11/11/2011
Les plus petites choses vous deviennent importantes, quand il s'agit d'un homme que vous aimez, voilà mon excuse
Quand il s'agit d'une femme, cela est encore vrai , bien sûr . Et je pense encore ici, de tout coeur, à Mam'zelle Wagnière .

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« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
A Prangins, pays de Vaud, 23 janvier [1755]
Toute adresse est bonne, mon cher et respectable ami, et il n'y a que la poste qui soit diligente et sûre ; ainsi je puis compter sur ma consolation , soit que vous écriviez par M. Tronchin à Lyon, ou par M. Fleur à Besançon, ou par M. Chappuis i à Genève, ou en droiture au château de Prangins, au pays de Vaud .
Dieu a puni Royer, il est mort . Je voudrais bien qu'on enterrât avec lui son opéra, avant de l'avoir exposé au théâtre sur son lit de parade . L’Orphelin vivra peu de temps ; je ferai ce que je pourrai pour allonger sa vie de quelques jours, puisque vous voulez bien lui servir de père . Lambert m'embarrasse actuellement beaucoup plus que les conquérants tartares, et il me paraît aussi tartare qu'eux .
Je vous demande mille pardons de vous importuner d'une affaire si désagréable ; mais votre amitié constante et généreuse ne s'est jamais bornée au commerce de littérature, aux conseils dont vous avez soutenu mes faibles talents . Vous avez daigné toujours entrer dans toutes mes peines avec une tendresse qui les a soulagées . Tous les temps et tous les évènements de ma vie vous ont été soumis . Les plus petites choses vous deviennent importantes, quand il s'agit d'un homme que vous aimez, voilà mon excuse .
Pardon, mon cher ange ; je n'ai que le temps de vous dire qu'on me fait courir, tout malade que je suis, pour voir des maisons ii et des terres . Est-il vrai que Dupleix s'est fait roi, et que Mandrin s'est fait héros à rouer ? On me mande que la Pucelle est imprimée iii, et qu'on la vend un louis à Paris . C'est apparemment Mandrin qui l'a fait imprimer ; cela me fait mourir de douleur . »
i Marc Chappuis, sera cité par V* dans une lettre à Hume du 24 octobre 1766 à propos de Jean-Jacques Rousseau ; c'était sans doute un proche parent des demoiselles Chappuis, marchandes de modes à Genève, chez qui V* faisait adresser son courrier , et à qui il écrivit une trentaine de lettres .
ii Au mois de février suivant, V* acquiert la maison Sur Saint Jean, proche de Genève, qu'il baptisera Les Délices .
iii La version authentique ne sera imprimée qu'à la fin de 1755 .
Voir : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-la-pucelle-d-or...
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il eût été un grand homme ; mais de tels héros sont pendus aujourd'hui

« A M. de Cideville
A Prangins, le 23 janvier [1755]
Mon cher et ancien ami, car , Dieu merci , il y a cinquante ans que vous l'êtes, vous avez sur moi de terribles avantages . Vous êtes à Paris ; vous avez une santé et un esprit à la Fontenelle ; vous écrivez menu et avec plus d'agrément que jamais ; et moi je peux rarement écrire de ma main, et je suis accablé de souffrances sur les bords du lac de Genève . La seule chose dont je puisse bénir Dieu est la mort de Royer i . Dieu veuille avoir son âme et sa musique !
Cette musique n'était point de ce monde . Le traitre m'avait immolé à ses doubles croches, et avait choisi, pour m'égorger, un ancien porte-manteau du roi, nommé Sireuil . Dieu est juste, il a retiré Royer à lui, et je crains à présent beaucoup pour le porte-manteau .
Si on s'obstine à jouer ce funeste opéra de Prométhée, que Sireuil et Royer ont défiguré à qui mieux mieux, il faudra me mettre dans la liste des proscrits de ce vieux fou de Crébillon . J'y serais bien sans cela . J'ai eu à craindre les sifflets sur les bords de la Seine, et les Mandrins ii sur les bords du lac Léman . Ils prenaient assez souvent leurs quartiers d'hiver dans une petite ville tout auprès du château où je suis ; et Mandrin vint, il y a un mois, se faire panser de ses blessures par le plus fameux chirurgien de la contrée . Du temps de Romulus et de Thésée, il eût été un grand homme ; mais de tels héros sont pendus aujourd'hui .
Voilà ce que c'est que d'être venu au monde mal à propos . Il faut prendre son temps en tout genre . Les géomètres qui viennent après Newton, et les poètes tragiques qui viennent après Racine, sont mal reçus dans ce monde . Je plains les Troyennes et les Adieux d'Hector iii de se présenter après la tragédie d'Andromaque .
J'imagine que vous logez toujours votre digne compatriote le grand abbé iv. Je vous souhaite à tous deux des années longues et heureuses , exemptes de coliques, de sciatique, et de toutes les misères rassemblées sur mon pauvre individu .
Je vous embrasse tendrement . »
i Joseph-Nicolas-Pancrace Royer est mort le 11 janvier 1755 à Paris . http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Nicolas_Pancrace_Royer
ii Voir Louis Mandrin : http://www.mandrin.org/campagnes-de-mandrin.html
iii Tragédies de Jean-Baptiste Vivien de Châteaubrun : Les Troyennes, et Astyanax (Les Adieux d'Hector) . Voir Chateaubrun : http://www.theatre-classique.fr/pages/bio/auteurs.htm
Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Vivien_de_Ch%C...
et : http://books.google.fr/books?id=HR06AAAAcAAJ&pg=PA3&a...
iv L'abbé de Resnel , dit le « cher grand abbé », dont V* parle déjà en 1734 : voir page 476 :http://books.google.fr/books?id=fvs3AQAAIAAJ&pg=PA476...
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