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07/12/2019

Un fripon armé des armes de la calomnie et de la vraisemblance peut faire beaucoup de mal

... Les fake news qui sont désormais majoritaires en ce monde de bavards, vantards et faux-jetons sont un triste exemple de malveillance à retentissement planétaire . De quoi hérisser la poil de tout voltairien, de toute personne raisonnable , mais en reste-t-il encore suffisamment ?

 

 

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental

et à

Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental

Aux Délices 20è octobre 1764

Mon divin ange, je vous ai écrit un petit mot par M. le duc de Praslin ; j’ai écrit à madame d’Argental, qui vous communiquera ma lettre. Le petit ex-jésuite est toujours plein de zèle et d’ardeur ; et quand il reverra ses Roués, il attendra quelque moment d’enthousiasme pour faire réussir votre conspiration ; vous connaissez l’opiniâtreté de sa docilité.

Pour moi, vieux ex-Parisien et vieux excommunié, je suis toujours occupé de ce malheureux Portatif, qu’on s’obstine à m’imputer. Un petit abbé d’Estrées, dont je vous ai, je crois, parlé dans mon billet, qui a travaillé autrefois avec Fréron, qui s’est fait généalogiste et faussaire, qui, à ce dernier métier, a obtenu un petit prieuré dans le voisinage de Ferney, et qui a tous les vices d’un fréronien 1 et d’un prieur, ce petit monstre, dis-je, est celui qui a eu la charité de se rendre mon dénonciateur.

Il faut que vous sachiez que ce polisson vint, l’année passée, prendre possession de son prieuré dans une grange, en se disant de la maison d’Estrées, promettant sa protection à tout le monde et se faisant donner des fêtes par tous les gentilshommes du pays. Je n’eus pas l’honneur de lui aller faire ma cour ; il m’écrivit que j’étais son vassal pour un pré qui relevait de lui ; que mes gens étaient allés chasser une fouine auprès de sa grange épiscopale ; qu’il voulait bien me donner à moi personnellement permission de chasser sur ses terres, mais qu’il procéderait, par voie d’excommunication, contre mes gens qui tueraient des fouines sur les siennes.

Comme je suis fort négligent, je ne lui fis point de réponse ; il jura qu’il s’en vengerait devant Dieu et devant les hommes, et il clabaude aujourd’hui contre moi chez M. l’évêque d’Orléans 2 et chez M. le procureur-général. Un fripon armé des armes de la calomnie et de la vraisemblance peut faire beaucoup de mal.

On m’impute le Portatif, parce qu’en effet il y a quelques articles que j’avais destinés autrefois à l’Encyclopédie, comme Amour, Amour-propre, Amour socratique, Amitié, etc. . Mais il est démontré que le reste n’en est pas. J’ai heureusement obtenu qu’on remît entre mes mains l’article Messie, écrit tout entier de la main de l’auteur. Je ne vois pas ce qu’on peut répondre à une preuve aussi évidente. Tout le reste est pris de plusieurs auteurs connus de tous les savants.

En un mot, je n’ai nulle part à cette édition, je n’ai envoyé le livre à personne, je n’ai d’autres imprimeurs que les Cramer, qui certainement n’ont point imprimé cet ouvrage . Le roi est trop juste et trop bon pour me condamner sur des calomnies aussi frivoles qui renaissent tous les jours, et pour vouloir accabler, sur une accusation aussi vague et aussi fausse, un vieillard chargé d’infirmités.

Je finis, mon cher ange, parce que cette idée m’attriste ; et je ne veux songer qu’à vos bontés, qui me rendent ma gaieté.

N.B. – Non, je ne finis pas. Le roi a chargé quelqu’un d’examiner le livre, et de lui en rendre compte ; c’est ou le président Hénault ou M. d'Aguesseau : je soupçonne que l’illustre abbé d'Estrées a dîné avec le président chez le procureur-général dont il fait sans doute la généalogie. Cet abbé d’Estrées a mandé à son fermier qu’il me perdrait. Il a toujours sa fouine sur le cœur. Dieu le bénisse !

J’ai actuellement les yeux dans un pitoyable état ; cela peut passer, mais les méchants ne passeront point.

Malgré mes yeux, j’ajoute que Montpéroux 3, résident à Genève, aurait mieux fait de me payer l’argent que je lui ai prêté que d’écrire ce qu’il a écrit à M. le duc de Praslin 4.

Sub umbra alarum tuarum. »



1 Mot de la série de neutonien, etc.

3 Montpéroux a écrit le 26 septembre au ministre pour lui faire connaître l'indignation soulevée à Genève par le Dictionnaire philosophique et la condamnation de l'ouvrage au feu , voir lettre du 29 septembre 1764 à Damilaville : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2019/11/17/non-seulement-il-faut-crier-mais-il-faut-faire-crier-les-criailleurs-en-fav.html

4 A l'ombre de tes ailes .

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