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16/07/2016

les Français parlent vite, et agissent lentement : leur vivacité est dans les propositions, et non dans l’action , témoin cent projets que j’ai vus commencés avec chaleur, et abandonnés avec dégoût.

... Sans vouloir être pessimiste, je dois reconnaître que l'ami Voltaire dirait encore la même chose de nos jours , si ce n'est pire tant la reculade semble être notre sport national dès que la moindre retouche aux sacro-saints avantages acquis est évoquée . Dites-moi si je me trompe !

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On en a eu plus que pour notre argent avec les déclarations d'une mauvaise foi digne du Guiness book, hier, de la part des opposants au gouvernement , belle bande de chacals , plus forts en gueule  qu'en actions . Ces menteurs professionnels méritent des baffes, Jules Renard les a bien décrits .

 

 

 

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental

et à

Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental

Je reçois une lettre de mes anges, du 5è august, en revenant d’une représentation de Tancrède, que des comédiens de province nous ont donnée avec assez d’appareil. Je ne dis pas qu’ils aient tous joué comme mademoiselle Clairon ; mais nous avions un père qui faisait pleurer, et c’est ce que votre Brizard ne fera jamais. Ce père s'appelle Roqueville 1, et avec quelques coups de rabot, il serait fort supérieur à Sarrazin . Il faut pourtant qu’il y ait quelque chose de bon dans cette pièce ; car les hommes, les femmes, et les petits garçons fondaient en larmes. On l’a jouée, Dieu merci, comme je l’ai faite, et elle n’en a pas été plus mauvaise. Les Anglais mêmes pleuraient : nous ne devons plus songer qu’à les attendrir ; mais le petit  Bussy 2 n’est point du tout attendrissant.

Ô mes anges ! je vous prédis que Zulime fera pleurer aussi, malgré ce grand benêt de Ramire à qui je voudrais donner des nazardes.

Il faut que ce soit Fréron qui ait conservé ce vers, 

J’abjure un lâche amour qui me tient sous sa loi.

Madame Denis a toujours récité :

J’abjure un lâche amour qui vous ravit ma foi. 3

Pierre, que vous autres Français nommez le cruel 4, d’après les Italiens, n’était pas plus cruel qu’un autre. On lui donna ce sobriquet pour avoir fait pendre quelques prêtres qui le méritaient bien ; on l’accusa ensuite d’avoir empoisonné sa femme, qui était une grande catin. C’était un jeune homme fier, courageux, violent, passionné, actif, laborieux, un homme tel qu’il en faut au théâtre. Donnez-vous du temps, mes anges, pour cette pièce ; faites-moi vivre encore deux ans, et vous l’aurez.

Je vous remercie de tout mon cœur du Cid . Les comédiens sont des balourds de commencer la pièce par la querelle du comte et de don Diègue ; ils méritent le soufflet qu’on donne au vieux bonhomme, et il faut que ce soit à tour de bras. Comment ont-ils pu retrancher la première scène de Chimène et d’Elvire, sans laquelle il est impossible qu’on s’intéresse à un amour dont on n’aura

point entendu parler ?

Vous parlez quelquefois de fondements, mes anges, et même, permettez-moi de vous le dire, de fondements dont on peut très bien se passer, et qui servent plus à refroidir qu’à préparer 5: mais qu’y a-t-il de plus 6 nécessaire que de préparer les regrets et les larmes par l’exposition du plus tendre amour et des plus douces espérances, qui sont détruites tout d’un coup par cette querelle des deux pères  .

Je viens aux souscriptions. Je reçois, dans ce moment, un billet d’un conseiller  du roi, contrôleur des rentes, ainsi couché par écrit : 

Je retiens deux exemplaires, et paierai le prix qui sera fixé. Signé Bazard, 8è  août 1761. 

Voilà ce qui s’appelle entendre une affaire. Tout le monde doit en agir comme le sieur Bazard. Les Cramer verront comment ils arrangeront l’édition : ce qui est très sûr, c’est qu’ils en useront avec noblesse. Ce n’est point ici une souscription, c’est un avis que chaque particulier donne aux Cramer qu’il retient un exemplaire, s’il en a envie. Mon lot à moi c’est de bien travailler pour la gloire de Corneille et de ma nation.

Les particuliers auront l’exemplaire, soit in-4°, soit in-8°, pour la moitié moins qu’ils le payeraient chez quelque libraire de l’Europe que ce pût être. Le bénéfice pour mademoiselle Corneille ne viendra que de la générosité du roi, des princes, et des premières personnes de l’État, qui voudront favoriser une si noble entreprise. Mademoiselle Corneille a l’obligation à madame de Pompadour et à M. le duc de Choiseul des quatre cents louis que le roi veut bien donner ; mais elle doit être fort mécontente de M. le contrôleur-général, à qui j’ai donné de fort bons dîners aux Délices, et qui ne m’a point fait de réponse sur les quatre cents louis d’or. Je ne demande pas qu’on les paie d’avance ; mais j’écris à M. de Montmartel 7 pour lui demander quatre billets de cent louis chacun, payables à la réception du premier volume . Je ne m’embarquerai pas sans cette assurance ; je donne mon temps, mon travail, et mon argent ; il est juste qu’on me seconde, sans quoi il n’y a rien de fait. Je veux accoutumer ma nation à être du moins aussi noble que la nation anglaise, si elle n’est pas aussi brillante dans les quatre parties du monde. Surtout, avant de rien entreprendre, il me faut la sanction de l’Académie ; je vous envoie donc Cinna, mes chers anges, et je vous prie de le recommander à M. Duclos. Quand on m’aura renvoyé l’épître dédicatoire et les observations sur Cinna et les Horaces,  j’enverrai le reste. Je souhaite qu’on aille aussi vite que moi ; mais les Français parlent vite, et agissent lentement : leur vivacité est dans les propositions, et non dans l’action , témoin cent projets que j’ai vus commencés avec chaleur, et abandonnés avec dégoût.

O mes anges ! vous ne me parlez point de l’arrêt contre les jésuites 8 . Je l’ai eu sur-le-champ cet arrêt, et sans vous. Vous me dites un mot du petit Hurtaud, et rien de Pondichéri. J’avoue que le tripot est la plus belle chose du monde ; mais Pondichéri et les jésuites sont quelque chose. Vous me parlez de l’Enfant prodigue, que les comédiens ont gâté absolument, et de Nanine, qu’ils n’ont pu gâter parce que j’y étais. Donnons vite bien des comédies nouvelles ; car lorsque les jansénistes seront les maîtres, ils feront fermer les théâtres. Nous allons tomber de Charybde en Scylla . Ô le pauvre royaume ! ô la pauvre nation ! J’écris trop, et je n’ai pas le temps d’écrire.

Mes anges, je baise le bout de vos ailes.

V.

15è august 1761. »

1 Cettte phrase manque dans l'édition Kehl . On sait très peu de choses sur ce Roqueville ; voir l'ouvrage de Fuchs sur les comédiens de province, p. 180 : La vie théatrale en province lexique des troupes de comédiens .

2 Envoyé extraordinaire en Angleterre, chargé de négocier la paix à Londres ; voir lettre du 1er juin 1761 à Chennevières : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2016/05/01/j-ai-ete-accable-de-mille-petites-affaires-qui-font-mourir-e-5795742.html

5 Voir extraits d'une lettre de d'Argental sur Zulime de juillet 1761 ; voir lettre du 8 juillet 1761 à d'Argental .

6 Plus est ajouté par V* au dessus de la ligne .

7 Lettre non connue .

8 Le 6 août, le parlement fit brûler vingt-quatre gros volumes de théologiens jésuites.

 

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