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18/08/2019

il devrait savoir que je ne me venge jamais des infortunés

...Illustration «L'air des infortunés»

https://www.estrepublicain.fr/pour-sortir/loisirs/Exposit...

 

 

« A Jean-François de La Harpe

30è juin 1764 à Ferney 1

Un vieux serviteur de Melpomène doit aimer son jeune favori ; aussi, monsieur, pouvez-vous compter que je fais mon devoir envers vous 2. Vous m’aviez flatté d’un petit voyage avec M. de Chimène . On dit que vous allez donner votre Timoléon ; vos nouveaux lauriers vous retiennent à Paris, et il faudra que je sacrifie mes plaisirs à votre gloire .

Je suis bien aise d’apprendre que l’abbé Asselin 3 est encore en vie. Il y a environ soixante ans que je fis connaissance avec lui, et je crois qu’il était majeur. Je lui souhaite les années de Fontenelle.

Vous m’avez dit aussi un mot de Jean-Jacques Rousseau . C’est un étrange fou que cet étrange philosophe. J’avais encore de la voix et des yeux il y a trois ans, et je jouais les vieillards assez passablement sur le théâtre de mon petit château de Ferney . Mme Denis (par parenthèse) jouait les rôles de mademoiselle Clairon avec attendrissement . Quelques citoyens genevois venaient quelquefois à nos comédies et à nos soupers . Il plut à Jean-Jacques de m’écrire ces douces paroles ,  vous donnez chez vous des spectacles ; vous corrompez les mœurs de ma république, pour prix de l’asile qu’elle vous a donné. »

J’eus assez de sagesse pour ne pas répondre à Jean-Jacques ; et la république de J-Jacques ayant jugé à propos depuis de brûler son livre et de décréter de prise de corps sa personne, J.-J. [a]4 imaginé que je m’étais vengé de lui parce qu’il m’avait offensé, et que c’était moi qui avait engagé le Conseil de Genève à lui donner cette petite marque d’amitié. Le pauvre homme m’a bien mal connu, il ne sait pas que je vis chez moi, et que je ne vais jamais à Genève ; il devrait savoir que je ne me venge jamais des infortunés. Un de ses grands malheurs, c’est que la tête lui ait tourné.

Adieu, monsieur ; vous avez le mérite des véritables gens de lettres, et vous n’en avez pas les injustices. Comptez que je m’intéresse à vous aussi vivement que je plains Jean-Jacques. »

1 L'édition de Kehl est incomplète de la fin du 1er paragraphe ( à partir de on dit …), biffée sur la copie Beaumarchais, suivie par les éditions : voir : http://www.monsieurdevoltaire.com/2014/08/correspondance-annee-1764-partie-22.html

2 En lui envoyant le Corneille commenté .

4 Mot arraché par le cachet de la lettre .

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