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23/12/2015

Je pardonne de tout mon cœur à tous ceux dont je me suis moqué .

...

 

« Au marquis Francesco Albergati Capacelli 1

Au château de Ferney en Bourgogne

23è décembre 1760 2

Monsieur, nous sommes unis par les mêmes goûts, nous cultivons les mêmes arts ; et ces beaux-arts ont produit l'amitié dont vous m'honorez ; ce sont eux qui lient les âmes bien nées, quand tout divise le reste des hommes .

J'ai su dès longtemps que les principaux seigneurs de vos belles villes d'Italie se rassemblent souvent pour représenter sur des théâtres élevés avec goût, tantôt des ouvrages dramatiques italiens, tantôt même les nôtres . C’est aussi ce qu'ont fait quelquefois les princes des maisons les plus augustes et les plus puissantes ; c'est ce que l'esprit humain a jamais inventé de plus noble et de plus utile pour former les mœurs, et pour les polir ; c’est là le chef-d’œuvre de la société : car , monsieur, pendant que le commun des hommes est obligé de travailler aux arts mécaniques, et que leur temps est heureusement occupé, les grands et les riches ont le malheur d'être abandonnés à eux-mêmes, à l'ennui inséparable de l'oisiveté, au jeu plus funeste que l'ennui, aux petites factions plus dangereuses que le jeu et que l'oisiveté .

Vous êtes, monsieur, un de ceux qui ont rendu le plus de services à l'esprit humain dans votre ville de Bologne, cette mère des sciences . Vous avez représenté à la campagne, sur le théâtre de votre palais, plus d'une de nos pièces françaises, élégamment traduites en vers italiens ; vous daignez traduire actuellement la tragédie de Tancrède 3: et moi qui vous imite de loin, j'aurai bientôt le plaisir de voir représenter chez moi la traduction d'une pièce de votre célèbre Goldoni, que j'ai nommé et que je nommerai toujours le peintre de la nature . Digne réformateur de la comédie italienne, il en a banni les farces insipides, les sottises grossières, lorsque nous les avions adoptées sur quelques théâtres de Paris . Une chose m'a frappé surtout dans les pièces de ce génie fécond , c'est qu’elles finissent toutes par une moralité qui rappelle le sujet et l'intrigue de la pièce, et qui prouve que ce sujet et cette intrigue sont faits pour rendre les hommes plus sages et plus gens de bien .

Qu'est-ce en effet que la vraie comédie ? C'est l'art d'enseigner la vertu et les bienséances en action et en dialogues . Que l'éloquence du monologue est froide en comparaison ! A-t-on jamais retenu une seule phrase de trente ou quarante mille discours moraux ? Et ne sait-on pas par cœur ces sentences admirables , placées avec art dans des dialogues intéressants ?

Homo sum : humani nihil à me alienum puto 4.

Apprime in vita est utile, ut ne quid nimis 5.

Natura tu illi pater es, consiliis ego, etc.6

c'est ce qui fait un des grands mérites de Térence ; c'est celui de nos bonnes tragédies, de nos bonnes comédies . Elles n'ont pas produit une admiration stérile ; elles ont souvent corrigé les hommes . J'ai vu un prince pardonner une injure, après une représentation de La Clémence d'Auguste 7. Une princesse qui avait méprisé sa mère, alla se jeter à ses pieds en sortant de la scène où Rodolphe demande pardon à sa mère 8 . Un homme connu se raccommoda avec sa femme en voyant Le Préjugé à la mode 9. J'ai vu l'homme du monde le plus fier, devenir modeste après la comédie du Glorieux 10. Et je pourrais citer plus de six fils de famille que la comédie de L'Enfant prodigue 11 a corrigés . Si les financiers ne sont plus grossiers ; si les gens de cour ne sont plus de vains petits-maîtres 12; si les médecins ont abjuré la robe, le bonnet et les consultations en latin ; si quelques pédants sont devenus hommes ; à qui en a-t-on l'obligation ? Au théâtre, au seul théâtre .

Quelle pitié ne doit-on pas avoir de ceux qui s'élèvent contre ce premier art de la littérature, qui s'imaginent qu'on doit juger du théâtre d'aujourd'hui par les tréteaux de nos siècles d'ignorance, et qui confondent les Sophocle et les Ménandre, les Varius 13 et les Térence, avec les Tabarin et les Polichinelle !

Mais que ceux-là sont encore plus à plaindre, qui admettent les Polichinelle et les Tabarin 14, et qui rejettent les Polyeucte, les Athalie, les Zaïre et les Alzire, ce sont là de ces contradictions où l'esprit humain tombe tous les jours .

Pardonnons aux sourds qui parlent contre la musique, aux aveugles qui haïssent la beauté ; ce sont moins des ennemis de la société, conjurés pour en détruire la consolation et le charme, que des malheureux à qui la nature a refusé des organes .

Nos vero dulces teneant ante omna Musae 15.

J'ai eu le plaisir de voir chez moi à la campagne représenter Alzire, cette tragédie où le christianisme et les droits de l'humanité triomphent également . J'ai vu, dans Mérope, l'amour maternel faire répandre des larmes sans le secours de l'amour galant . Ces sujets remuent l'âme la plus grossière, comme la plus délicate ; et si le peuple assistait à des spectacles honnêtes, il y aurait bien moins d'âmes grossières et dures . C'est ce qui fit des Athéniens une nation si supérieure . Les ouvriers n'allaient point porter à des farces indécentes l'argent qui devait nourrir leurs familles ; mais les magistrats appelaient dans des fêtes célèbres la nation entière à des représentations qui enseignaient la vertu et l'amour de la patrie . Les spectacles que nous donnons chez nous sont une bien faible imitation de cette magnificence ; mais enfin , elles en retracent quelque idée . C'est la plus belle éducation qu'on puisse donner à la jeunesse , le plus noble délassement du travail, la meilleur instruction pour tous les ordres des citoyens : c'est presque la seule manière d'assembler les hommes pour les rendre sociables .

Emollit mores, nec sinit esse feros 16 .

Aussi , je ne me lasserai point de répéter que parmi vous le pape Léon X, l'archevêque Trissino 17, le cardinal Bibbiena 18, et parmi tous les cardinaux Richelieu et Mazarin, ressuscitèrent la scène : ils savaient qu'il vaut mieux voir l'Oedipe de Sophocle, que de perdre au jeu la nourriture de ses enfants, son temps dans un café, sa raison dans un cabaret, sa santé dans des réduits de débauche, et toute la douceur de sa vie dans le besoin et dans la privation des plaisirs de l'esprit .

Il serait à souhaiter, monsieur, que les spectacles fussent dans les grandes villes, ce qu'ils sont dans vos terres et dans les miennes , et dans celles de tant d'amateurs ; qu'ils ne fussent point mercenaires ; que ceux qui sont à la tête des gouvernements, fissent ce que nous faisons, et ce qu'on fait dans tant de villes . C'est aux édiles à donner les jeux publics ; s'ils deviennent une marchandise, ils risquent d'être avilis . Les hommes ne s'accoutument que trop à mépriser les services qu'ils payent . Alors l'intérêt plus fort encore que la jalousie enfante les cabales . Les Claveret 19 cherchent à perdre les Corneille ; les Pradon veulent écraser les Racine .

C'est une guerre toujours renaissante, dans laquelle la méchanceté, le ridicule et la bassesse sont sans cesse sous les armes .

Un entrepreneur des spectacles de la Foire tâche à Paris de miner les comédiens qu'on nomme italiens ; ceux-ci veulent anéantir les Comédiens-français par des parodies ; les Comédiens-français se défendent comme ils peuvent : l'opéra est jaloux d'eux tous ; chaque compositeur a pour ennemis tous les autres compositeurs et leurs protecteurs, et les maitresses des protecteurs .

Souvent pour empêcher une pièce nouvelle de paraître, pour la faire tomber au théâtre, et si elle réussit, pour la décrier à la lecture, et pour abimer l'auteur, on emploie plus d'intrigues que les wighs n'en ont tramé contre les tory, les guelfes contre les gibelins, les molinistes contre les jansénistes, les coccéiens 20 contre les voétiens, etc., etc., etc., etc.

Je sais de science certaine , qu'on accusa Phèdre d'être janséniste . Comment, disaient les ennemis de l'auteur, sera-t-il permis de débiter à une nation chrétienne ces maximes diaboliques !

Vous aimez, on ne peut vaincre sa destinée,

Par un charme fatal vous fûtes entrainée 21.

N'est-ce pas là évidemment un juste à qui la grâce a manqué ? J'ai entendu tenir ces propos dans mon enfance, non pas une fois, mais trente . On a vu une cabale de canailles, et un abbé desf... 22 à la tête de cette cabale au sortir de Bicêtre, forcer le gouvernement à suspendre les représentations de Mahomet, joué par ordre du gouvernement ; ils avaient pris pour prétexte que dans cette tragédie de Mahomet, il y avait plusieurs traits contre ce faux prophète, qui pouvaient rejaillir sur les convulsionnaires : ainsi ils eurent l'insolence d'empêcher pour quelque temps les représentations d'un ouvrage dédié à un pape, approuvé par un pape .

Si M. de l'Empyrée 23, auteur de province, est jaloux de quelques autres auteurs , il ne manque pas d'assurer dans un long discours public, que messieurs ses rivaux sont tous ennemis de l’État, et de l'Eglise gallicane . Bientôt Arlequin accusera Polichinelle d'être janséniste, moliniste, calviniste, athée, déiste, collectivement .

Je ne sais quels écrivains subalternes se sont avisés dit-on , de faire un Journal chrétien 24, comme si les autres journaux de l'Europe étaient idolâtres . M. de Saint-Foix, gentilhomme breton célèbre par la charmante comédie de L'Oracle, avait fait un livre très utile et très agréable sur plusieurs points curieux de notre histoire de France . La plupart de ces petits dictionnaires ne sont que des extraits des savants ouvrages du siècle passé : celui-ci est d'un homme d'esprit qui a vu et pensé . Mais qu'est-il arrivé ? Sa comédie de L'Oracle, et ses recherches sur l'histoire, étaient si bonnes que messieurs du Journal chrétien l'ont accusé de n'être pas chrétien . Il est vrai qu'ils ont essuyé un procès criminel, et qu'ils ont été obligés de demander pardon 25; mais rien ne rebute ces honnêtes gens .

La France fournissait à l'Europe un Dictionnaire encyclopédique dont l'utilité était reconnue . Une foule d'articles excellents rachetaient bien quelques endroits qui n'étaient pas des mains des maîtres . On le traduisait dans votre langue ; c'était l'un des plus grands monuments des progrès de l'esprit humain . Un convulsionnaire 26 s'avise d'écrire contre ce vaste dépôt des sciences . Vous ignorez peut-être, monsieur, ce que c'est qu'un convulsionnaire ; c'est un de ces énergumènes de la lie du peuple, qui pour prouver qu'une certaine bulle d'un pape est erronée, vont faire des miracles de grenier en grenier, rôtissant des petites filles sans leur faire de mal, leur donnant des coups de buche et de fouet pour l'amour de Dieu 27, et criant contre le pape . Ce monsieur convulsionnaire se croit prédestiné par la grâce de Dieu à détruire l'Encyclopédie ; il accuse, selon l'usage, les auteurs de n'être pas chrétiens ; il fait un illisible libelle 28 en forme de dénonciation ; il attaque à tort et à travers tout ce qu'il est incapable d'entendre . Ce pauvre homme s'imaginant que l'article Âme 29 de ce dictionnaire n'a pu être composé que par un homme d'esprit, et n'écoutant que sa juste aversion pour les gens d’esprit, se persuade que cet article doit absolument prouver le matérialisme de son âme ; il dénonce donc cet article comme impie, comme épicurien, enfin comme l'ouvrage d'un philosophe .

Il se trouve que l'article, loin d'être d'un philosophe, est d’un docteur en théologie, qui établit l'immatérialité, la spiritualité, l'immortalité de l'âme de toutes ses forces . Il est vrai que ce docteur encyclopédiste ajoutait aux bonnes preuves que les philosophes en ont apportées, de très mauvaises qui sont de lui; mais enfin la cause est si bonne, qu'il ne pouvait l'affaiblir 30; il combat le matérialisme ; il attaque même le système de Locke  , supposant que ce système peut favoriser le matérialisme ; il n'entend pas un mot des opinions de Locke, cet article enfin est l'ouvrage d'un écolier orthodoxe, dont on peut plaindre l’ignorance, mais dont on doit estimer le zèle, et approuver la sainte doctrine . Notre convulsionnaire défère donc cet article de l’Âme, et probablement sans l'avoir lu . Un magistrat accablé d'affaires sérieuses, et trompé par ce malheureux 31, le croit sur sa parole ; on demande la suppression du livre ; on l'obtient : c'est-à-dire, on trompe mille souscripteurs qui ont avancé leur argent, on ruine cinq ou six libraires considérables qui travaillaient sur la foi d'un privilège du roi, on détruit un objet de commerce de trois cent mille écus . Et d'où est venu ce grand bruit, et cette persécution ? De ce qu'il s'est trouvé un homme ignorant, orgueilleux et passionné .

Voilà, monsieur, ce qui s'est passé, je ne dis pas aux yeux de l'univers 32, mais au moins aux yeux de tout Paris . Plusieurs aventures pareilles que nous voyons assez souvent, nous rendraient les plus méprisables de tous les peuples policés, si d'ailleurs nous n'étions pas assez aimables . Et dans ces belles querelles, les partis se cantonnent , les factions se heurtent, chaque parti a pour lui un folliculaire 33, Maître Aliboron,34 par exemple, est un folliculaire de M. de l'Empyrée ; ce maître Aliboron ne manque pas de décrier tous ses camarades folliculaires , pour mieux débiter ses feuilles : l'un gagne à ce métier cent écus par an, l'autre mille, l'autre deux mille ; ainsi l'on combat pro focis 35. Il faut bien que je vive, disait l'abbé Desfontaines à un ministre d’État 36; le ministre eut beau lui dire qu'il n'en voyait pas la nécessité, Desfontaines vécut et tant qu'il y aura une pistole à gagner dans ce métier, il y aura des Fréron qui décrieront les beaux-arts et les bons artistes .

L'envie veut mordre, l'intérêt veut gagner ; c'est là ce qui excita tant d'orages contre le Tasse, contre le Guarini en Italie ; contre Dryden , et contre Pope, en Angleterre ; contre Corneille, Racine, Molière, Quinault, en France . Que n'a point essuyé de nos jours votre célèbre Goldoni ! Et si vous remontez aux Romains et aux Grecs, voyez les prologues de Térence dans lesquels il apprend à la postérité que les hommes de son temps étaient faits comme ceux du nôtre : … tutto l'mondo e fatto comè la nostra famiglia 37 . Mais remarquez, monsieur, pour la consolation des grands artistes, que les persécuteurs sont assurés du mépris et de l'horreur du genre humain, et que les bons ouvrages demeurent . Où sont les écrits des ennemis de Térence, et les feuilles de Bavius qui insultèrent Virgile ? Où sont les impertinences des rivaux du Tasse, et des rivaux de Corneille et de Molière ?

Qu'on est heureux, monsieur, de ne point voir toutes ces misères, toutes ces indignités et de cultiver en paix les arts d'Apollo, loin des Marsyas et des Midas ! Qu'il est doux de lire Virgile et Homère, en foulant à ses pieds les Bavius 38 et les Zoïle ; et de se nourrir d'ambroisie, quand l'envie mange des couleuvres !

Despréaux disait autrefois, en parlant de la rage des cabales :

Qui méprise Cotin, n'estime point son roi,

Et n'a , selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi .39

Le grand Corneille, c'est-à-dire le premier homme par qui la France littéraire commença à être estimée en Europe, fut obligé de répondre ainsi à ses ennemis littéraires ( car les auteurs n'en ont point d'autres ) : Je déclare que je soumets tous mes écrits au jugement de l’Église ; je doute fort qu'ils en fassent autant 40.

Je prends la liberté de dire ici la même chose que le grand Corneille, et il m'est agréable de le dire à un sénateur de la seconde ville de l’État du Saint-Père ; il est doux encore de le dire dans des terres aussi voisines des hérétiques que les miennes . Plus je suis rempli de charité pour leurs personnes et d'indulgence pour leurs erreurs, plus je suis ferme dans ma foi . Mes ouvrages sont La Henriade, qui peut-être ne déplairait pas au roi qui en est le héros, s'il revenait dans le monde et qui ne déplait pas au digne héritier de ce bon roi 41. J'ai donné quelques tragédies, médiocres à la vérité, mais qui toutes sont morales, et dont quelques unes sont chrétiennes . J'ai écrit l'Histoire de Louis XIV , dans laquelle j'ai célébré ma nation sans la flatter ; j'ai fait un Essai sur l'histoire générale, dans lequel je n'ai eu d'autre intention que de rendre une exacte justice à toutes les vertus et à tous les vices ; une Histoire de Charles XII, une de Pierre le Grand , fondées toutes deux sur les monuments les plus authentiques . Ajoutez-y une légère explication des découvertes de Newton, dans un temps où elles étaient très peu connues en France : ce sont là, s'il m'en souvient, à peu près tous mes véritables ouvrages 42, dont le seul mérite consiste dans l'amour de la vérité et de l'humanité .

Presque tout le reste est un recueil de bagatelles, que les libraires ont souvent imprimées sans ma participation . On donne tous les jours sous mon nom des choses que je ne connais pas . Je ne réponds rien . Si Chapelain a composé dans le siècle passé le beau poème de La Pucelle ; si dans celui-ci une société de jeunes gens s'amusa il y a trente ans à faire une autre Pucelle , si je fus admis dans cette société ; si j'eus peut-être la complaisance de me prêter à ce badinage, en y insérant des choses honnêtes et pudiques qu'on trouve par-ci par-là dans ce rare ouvrage dont il ne me souvient plus du tout, je ne réponds en aucune façon d'aucune Pucelle ; je nie d'avance à tout délateur que j'aie jamais vu une Pucelle . On en a imprimé une, qui a été faite apparemment à la place Maubert ou aux Halles ; ce sont les aventures et le langage de ce pays-là : ceux qui ont été assez idiots pour s'imaginer qu'ils pouvaient me nuire en publiant sous mon nom cette rapsodie, devraient savoir que quand on veut imiter la manière d'un peintre de l'école du Titien et du Corrège, il ne faut pas lui attribuer une enseigne de cabaret de village 43.

On sait assez quel est le malheureux 44 qui a voulu gagner quelque argent, en imprimant sous le titre de La Pucelle d’Orléans un ouvrage abominable ; on le reconnaît assez aux noms de Luther et de Calvin dont il parle sans cesse, et qui certainement ne devraient pas être placés sous le règne de Charles VII . On sait que c'est un calviniste du Languedoc, qui a falsifié les Lettres de Mme de Maintenon ; qui l'outrage indignement dans sa rapsodie de La Pucelle ; qui a inséré dans cette infamie des vers contre les personnes les plus respectables, et contre le roi même ; qui a été deux fois en prison à Paris pour de pareilles horreurs, et qui est aujourd’hui exilé : les hommes qui se distinguent dans les arts, n'ont presque jamais que de tels ennemis .

Quant à quelques messieurs, qui, sans être chrétiens, inondent le public depuis quelques années de satires chrétiennes ; qui nuiraient, s'il était possible, à notre religion, par les ridicules appuis qu'ils osent prêter à cet édifice inébranlable ; enfin qui la déshonorent par leurs impostures ; si on faisait jamais quelque attention aux libelles de ces nouveaux Garasse, on pourrait leur faire voir qu'on est aussi ignorant qu'eux, mais beaucoup meilleur chrétien qu'eux .

C'est une plaisante idée qui a passé par la tête de quelques barbouilleurs de notre siècle, de crier sans cesse que tous ceux qui ont quelque esprit ne sont pas chrétiens 45! Pensent-ils rendre en cela un grand service à notre religion ? Quoi ! La sainte doctrine, c'est à dire la doctrine apostolique et romaine , ne serait-elle, selon eux que le partage des sots ? Sans penser être quelque chose 46, je ne pense pas être un sot ; mais il me semble que si je me trouvais jamais avec l'abbé Guyon dans la rue ( car je ne peux le rencontrer que là 47), je lui dirais : Mon ami, de quels droit prétends-tu être meilleur chrétien que moi ? Est-ce parce que tu affirmes dans un livre aussi plat que calomnieux, que je t'ai fait bonne chère, quoique tu n'aies jamais dîné chez moi 48? Est-ce parce que tu as révélé au public, c'est-à-dire à quinze ou seize lecteurs oisifs, tout ce que je t'ai dit du roi de Prusse, quoique je ne t'aie jamais parlé, et que je ne t'aie jamais vu? ne sais tu pas que ceux qui mentent sans esprit, ainsi que tous ceux qui mentent avec esprit, n'entreront jamais dans le royaume des cieux ?

Je te prie d’examiner l’unité de l’Église, et l'invocation des saints, mieux que moi :

L’Église toujours une, et partout étendue,

Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu

Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu 49.

Tu me feras encore plaisir de donner une idée plus juste de la transsubstantiation, que celle que j'en ai donnée :

Le Christ de nos péchés victime renaissante,

De ses élus chéris nourriture vivante,

Descend sur les autels à ses yeux éperdus,

Et lui découvre un Dieu sous un pain qui n'est plus 50.

Crois-tu définir plus clairement la Trinité qu'elle ne l'est dans ces vers :

La puissance, l'amour avec l'intelligence,

Unis et divisés, composent son essence 51.

Je t’exhorte toi et tes semblable, non seulement à croire les dogmes que j'ai chantés en vers, mais à remplir tous les devoirs que j'ai enseignés en prose ; à ne te jamais écarter du centre de l'unité, sans quoi il n'y a plus que trouble, confusion, anarchie . Mais ce n'est pas assez de croire ; il faut faire : il faut être soumis dans le spirituel à son évêque, entendre la messe de son curé, communier à sa paroisse, procurer du pain aux pauvres . Sans vanité, je m'acquitte mieux que toi de ces devoirs, et je conseille à tous les polissons qui crient, d'être chrétiens, et de ne point crier . Ce n'est pas encore assez ; je suis en droit de te citer Corneille :

Servez bien votre Dieu, servez votre monarque 52 .

Il faut , pour être bon chrétien, être surtout bon sujet, bon citoyen : or pour être tel, il faut n'être ni janséniste, ni moliniste, ni d'aucune faction ; il faut respecter, aimer, servir son prince ; il faut quand notre patrie est en guerre, ou aller se battre pour elle, ou payer ceux qui se battent pour nous . Il n'y a pas de milieu . Je ne peux plus m'aller battre à l'âge de soixante et sept ans, qu'un conseiller de grand chambre ; il faut donc que je paye sans le moindre difficulté ceux qui vont se faire estropier pour le service de mon roi, et pour ma sûreté particulière .

J'oubliais vraiment l'article du pardon des injures . Les injures les plus sensibles, dit-on, sont les railleries . Je pardonne de tout mon cœur à tous ceux dont je me suis moqué .

Voilà , monsieur, à peu près ce que je dirais à tous ces petits prophètes du coin, qui écrivent contre le roi, contre le pape, et qui daignent quelquefois écrire contre moi et contre des personnes qui valent mieux que moi . J'ai le malheur de ne point regarder du tout comme des pères de l’Église, ceux qui prétendent qu'on ne peut croire en Dieu sans croire aux convulsions, et qu'on ne peut gagner le ciel qu'en avalant des cendres du cimetière de Saint-Médard , en se faisant donner des coups de bûche dans le ventre, et des claques sur les fesses . Pour moi, je crois que si on gagne le ciel, c'est en obéissant aux puissances établies de Dieu, et en faisant du bien à son prochain .

Un journaliste a remarqué que je n'étais pas adroit , puisque je n'épousais aucune faction, et que je me déclarais également contre tous ceux qui veulent former des partis . Je fais gloire de cette maladresse ; ne soyons ni à Apollo, ni à Paul 53, mais à Dieu seul, et au roi que Dieu nous a donné . Il y a des gens qui entrent dans un parti pour être quelque chose ; il y en a d'autres qui existent sans avoir besoin d'aucun parti .

Adieu, monsieur, je pensais ne vous envoyer qu'une tragédie 54, et je vous ai envoyé ma profession de foi . Je vous quitte pour aller à la messe de minuit 55 avec ma famille et la petite-fille du grand Corneille . Je suis fâché d'avoir chez moi quelques Suisses qui n'y vont pas ; je travaille à les ramener au giron ; et si Dieu veut que je vive encore deux ans, j'espère aller baiser les pieds du Saint-Père avec les huguenots que j’aurai convertis, et gagner des indulgences .

In tanto la prego di gradire gli auguri di felicità ch'io le reco nella congiuntura delle prossime sante feste natalizie . 56»

1 On a négligé une copie faite en Italie en 1764 car elle reproduit le texte d'une édition . La première édition est celle-ci : « Lettre de M. de Voltaire, sur plusieurs sujets intéressants, adressée à M. le marquis Albergati Capacelli, sénateur de Bologne, 1761 . elle a té reproduite dans le Journal encyclopédique de Bouillon, daté du 15 février 1761 . on lui a donc préféré le texte qui figure dans la première édition autorisée de Tancrède (Cramer, 17461 ) . ces différents textes sont d'ailleurs très semblables, mais comme on le verra par quelques variante, le plus autorisé est celui de Tancrède .

2Sur cette date, voir lettre du 27 février 1761 à d'Alembert : … et voir aussi l'avant dernier paragraphe de la présente lettre ; il paraît possible que V* ait commencé cette lettre le 23 décembre, et terminé le 24 .

3 Albergati a ajouté la note suivante sur le manuscrit : « C'est un [sic] équivoque : le Tancrède a été traduit par M. Paradisi .

4 Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m'est étranger ; d'après Térence : Le Bourreau de soi-même, I, 1, 25 .

5 Le précepte le plus utile dans la vie , c'est « rien de trop » ; Térence , L'Andrienne, I, 1, 61 .

6 Tu es mon père par la nature, je le suis par les conseils ; Térence, Les Adelphes, I, 2, 126 .

7 Sous titre de Cinna ; V* a en vue une représentation de la Clemenza di Tito à Berlin ; voir lettre du … n° 1739 tome 2

8 Rodolphe , d'Autreau, représenté en 1735 .

9 Fameuse comédie de Nivelle de La Chaussée, 1735 .

10 De Destouches, 1732 .

11 Pièce de Voltaire, comédie en cinq actes et en vers de dix syllabes, représentée en 1736 .

12 De nombreuses pièces ont été consacrées aux petits-maîtres ; sur la secte des petits-maîtres et sa disparition vers 1760, voir l'édition du Petit-maître corrigé, de Marivaux ou le théâtre complet de Marivaux (classiques Garnier, II, 143 et suiv .)

13 Lucius Varius Rufus était un auteur dramatique ami de Virgile et dont seulement quelques fragments ont survécu .

14 L'insistance sur Tabarin et Polichinelle confirme que V* a conçu dès cette époque ou est en train de concevoir le Pot-pourri ; voir la notice de ce conte :

15 Mais nous, qu'avant tout les douces muses nous aient en garde ; citation inexacte des Georgiques, II, 473, de Virgile .

16 Il [le théâtre] adoucit les mœurs et ne les laisse pas devenir cruelles ; Ovide, Pontiques, II, 9, 48 .

17 Il Trissino n'était pas un ecclésiastique ; V* commet la même erreur dans la dissertation placée en tête de Sémiramis .

18 Le cardinal Bernardo Divizio da Bibbiena est l'auteur de la comédie Calandra, publiée après sa mort , en 1521 .

19 Jean Claveret est l'auteur de la Lettre […] au sieur Corneille, soi-disant auteur du Cid , 1637 , où il accuse ce dernier de plagiat .

20 Les coccéiens étaient les disciples de Johann Koch (Cocceius ) théologien hollandais du XVIIè siècle qui fonda l'école biblique des millénariens . Les voétiens se recommandaient de Gysbert Voet, autre théologien hollandais, calviniste rigoureux, un peu antérieur à Koch .

21 Phèdre, IV, 6 .

22 Desfontaines, bien sûr .

23 M. de l'Empyrée est un des personnages de la Métromanie de Piron ; V* applique le nom à Pompignan comme il le fait dans la Relation du voyage de M. le marquis Lefranc de Pompignan . Noter en ce cas la légère mauvaise foi de V* qui reproche à son rival d'être provincial, comme s'il ne pouvait y avoir de talent poétique qu'à Paris, et qui surtout attribue la seule jalousie l'attitude de Lefranc de Pompignan, dont les mobiles étaient en réalité politiques, et qui apercevait fort bien les conséquences du voltairianisme .

25 Voir lettre du 28 juillet 1760 à Mme d'Epinay :

26 Abraham Chaumeix .

27 Allusion à un incident récent au cours duquel un avocat au parlement de Paris, Louis-Adrien Le Paige, avait frappé sa femme à coups de buche, quelques jours avant la naissance de leur enfant . La Correspondance littéraire, IV, p. 394, rapporte que le père Cottu jugea qu'elle n'avait eu aucun mal, ajoutant : « Il est vrai qu'elle mourut huit jours après . »

28 Sans doute les Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie, 1758-1759, en huit volumes d'Abraham Chaumeix .

29 De Claude Yvon .

30 Dans l'édition originale, la phrase qui précède , depuis Il est vrai …, est remplacée par une ligne de points ; de même, un peu plus loin, le passage qui va de cet article enfin jusqu'à la sainte doctrine .

31 Omer Joly de Fleury .

32 Allusion à Lefranc de Pompignan

33 Le mot de folliculaire est un néologisme de V* créé dans Candide, XXII ; aussi l'édition originale le glose-t-elle par « faiseur de feuilles ».

34 Fréron .

35 Pour ses foyers .

36 Le comte d'Argenson . Le mot est probablement de l'invention de V*, dans la préface d'Alzire ; voir Thelma Morris, L'abbé Desfontaines, 1961 .

37 Tout le monde est fait comme notre famille ; proverbe italien .

38 Bavius fut , avec Maevius, un des critiques de Virgile ; V* choisit le nom pour sa valeur expressive en français .

39 Boileau, Satires, IX, 305-306 .

40 Dans la préface d'Attila, Corneille écrit : « On m'a pressé de répondre ici par occasion aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la comédie ; mais je me contenterai d'en dire deux choses, pour fermer la bouche à ces ennemis d'un divertissement si honnête et si utile . L'une, que je soumets tout ce que j'ai fait et ferai à l'avenir à la censure des puissances tant ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait vivre ; je ne sais s'ils en voudraient faire autant . »Corneille ne plaide pas pour lui-même, mais pour le théâtre , et il est de bonne foi . Une fois de plus V* se révèle une excellent polémiste .

41 Louis XV, qui avait pourtant refusé et on le conçoit bien, la dédicace de l'ouvrage .

42 V* se débarrasse d'un seul coup de ses contes et de toutes œuvres polémiques .

43 L'édition originale cite un passage : « Voici des vers de ce prétendu poème , intitulé La Pucelle .

Chandos, suant et soufflant comme un bœuf, /Cherche du doigt si l'autre est une fille:/ Au diable soit, dit-il, la sotte aiguille ;/ Bientôt le diable emporte l'étui neuf . […]

En ce moment, en un seul haut-le-corps,/ Il met à bas la belle créature ; / Il la subjugue, et d'un rein vigoureux/ Il fait jouer le bélier monstrueux . »

« Il y a mille autres vers plus infâmes, et plus encore dans le style de la plus vile canaille, et que l'honnêteté ne permet pas de rapporter . C'est là ce qu'un misérable ose imputer à l'auteur de La Henriade, de Mérope et d'Alzire . »

44 La Beaumelle .

45 Allusion à La dévotion réconciliée avec l'esprit, de Lefranc de Pompignan .

46 Voir lettre du 8 décembre 1760 à Thieriot : ...

47 Note de l'édition de Tancrède : « L'abbé Guyon, auteur d'un libelle détestable intitulé L'Oracle des philosophes » . cette édition, comme l'originale donne G*** dans le texte .

48 Voir lettre du 4 juin 1760 à Palissot : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2015/06/04/i...

 

49 La Henriade, X, 486-488 .

50 La Henriade, X, 489-492 .

51 La Henriade X, 425-426 .

52 Polyeucte, V, 6, de Corneille .

53 Épître aux Corinthiens, I, 1, 12 .

54 Tancrède .

55 La lettre commencée le 23 a sans doute été terminée le 24 décembre .

56 En attendant je vous prie d'agréer les vœux de bonheur que je vous adresse à l'occasion des prochaines et saintes fêtes de Noël .

 

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