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20/05/2022

nous serons également satisfaits si vous voulez bien, monsieur, insérer dans les papiers publics un mot qui fasse voir qu'ayant été mieux informé vous rendez justice à la vérité

... 16H 23 . En attendant la proclamation des nouveaux ministres, les déçus et les triomphants .

 

« A Claude-Joseph Dorat

28è janvier 1767 à Ferney 1

La rigueur extrême de la saison, monsieur, a trop augmenté mes souffrances continuelles pour me permettre de répondre, aussitôt que je l’aurais voulu, à votre lettre du 14 de janvier. L’état douloureux où je suis a été encore augmenté par l’extrême disette où la cessation de tout commerce avec Genève nous a réduits. Ma situation, devenue très désagréable, ne m’a pas assurément rendu insensible aux jolis vers dont vous avez semé votre lettre. Il aurait été encore plus doux pour moi, je vous l’avoue, que vous eussiez employé vos talents aimables à répandre dans le public les sentiments dont vous m’avez honoré dans vos lettres particulières. Personne n’a été plus pénétré que moi de votre mérite ; personne n’a mieux senti combien vous feriez d’honneur un jour à l’Académie française, qui cherche, comme vous savez, à n’admettre dans son corps que des hommes qui pensent comme vous. J’y ai quelques amis, et ces amis ne sont pas assurément contents de la conduite de Rousseau, et le sont très peu de ses ouvrages. M. d’Alembert et M. Marmontel n’ont pas à se louer de lui.

Vous savez d’ailleurs que M. le duc de Choiseul n’est que trop informé des manœuvres lâches et criminelles de cet homme ; vous savez que son complice 2 a été arrêté dans Paris. J’ignore, après tout cela, comment vous avez appelé du nom de grand homme un charlatan qui n’est connu que par des paradoxes ridicules et par une conduite coupable.

Vous sentez d’ailleurs la valeur de ces expressions, à la page 8 de votre Avis 3 :

Achevez enfin par vos mœurs
Ce qu’ont ébauché vos ouvrages.

Je n’avais point vu votre avis imprimé ; on ne m’en avait envoyé que les premiers vers manuscrits. Je laisse à votre probité et aux sentiments que vous me témoignez le soin de réparer ce que ces deux vers ont d’outrageant et d’odieux. Pesez, monsieur, ce mot de mœurs. J’ose vous dire que ni ma famille, ni mes amis, ni la famille des Calas, ni celle des Sirven, ni la petite-fille du grand Corneille, ne m’accuseront de manquer de mœurs. Vous conviendrez du moins qu’il y a quelque différence entre votre compatriote, qui a marié un gentilhomme de beaucoup de mérite avec Mlle Corneille, et un garçon horloger de Genève, qui écrit que monsieur le dauphin doit épouser la fille du bourreau 4 si elle lui plaît.

Les mœurs, monsieur, n’ont rien de commun avec les querelles de littérature ; mais elles sont liées essentiellement à l’honnêteté et à la probité dont vous faites profession. C’est à vos mœurs mêmes que je m’adresse. Les deux lettres que vous avez eu la bonté de m’écrire, l’amitié de M. le chevalier de Pezay, la vôtre, que j’ambitionne, et dont vous m’avez flatté, me donnent de justes espérances. Ce sera pour moi la plus chère des consolations de pouvoir me livrer sans réserve à tous les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur

Voltaire.

Ma famille, mes amis et moi nous serons également satisfaits si vous voulez bien, monsieur, insérer dans les papiers publics un mot qui fasse voir qu'ayant été mieux informé vous rendez justice à la vérité . »

1 L'édition de Kehl, suivant la copie Beaumarchais, et suivie par toutes les éditions, omet la formule et le post-scriptum à partir de votre très humble ...

4 Voir le cinquième livre de l'Émile de J.  J. Rousseau.

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