16/01/2012
alors le lecteur voit toutes les sottises de l'auteur, et le libraire ne s'en trouve pas mieux
Par bise noire, sur le pays de Gex et le Genevois
« A MM. CRAMER 1
Samedi au soir, 15 mai 1755 (nisi fallor)2.
Retenu dans ma petite retraite de Monrion par le vent de bise, je vous dirai, frères très-chers, que j'ai relu le Siècle de Louis XIV. J'aurais encore quelques particularités intéressantes à y ajouter, et je pense que vous feriez bien de suspendre l'impression jusqu'à mon retour aux Délices. Il vaut bien mieux différer que de faire des cartons. A propos de cartons, je ne doute pas que vous n'ayez recommandé expressément qu'on coupât à l'imprimerie les pages des Œuvres mélées auxquelles des cartons sont substitués. Cela est d'une importance extrême. Il arrive tous les jours que des relieurs relient ensemble la page qui devrait être supprimée et le carton qui devrait être seul employé; alors le lecteur voit toutes les sottises de l'auteur, et le libraire ne s'en trouve pas mieux.
Mille tendres compliments à toute la famille. Je pars enfin demain pour Berne, n'ayant plus le vent contraire. On dit que la flotte anglaise a aussi bon vent 3. Vous devez à présent en avoir des nouvelles. Valete, fratres. »
1 Philibert et Gabriel Cramer, frères, imprimeurs des Oeuvres de V*, à Genève. http://www.cavi.univ-paris3.fr/phalese/desslate/dico0314.htm
2 Si je ne me trompe .
3 Déjà avant le début de la Guerre de Sept Ans, il y des accrochages et hostilités entre France et Angleterre sur le continent américain .http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_de_la_Conqu%C3%AAte
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j'ai les doigts enflés, l'esprit aminci, et je ne peux plus écrire
Cette main est connue des visiteurs attentifs du château de Volti
« A M. THIERIOT.
Aux Délices, le 9 mai [1755]
Je maudis bien mes ouvriers, mon cher et ancien ami, puisqu'ils vous empêchent de suivre ce beau projet si consolant que vous aviez de venir recueillir mes derniers ouvrages et mes dernières volontés.
Je plante et je bâtis, sans espérer de voir croître mes arbres, ni de voir ma cabane finie. Je construis à présent un petit appartement pour Mme de Fontaine, qui ne sera prêt que l'année qui vient. C'est une de mes plus grandes peines de ne pouvoir la loger cette année; mais vous, qui pouvez vous passer d'un cabinet de toilette et d'une femme de chambre, vous pourriez encore, si le cœur vous en disait, venir habiter un petit grenier meublé de toile peinte, appartement digne d'un philosophe, et que votre amitié embellirait. Nous ne sommes pas loin de Genève; vous verriez M. de Montpéroux le résident,i que vous connaissez , vous auriez assez de livres pour vous amuser, une très-belle campagne pour vous promener; nous irions ensemble à Monrion, nous nous arrêterions en chemin à Prangins, vous verriez un très beau et très-singulier pays; et, s'il venait faute de votre ancien ami, vous vous chargeriez de son héritage littéraire, et vous lui composeriez une honnête épitaphe, mais je ne compte point sur cette consolation. Paris a bien des charmes, le chemin est bien long, et vous n'êtes pas probablement désœuvré.
Vous m'avez parlé de cet ancien poème, fait il y a vingt-cinq ans ii, dont il court des lambeaux très-informes et très-falsifiés , c'est ma destinée d'être défiguré en vers et en prose, et d'essuyer de cruelles infidélités. J'aurais voulu pouvoir réparer au moins le tort qu'on m'a fait par cette infâme falsification de cette Histoire prétendue universelle; c'était là un beau projet d'ouvrage, et je vous avoue que je serais bien fâché de mourir sans l'avoir achevé, mais encore plus sans vous avoir vu.
Mme la duchesse d'Aiguillon iii m'a commandé quatre vers pour M. de Montesquieu iv, comme on commande des petits pâtés; mais mon four n'est point chaud, et je suis plutôt sujet d'épitaphes que faiseur d'épitaphes. D'ailleurs, notre langue, avec ses maudits verbes auxiliaires, est fort peu propre au style lapidaire.
Enfin l'Esprit des Lois en vaudra-t-il mieux avec quatre mauvais vers à la tête? Il faut que je sois bien baissé, puisque l'envie de plaire à Mme d'Aiguillon n'a pu encore m'inspirer.
Adieu, mon ancien ami. Si Mme la comtesse de Sandwich v daigne se souvenir de moi, I pray you to present her with my most humble respect. Vous voyez que je dicte jusqu'à de l'anglais; j'ai les doigts enflés, l'esprit aminci, et je ne peux plus écrire. »
i Le baron de Montpéroux, comme l'appelle l'Almanach royal de 1761 à 1765, fut résident de France de 1750 jusqu'au début de septembre 1765 . http://books.google.fr/books?id=sqUGAAAAQAAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q=r%C3%A9sident&f=false
Voir : http://www.droz.org/en/livre/?GCOI=26001100180080&fa=author&Person_ID=843
Pierre.-Michel Hennin fut son successeur, à Genève. http://books.google.fr/books?id=cy8HAAAAQAAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false
Le 21 décembre1765, à l'arrivée de Hennin, V* écrira à d'Argental : « … il soutiendra la dignité de résident de France mieux que ne le faisait ce pauvre petit Montpéroux. »
ii La Pucelle . http://www.monsieurdevoltaire.com/article-la-pucelle-d-orleans-avertissement-82684665.html
iii « la sœur du pot des philosophes » comme la surnomme V* dans une lettre du 27 février à Thieriot . Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Anne-Charlotte_de_Crussol_de_Florensac_d%27Aiguillonoirhttp://fr.wikipedia.org/wiki/Anne-Charlotte_de_Crussol_de_Florensac_d%27Aiguillon
iv Mort le 10 février 1755 : http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article2477
v Voir lettre à Thieriot du 23 janvier 1755 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/01/25/u...
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