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24/02/2016

Si on vous imite, vous serez fondateur ; si on ne vous imite pas, vous serez unique

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« A Jean Le Rond d'Alembert

3 de mars [1761]

A quelque chose près, je suis de votre avis en tout, mon cher et vrai philosophe . J'ai lu avec transport votre petite drôlerie sur l'histoire, et j'en conclus que vous êtes seul digne d'être historien : mais daignez dire ce que vous entendez par la défense que vous faites d'écrire l'histoire de son siècle . Me condamnez-vous à ne point dire, en 1761, ce que Louis XIV faisait de bien et de mal en 1662 ? ayez la bonté de me donner le commentaire de votre loi .1

Je ne sais pas encore s'il est bon de prendre les choses à rebours 2. Je conçois bien qu'on ne court pas grand risque de se tromper , quand on prends à rebours les louanges que des fripons lâches donnent à des fripons puissants ; mais si vous voulez qu'on commence par le dix-septième siècle, avant de connaître le seizième et le quinzième, je vous renverrai au conte du Bélier 3, qui disait à son camarade : Commencez par le commencement .

J'aime à savoir comment les jésuites se sont établis, avant d'apprendre comment ils ont fait assassiner le roi du Portugal 4. J'aime à connaître l'empire romain, avant de le voir détruit par des Albouin 5 et des Odoacre ; ce n'est pas que je désapprouve votre idée, mais j’aime la mienne quoiqu'elle soit commune .

J'ai bien de la peine à vous dire qui l'emporte chez moi du plaisir que m'a fait votre dissertation, ou de la reconnaissance que je vous dois d'avoir si noblement combattu en ma faveur ; cela est d'une âme supérieure . Je connais bien des académiciens qui n'auraient pas osé en faire autant . Il y a des gens qui ont leurs raisons pour être lâches et jaloux ; il fallait un homme de votre trempe pour oser dire tout ce que vous dites . Quelques personnes vous regardent comme un novateur ; vous l'êtes sans doute : vous enseignez aux gens de lettres à penser noblement . Si on vous imite, vous serez fondateur ; si on ne vous imite pas, vous serez unique .

Voulez-vous me permettre d'envoyer votre discours au Journal encyclopédique ?6 Il faut que vous permettiez qu'on publie ce qui doit instruire et plaire ; je vous le demande en grâce pour mon pauvre siècle, qui en a besoin .

Adieu, être raisonnable et libre ; je vous aime autant que je vous estime, et c'est beaucoup dire .

V. »

1 D'Alembert répondra le 9 mars 1761 : « […] mon intention a été de dire [dans les Réflexions] qu'il ne faut point écrire l'histoire de son temps ; c'est ainsi que j'ai lu à l'Académie, c'est ce que porte la copie que j'ai sous les yeux ; il faut que le copiste se soit mépris en écrivant son siècle au lieu de son temps […]. »

2 «  […] je pense que chaque partie de l'histoire, prise en particulier, doit être écrite dans le sens naturel […] mais pour l'histoire générale, et surtout la partie de l'histoire qui nous touche le plus, je crois fermement qu'il faut , sinon l'écrire, au moins l'enseigner à rebours aux enfants [...] » Ibid .

3 D'Antoine Hamilton : voir page 1 : https://books.google.fr/books?id=33gbAQAAIAAJ&pg=PA41...

et page 41 .

4 Les jésuites n'avaient pas été mêlés directement au complot contre le roi de Portugal qui avait été le fait de quelques nobles ; mais Pombal les en rendit responsables et les fit expulser .

5 Albouin, roi des Lombards (561-571), conquis l'Italie et Rome sans coup férir (568-571) ; il fit de Pavie sa capitale : c'était la ville qui lui avait opposé le plus de résistance . Odoacre, fils d'Attila, chef des Hérules à la solde de l'Empire, se mit à leur tête et détrôna Augustule (476) et gouverna dès lors l'Italie avec le titre de patrice, que lui avait conféré l'empereur d'Orient . Attaqué par Théodoric, roi des Ostrogoths, il fut plusieurs fois défait et se rendit en 490 après avoir défendu Ravenne avec acharnement . Il fut assassiné par Théodoric dans un banquet . Son tombeau a été retrouvé près de Ravenne en 1854 .

6 D'Alembert devait répondre en post-scriptum : « Un de mes amis et des vôtres a fait un extrait de mon morceau pour le Journal encyclopédique . »

la vie est un fond triste qu'il faut égayer par des couleurs claires

... Pourtant que la nature est belle ....

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https://www.youtube.com/watch?v=OfJRX-8SXOs

 

« A Marie de Vichy de Chamrond, marquise du Deffand

[février-mars 1761] 1

Tenez madame , faites-vous lire ce brimborion dans vos moments de loisir . Puisse-t-il vous amuser et vous convaincre que La Pucelle est un ouvrage très moral .

J'ai peur que vous n'ayez de tristes moments . Je voudrais contribuer à vous en faire passer un gaiement . On dit que la vie est un fond triste qu'il faut égayer par des couleurs claires .

Ne lisez un chant de La Pucelle que quand vous aurez achevé le roman suisse de Jean-Jacques et le roman turc de La Popelinière .

Portez-vous bien madame et que votre estomac vous console de vos yeux . »

1 Ni la destinataire de cette lettre, ni sa date n'avaient été fixées jusqu'à une époque récente, mais elles s'infèrent , par exemple de la lettre du 6 mars 1761 à la marquise : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-correspondance-... ;

la destinataire est confirmée par une copie de la lettre par Wyatt .

23/02/2016

La guerre est toute propre à joindre à tous ses fléaux celui des banqueroutes

... Est-il besoin de le préciser de nos jours ? La ruine d'un acheteur vaut la ruine d'un vendeur , exception faite du marché des armes pour lequel tous les pays semblent trouver l'argent nécessaire , intérêt à sang pour sang .

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« A Gabriel Cramer

[février-mars 1761] 1

Mon cher ami, je crois que je suis plus fâché que vous de votre mésaventure . C'est bien là une véritable querelle d'Allemand . La guerre est toute propre à joindre à tous ses fléaux celui des banqueroutes : et la justice allemande est pire que les banqueroutiers .

Je suis honteux de vous parler de l'Ecclésiaste et de Salomon , quand vous avez à faire à des Juifs . Voilà probablement ce que vous demandez . C'est un grand hasard que je l'aie retrouvé car j'ai égaré ou brûlé un tas de papiers parmi lesquels se trouvait malheureusement l'Ode sur la mort de M. de Bareith 2 . J'avais passé une nuit entière à la refondre ; et j'étais si échauffé que je croyais en avoir fait un bon ouvrage .

Si je ne vous ai pas envoyé ce morceau avec les allégories il est absolument perdu .

Je n'ai d'autre ressource que de vous prier de m'envoyer un autre exemplaire . Sinon j'aurai recours à mon imagination au défaut de ma mémoire . Encore une fois je m'afflige très sérieusement de votre perte .

Mille tendres compliments à toute votre famille .

V. »

1 Les ouvrages mentionnés dans cette lettre forment la matière de la Seconde suite des mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie. , d'où la date proposée . Voir page 57 : https://books.google.fr/books?id=bp0DOrSvtd8C&pg=PA49&lpg=PA49&dq=seconde+suite+voltaire+cramer&source=bl&ots=7TJc8Td_bi&sig=Rqwsa4QNZGrN6kOEl0efuhw-dlo&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjUzsCCiI7LAhWKECwKHaQTDjIQ6AEIIzAB#v=onepage&q=seconde%20suite%20voltaire%20cramer&f=false

Le solitaire voit avec une extrême consolation que le public a des égards pour les gens qui pensent

... Qu'en pensez-vous ?

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« A Octavie Belot

[février-mars 1761]

Vous savez madame combien le solitaire des Alpes aime vos charmantes lettres ; mais tout Suisse qu'il est, il n'aime point du tout les romans suisses , et il déteste l'insolent orgueil d'un valet de Diogène qui insulte notre nation . Il est enchanté que la pièce de M. Diderot ait triomphé de la cabale . C'est une réparation d'honneur que le public lui fait d'avoir écouté la prétendue Comédie des philosophes .

Le solitaire voit avec une extrême consolation que le public a des égards pour les gens qui pensent . Mme Belot doit trouver son compte à cette disposition des esprits . On lui réitère du fond du cœur les assurances de la plus respectueuse estime . »

22/02/2016

C'est beaucoup d'être indépendant ; mais d’avoir trouvé le secret de l'être en France, cela vaut mieux

... Notre bureaucratie tatillonne doublée des normes européennes fait la vie dure aux travailleurs indépendants, libéraux comme paysans . L'auto-entreprenariat prend du plomb dans l'aile  et le salariat est à la ramasse .

Hé ! François, ramène moi du monoï et fait la bise aux vahinés, dopé au kava !

NDLR : cette dernière allusion vient d'une association d'idées tirée par la barbichette : vahiné => sucre vanillé bien connu, sucre vanillé => gâteau, gâteau du Pays de Gex => papette, papette=> Papeete, CQFD !

 Image illustrative de l'article Tarte à la papette

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tarte_%C3%A0_la_papette

 

« A Marie-Elisabeth de Dompierre de Fontaine

27 février 1761 à Ferney

Nos montagnes couvertes de neige et mes cheveux devenus aussi blancs qu'elles, m'ont rendu paresseux, ma chère nièce ; j'écris trop rarement . J'en suis très fâché, car c'est une grande consolation d'écrire aux gens qu'on aime : c'est une belle invention que de se parler de cent cinquante lieues pour vingt sous .

Avez-vous lu le roman de Rousseau ?1 Si vous ne l'avez pas lu, tant mieux . Si vous l'avez lu, je vous enverrai les Lettres que le marquis de Chimènes croit avoir faites sur ce roman suisse . Ce marquis de Chimènes est venu se camper chez nous avec tout son train et tous ses vers . Nous montrons l'orthographe à la cousine issue de germaine de Polyeucte et de Cinna . Si celle-là fait jamais une tragédie, je serai bien attrapé . Elle fait du moins de la tapisserie : je crois que c'est un des beaux arts, car Minerve, comme vous savez , était la première tapissière du monde . Il n'y a que la profession de tailleur qui soit au dessus , Dieu ayant été lui-même le premier tailleur, et ayant fait des culottes pour Adam quand il le chassa du paradis terrestre à coups de pied au cul .

Votre sœur embellit les dedans de Ferney, et moi je me ruine dans les dehors . C'est une terrible affaire que la création . Vous avez très bien fait de vous borner à rapetasser . Je vous crois actuellement bien à votre aise dans votre château ; mais je vous plains de n'avoir ni grand jardin ni grand lac : ce n'est pas assez d'avoir trois mille gerbes de champart 2, il faut que la vue soit satisfaite .

Le grand écuyer de Cyrus aura beau faire, il ne formera point de paysage où la nature n'en a pas mis . J'ai peur qu'à la longue le terrain ne vous dégoûte . Quand vous voudrez voir quelque chose de fort au-dessus des Délices, venez chez nous à Ferney . Surtout n'allez jamais à Paris : ce séjour n'est bon que pour les gens à illusion, ou pour les fermiers généraux . Vive la campagne, ma chère nièce ; vivent les terres, et surtout les terres libres où l'on est chez soi maître absolu, et où l'on n'a point de vingtièmes à payer . C'est beaucoup d'être indépendant ; mais d’avoir trouvé le secret de l'être en France, cela vaut mieux que d'avoir fait la Henriade .

Nous allons avoir une troupe de bateleurs auprès des Délices ; ce qui fait deux avec la nôtre . En attendant que nous ouvrions notre théâtre, je m'amuse à chasser les jésuites d'un terrain qu'ils avaient usurpé, et à tâcher de faire envoyer aux galères un curé de leurs amis . Ces petits amusements sont nécessaires à la campagne . Il ne faut jamais être oisif .

Votre jurisconsulte est-il à Hornoy ou à Paris ? Votre conseiller clerc qui écrit de si jolies lettres tous les jours de courrier à ses parents, est-il allé juger ? Le grand écuyer travaille-t-il en petits points ? Montez-vous à cheval ? Daumart est au lit depuis cinq mois sans pouvoir remuer . Tronchin vous a guérie parce qu'il ne vous a rien fait . Mais pour avoir fait quelque chose à Daumart, ce pauvre garçon en mourra, ou sa vie sera pire que la mort . C'est une bien malheureuse créature que ce Daumart ; mais son père était encore plus sot que lui, et son grand-père encore plus . Je n'ai pas connu le bisaïeul, mais ce devait être un rare homme .

J'ai commencé ma lettre par le roman de Rousseau, je veux finir par celui de La Popelinière . C'est , je vous jure, un des plus absurdes ouvrages qu'on ait jamais écrits : pour peu qu'il en fasse encore un dans ce goût, il sera de l'Académie .

Bonsoir : portez-vous bien . Je ne vous écris pas de ma main ; on dit que j'ai la goutte, mais ce sont mes ennemis qui font courir de bruit là . Je vous embrasse de tout mon cœur . »

1 Le passage « Avez-vous lu.... tous ses vers. » supprimé sur le manuscrit fut néanmoins imprimé, sauf la dernière phrase .

2 Dans la jurisprudence féodale, le champart est une portion du produit de la terre perçus par le seigneur d'une tenure .

J'assomme les frères de petites dépenses

... Et les faux frères, que payent-ils ? tous ces tricheurs fiscaux qui ne sont pas assommés mais assommants !

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« A Etienne-Noël Damilaville

27 février 1761

Reçu K. et L. Enivré du succès du Père de famille, je crois qu'il faut tout tenter pour mettre M. Diderot de l'Académie ; c'est toujours une espèce de rempart contre les fanatiques et les fripons . Si je peux exécuter quelques ordres pour monsieur Damilaville auprès de M. de Courteilles, je suis tout prêt et trop heureux .

Les frères ont-ils reçu un chant de Dorothée 1, retrouvé dans d'anciennes paperasses ? Et des Lettres du marquis de Chimène sur le roman de J.-J. ?

J'assomme les frères de petites dépenses . Je prie M. Thieriot de mettre tout sur son agenda . Il y a longtemps qu'il ne m'a écrit ; il ne sait pas que j'aime passionnément ses lettres . Mille tendres amitiés . »

1 Qui est maintenant le chant XIX de La Pucelle .