du blé. La « guerre des farines » avait commencé à Dijon le 8 avril et dura jusqu’au 8 mai. V* supposait dans sa lettre à Condorcet du 26 avril, que les Dijonnais pouvaient avoir été excités par des membres du parlement -fétiches- comme De Brosses ; le 12 mai, à Vasselier, il « soupçonne fort les honnêtes gens qui sont venus saccager les bords de l’Oise et de la Marne et piller les boulangers de Paris d’avoir été inspirés par de bons prêtres. »


#2 Arrêt du Conseil du 13 septembre 1774, enregistré le 21, établissant la liberté du commerce des blés dans le royaume. V* publia dans le Mercure de janvier 1775 : Petit écrit sur l’arrêt du Conseil du 13 septembre 1774, qui permet le libre commerce des blés dans le royaume.


 

quand on m’en parle je nie, et on ne me croit pas.





« A Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu

A Ferney 8è mai 1772

J’ai quelque soupçon que mon héros me boude, et me met en pénitence. Trop de gens me parlent des Lois de Minos ; et Monseigneur le premier gentilhomme de la chambre [les premiers gentilshommes de la chambre étaient chargés à tour de rôle de la Comédie française], monsieur notre doyen [Richelieu, doyen de l’Académie française] peut dire : On ne m’a point confié ce code de Minos, on s’est adressé à d’autres qu’à moi [Richelieu se vexe des rapports de V* avec les d‘Argental ; V*, le 9, après leur avoir reproché d’avoir dit qu’il est l’auteur : « … un certain doyen sera piqué de n’avoir pas été dans la confidence. Il trouvera la pièce scandaleuse… Voyez quel remède vous pouvez apporter à ce mal… Pour moi je n’y sais d’autre emplâtre que de me confier au doyen. Après quoi il me faudra dans l’occasion me confier aussi au chancelier ; car vous frémiriez si je vous disais ce qui est arrivé « . Le 25 mai, à Richelieu, V* dira n’avoir pas eu «  la plus légère correspondance avec M. le duc de Duras… » et « certifiera que M. d’Argental a ignoré très longtemps cette baliverne des Lois de Minos » et « qu’il y a trois ans qu’il n’a écrit à Thiriot »] .

Voici le fait.

Un jeune homme [« le jeune avocat du Roncel », prétendu auteur] et un vieillard passent ensemble quelques semaines à Ferney. Le jeune candidat veut faire une tragédie. Le vieillard lui dit : « Voici comme je m’y prendrais. » La pièce étant brochée : «Tenez, mon ami, vous n’êtes pas riche, faites votre profit de ce rogaton ; vous allez à Lyon, vendez-la à un libraire ; car je ne crois pas qu’elle réussît au théâtre. D’ailleurs nous n’avons plus d’acteurs. » Mon homme la donne à un libraire de Lyon [Rosset]. Le libraire l’adresse au magistrat de la Librairie. Ce magistrat est le procureur général. Ce procureur général voyant qu’il s’agit de Lois, envoie vite la pièce à M. le chancelier qui la retient, et on n’en entend plus parler. Je ne dis mot. Je ne m’en avoue point l’auteur. Je me retire discrètement. Pendant ce temps-là un autre jeune homme que je ne connais point [« le jeune homme » de Thibouville cf. lettre du 19 janvier aux d’Argental] va lire la pièce aux comédiens de Paris. Ceux-ci qui ne s’y connaissent guère la trouvent fort bonne ; ils la reçoivent avec acclamation [V* le dit aussi à Vasselier le 30 mars ; elle ne sera pas jouée à la Comédie française]. Ils la lisent ensuite à M. le duc de Duras et à M. de Chauvelin. Ces messieurs croient deviner que la pièce est de moi [le 9, V* reprochera aux d‘Argental de l‘avoir « calomnié en le faisant passer pour l‘auteur « ]. Ils le disent, et je me tais ; et quand on m’en parle je nie, et on ne me croit pas.

Voilà donc, mon héros, à quel point nous en sommes. [Cinna]

Je suppose que vous êtes toujours à Paris dans votre palais, et non dans votre grenier de Versailles. Je suppose encore que  vos occupations vous permettent de lire une mauvaise pièce ; que vous daignerez vous amuser un moment des radoteries de la Crète et des miennes. En ce cas, vous n’avez qu’à donner vos ordres. Dites-moi comment il faut s’y prendre pour vous envoyer un gros paquet, et dans quel temps il faut s’y prendre ; car Monseigneur le Maréchal a plus d’une affaire, et une plate pièce de théâtre est mal reçue quand elle se présente à propos, et à plus forte raison quand elle vient mal à propos.

Pour moi c’est bien mal à propos que j’achève ma vie loin de celui à qui j’aurais voulu en consacrer tous les moments, et dont la gloire et les bontés me seront chères jusqu’à mon dernier soupir.

V. »