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06/06/2021

on ne regrette que les gens à qui l’on plaît, excepté en amour, s’entend

... Oui ? Non ? Pourquoi ? Comment ?

 

 

« A Marie de Vichy de Chamrond, marquise Du Deffand

19è février 1766 1

Il y a un mois, madame, que j’ai envie de vous écrire tous les jours ; mais je me suis plongé dans la métaphysique la plus triste et la plus épineuse 2, et j’ai vu que je n’étais pas digne de vous écrire.

Vous me mandâtes, par votre dernière lettre, que nous étions assez d’accord tous deux sur ce qui n’est pas ; je me suis mis à rechercher ce qui est. C’est une terrible besogne ; mais la curiosité est la maladie de l’esprit humain. J’ai du moins la consolation de voir que tous les fabricateurs de systèmes n’en savaient pas plus que moi ; mais ils font tous les importants, et je ne veux pas l’être . J’avoue franchement mon ignorance.

Je trouve d’ailleurs dans cette recherche, quelque vaine qu’elle puisse être, un assez grand avantage ; l’étude des choses qui sont si fort au-dessus de nous rend les intérêts de ce monde bien petits à nos yeux ; et, quand on a le plaisir de se perdre dans l’immensité, on ne se soucie guère de ce qui se passe dans les rues de Paris. L’étude a cela de bon qu’elle nous fait vivre tout doucement avec nous-mêmes, qu’elle nous délivre du fardeau de notre oisiveté, et qu’elle nous empêche de courir hors de chez nous pour aller dire et écouter des riens d’un bout de la ville à l’autre. Aussi, au milieu de quatre-vingts lieues de montagnes de neige, assiégé par un très rude hiver, et mes yeux me refusant le service, j’ai passé tout mon temps à méditer. Ne méditez-vous pas aussi ? madame , ne vous vient-il pas aussi quelquefois cent idées sur l’éternité du monde, sur la matière, sur la pensée, sur l’espace, sur l’infini ? Je suis tenté de croire qu’on pense à tout cela quand on n’a plus de passions, et que tout le monde est comme Matthieu Garo 3, qui recherche pourquoi les citrouilles ne viennent pas au haut des chênes.

Si vous ne passez pas votre temps à méditer quand vous êtes seule, je vous envoie un petit imprimé sur quelques sottises de ce monde 4, lequel m’est tombé entre les mains. Je ne sais s’il vous amusera beaucoup ; cela ne regarde que Jean-Jacques Rousseau, et des polissons de prêtres calvinistes. L’auteur est un goguenard de Neuchâtel, et les plaisants de Neuchâtel pourront fort bien vous paraître insipides ; d’ailleurs on ne rit point du ridicule des gens qu’on ne connait point. Voilà pourquoi M. de Mazarin disait qu’il ne se moquait jamais que de ses parents et de ses amis. Heureusement ce que je vous envoie n’est pas long ; et, s’il vous ennuie, vous pourrez le jeter au feu.

Je vous souhaite, madame, une vie longue, un bon estomac, et toutes les consolations qui peuvent rendre votre état supportable ; j’en suis toujours pénétré.

Je vous prie de dire à M. le président Hénault que je ne cesserai jamais de l’estimer de tout mon esprit, et de l’aimer de tout mon cœur. Permettez-moi les mêmes sentiments pour vous, qui ne finiront qu’avec ma vie.

V.

 

Dans le temps que ma lettre allait partir, je reçois la vôtre du 13 février . Soyez sûre que je vous écrirai toutes les fois qu'il me viendra des idées qui me paraîtront faites pour votre belle imagination et pour la justesse de votre esprit , c'est-à-dire que je vous donnerai ces idées à rectifier, car autrement je ne serais pas si hardi . Je vous plains beaucoup d’avoir perdu M. Craffurt ; je sens bien qu’il était digne de vous entendre ; on ne regrette que les gens à qui l’on plaît, excepté en amour, s’entend. »

1 L'édition de Kehl est incomplète et peu soignée, ainsi que toutes les autres . V* répond à une lettre du 14 janvier 1766, et en post scriptum à celle du 13 février 1766 . Crawford ( Craffurt sic ) avait quitté Paris pour l'Angleterre au début de février .

2 Probablement Le Philosophe ignorant, qui, ne vit le jour que quelques mois après ; voir https://fr.wikisource.org/wiki/Le_philosophe_ignorant

3 Fable de La Fontaine, livre IX, fable iv. « Le gland et la citrouille » : http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/glancitr.htm

4 L'une des Questions sur les miracles, ainsi qu'on le sait par la réponse de Mme Du Deffand .

La collection des Lettres sur les miracles : voir https://fr.wikisource.org/wiki/Questions_sur_les_miracles/%C3%89dition_Garnier

Commentaires

Je ne peux expliquer la dernière phrase de la lettre que comme suit : en amour l'un aime toujours l'autre, non seulement lui pardonnerait une bêtise, mais lui pardonnerait même une trahison. Après tout, tout est permis en amour ! Si je ne l'interprétais pas ainsi, il serait de plus en plus inutile d'y réfléchir davantage. D'un autre côté, cela pourrait aussi être merveilleusement dû à ma traduction automatique dont je suis à la merci. Un mot est omis et le sens change. Exemple : au sud de Paris vers les Vosges. Direction omise, résultat immédiat : au sud de Paris dans les Vosges. Ah!
André

Écrit par : Andre | 06/06/2021

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Depuis l'est de Paris vers le Jura , André, j'admire votre « tout est permis en amour !» qui me rappelle les embrassades des boxeurs après le combat ou la satisfaction du chirurgien « je vous ai fait mal pour votre bien ! ».
Ce cher Voltaire nous offre un motif de réflexion – qui peut être sujet de philosophie au Bacc -- alors que pour lui tout semble aller de soi . J'en suis réduit à raisonner mathématiquement et dire en opposant les signes  : on ne regrette pas les gens à qui l'on déplait, y compris en amour . .Je me retrouve quasiment comme ces malheureux Shadoks qui plus ils pompaient plus il ne venait rien . On aime qui nous aime : facile, on regrette sa perte : normal . Aimer qui ne nous aime pas : un peu plus difficile , le ou la regretter : peu banal, là est l'exception . Détester qui nous aime : possible , les réseaux sociaux sont remplis d' « amis » indésirables . Aimons-nous les uns les autres, comme dit l'évangile, et en avant !

Écrit par : James | 08/06/2021

C'est bon, James. Mais d'un point de vue purement mathématique, Voltaire a certainement aussi séjourné dans 19 appartements (châteaux aristocratiques, palais royaux, auberges), a également travaillé dans plusieurs « compagnies » (assistant juridique, dramaturge, écrivain, quelque part entre aussi journaliste et analyste, maçon, charpentier, jardinier, philosophe) et il fut aussi prisonnier. Ma Bastille m'a appris à obéir à la hiérarchie, et c'est pourquoi je me retire un peu. Cela devrait suffire à prouver que je respecte les liens d'amitié de longue date.
André

Écrit par : Andre | 08/06/2021

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