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09/09/2016

La vérité est si belle, et les hommes d’État s’occupent si profondément de ces connaissances utiles, qu’il n’en faut épargner aucune au lecteur

... Ami Voltaire, ton humour et ton esprit sont inégalables, et s'adaptent si exactement à notre monde politique que l'on peut à juste titre douter qu'il y ait eu un quelconque progrès dans la manière de gagner des suffrages, et se parer du titre de dirigeant avec les avantages inégalables qui y sont liés .

Hommes/femmes politicien(ne)s , candidats à la présidentielle, vous ne nous épargnez guère en nous imposant votre prose, votre langue de bois, vos états d'âme, et vos voeux plus proches de lettres au père Noël que ceux d'adultes conscients des problèmes des citoyens qui n'en peuvent plus de payer vos gaffes .

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Oui, mais quand ? Langues de bois à la dérive ...

 

 

 

« A Ivan Ivanovitch Schouvalov

Au château de Ferney par Genève

25è septembre 1761 1

Monsieur, j’ai reçu, par M. de Soltikof, les manuscrits que Votre Excellence a bien voulu m’envoyer ; et les sieurs Cramer, libraires de Genève, qui vont imprimer les Œuvres et les Commentaires de Pierre Corneille, ont reçu la souscription dont Sa Majesté Impériale daigne honorer cette entreprise 2. Ainsi chacun a reçu ce qui est à son usage : moi, des instructions, et les libraires des secours.

Je vous remercie, monsieur, des uns et des autres, et je reconnais votre cœur bienfaisant et votre esprit éclairé dans ces deux genres de bienfaits.

J’ai déjà eu l’honneur de vous écrire par la voie de Strasbourg, et j’adresse cette lettre par M. de Soltikoff, qui ne manquera pas de vous la faire rendre. Ce sera, monsieur, une chose éternellement honorable pour la mémoire de Pierre Corneille et pour son héritière, que votre auguste impératrice ait protégé cette édition autant que le roi de France. Cette magnificence, égale des deux côtés, sera une raison de plus pour nous faire tous compatriotes. Pour moi, je me crois de votre pays, depuis que Votre Excellence veut bien entretenir avec moi un commerce de lettres. Vous savez que je me partage entre les deux Pierre qui ont tous deux le nom de Grand ; et si je donne à présent la préférence au Cid et à Cinna, je reviendrai bientôt à celui qui fonda les beaux-arts dans votre patrie. J’avoue que les vers de Corneille sont un peu plus sonores que la prose de votre Allemand 3, dont vous voulez bien me faire part ; peut-être même est-il plus doux de relire le rôle de Cornélie que d’examiner avec votre profond savant si Jean Gutmanschts 4 était médecin ou apothicaire, si son confrère Van-gad 5 était effectivement Hollandais, comme ce mot van le fait présumer, ou s’il était né près de la Hollande. Je m’en rapporte à l’érudition du critique, et je le supplierai en temps et lieu de vouloir bien éclaircir à fond si c’était un crapaud 6 ou un écrevisse 7 qu’on trouva suspendu au plafond de la chambre de ce médecin, quand les Strelits l’assassinèrent.

Je ne doute pas que l’auteur de ces remarques intéressantes, et qui sont absolument nécessaires pour l’Histoire de Pierre-le-Grand, ne soit lui-même un historien très agréable, car voilà précisément les détails dans lesquels entrait Quinte-Curce quand il écrivait l’Histoire d’Alexandre. Je soupçonne ce savant Allemand d’avoir été élevé par le chapelain Nordberg 8, qui a écrit l’Histoire de Charles XII, dans le goût de Tacite, et qui apprend à la dernière postérité qu’il y avait des bancs couverts de drap bleu au couronnement de Charles XII. La vérité est si belle, et les hommes d’État s’occupent si profondément de ces connaissances utiles, qu’il n’en faut épargner aucune au lecteur. A parler sérieusement, monsieur, j’attends de vous de véritables mémoires sur lesquels je puisse travailler. Je ne me consolerai point de n’avoir pas fait le voyage de Pétersbourg il y a quelques années. J’aurais plus appris de vous, dans quelques heures de conversation, que tous les compilateurs ne m’en apprendront jamais. Je prévois que je ne laisserai pas d’être un peu embarrassé. Les rédacteurs des mémoires qu’on m’a envoyés se contredisent plus d’une fois, et il est aussi difficile de les concilier que d’accorder des théologiens. Je ne sais si vous pensez comme moi ; mais je m’imagine que le mieux sera d’éviter, autant qu’il sera possible, la discussion ennuyeuse de toutes les petites circonstances qui entrent dans les grands événements, surtout quand ces circonstances ne sont pas essentielles. Il me paraît que les Romains ne se sont pas souciés de faire aux Scaliger et aux Saumaise le plaisir de leur dire combien de centurions furent blessés aux batailles de Pharsale et de Philippe. 

Notre boussole sur cette mer que vous me faites courir est, si je ne me trompe, la gloire de Pierre-le-Grand. Nous lui dressons une statue ; mais cette statue ferait-elle un bel effet si elle portait dans une main une dissertation sur les annales de Novogorod, et dans l’autre un commentaire sur les habitants de Crasnoyark. Il en est de l’histoire comme des affaires, il faut sacrifier le petit au grand. J’attends tout, monsieur, de vos lumières et de votre bonté . Vous m’avez engagé dans une grande passion et vous ne vous en tiendrez pas à m’inspirer des désirs.

Songez combien je suis fâché de ne pouvoir vous faire ma cour, et que je ne puis être consolé que par vos ordres.

J'ai l'honneur d'être avec les plus respectueux et les plus tendres sentiments

monsieur

de Votre Excellence

le très humble et très obéissant serviteur

Voltaire.

Pardonnez à un vieillard languissant et malade s'il n'a pas l'honneur de vous écrire de sa main. »

1 A la suite de la copie Beaumarchais, la fin à partir de J'ai l'honneur … manque dans toutes les éditions .

2 Le 31 juillet 1761, Schouvalov écrivait : « Je vous prie monsieur de souscrire pour deux cents exemplaires [de l'édition de Corneille] , dont la moitié pour la bibliothèque de sa Majesté Impériale et l'autre sera distribuée par votre serviteur à vos admirateurs ; j’enverrai par la poste prochaine une adresse à M. Solticof pour toucher huit cents ducats qui en font la somme, aux ordres que vous lui donnerez . »

4 Le personnage n'est pas identifié ; est-ce un nom forgé par V* .

6 Ce « crapaud » fait penser , au moins fugitivement, au crapaud qui avale Polichinelle dans le Pot Pourri, chapitre VII : https://fr.wikisource.org/wiki/Pot-pourri#VII

7 Sic ; le genre des mots commençant par une voyelle et finissant par e est très hésitant à l'époque classique (énigme, équivoque, intervalle ).

8 Sur le « chapelain Nordberg » à qui V* ne pardonne pas d'avoir signalé certaines de ses erreurs, voir : Joran A. Nordberg , Konung Carl den XIItes historia, 1740, traduite Histoire de Charles XII, roi de Suède, 1742-1748 . Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/J%C3%B6ran_Nordberg

 

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