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20/01/2026

Partageons les dépouilles, prends les dîmes, et laisse-moi le reste ; bénis ma conquête, je protégerai ton usurpation : remplissons nos bourses ; dis de la part de Dieu qu’il faut m’obéir, et je te baiserai les pieds

... Le sabre et le goupillon, la kalashnikov et le turban, et tutti quanti , sous tous les cieux en guerre on trouve des bras armés soutenus par des religieux puants . 

 

 

« A Frédéric II, roi de Prusse

27 juillet [1770]

Vous et le roi de la Chine vous êtes à présent les deux seuls souverains qui soient philosophes et poètes. Je venais de lire un extrait de deux poèmes de l’empereur Kienlong 1, lorsque j’ai reçu la prose et les vers de Frédéric le Grand. Je vais d’abord à votre prose 2, dont le sujet intéresse tous les hommes, aussi bien que vous autres maîtres du monde. Vous voilà comme Marc-Aurèle, qui combattait par ses réflexions morales le système de Lucrèce.

J’avais déjà vu une petite réfutation 3 du Système de la Nature par un homme de mes amis. Il a eu le bonheur de se rencontrer plus d’une fois avec Votre Majesté : c’est bon signe quand un roi et un simple homme pensent de même ; leurs intérêts sont souvent si contraires que, quand ils se réunissent dans leurs idées, il faut bien qu’ils aient raison.

Il me semble que vos remarques doivent être imprimées : ce sont des leçons pour le genre humain. Vous soutenez d’un bras la cause de Dieu, et vous écrasez de l’autre la superstition. Il serait bien digne d’un héros d’adorer publiquement Dieu, et de donner des soufflets à celui qui se dit son vicaire. Si vous ne voulez pas faire imprimer vos remarques dans votre capitale, comme Kienlong vient de faire imprimer ses poésies à Pékin, daignez m’en charger, et je les publierai sur-le-champ.

L’athéisme ne peut jamais faire aucun bien, et la superstition a fait des maux à l’infini : sauvez-nous de ces deux gouffres 4. Si quelqu’un peut rendre ce service au monde, c’est vous.

Non seulement vous réfutez l’auteur, mais vous lui enseignez la manière dont il devait s’y prendre pour être utile.

De plus, vous donnez sur les oreilles à frère Ganganelli et aux siens ; ainsi, dans votre ouvrage, vous rendez justice à tout le monde. Frère Ganganelli et ses arlequins devaient bien savoir avec le reste de l’Europe de qui est la belle préface de l’Abrégé de Fleury 5. Leur insolence absurde n’est pas pardonnable. Vos canons pourraient s’emparer de Rome, mais ils feraient trop de mal à droite et à gauche : ils en feraient à vous-même, et nous ne sommes plus au temps des Hérules et des Lombards, mais nous sommes au temps des Kienlong et des Frédéric. Ganganelli sera assez puni d’un trait de votre plume ; Votre Majesté réserve son épée pour de plus belles occasions.

Permettez-moi de vous faire une petite représentation sur l’intelligence entre les rois et les prêtres, que l’auteur du Système reproche aux fronts couronnés et aux fronts tonsurés. Vous avez très grande raison de dire qu’il n’en est rien, et que notre philosophe athée ne sait pas comment va aujourd’hui le train du monde. Mais c’est ainsi, messeigneurs, qu’il allait autrefois ; c’est ainsi que vous avez commencé ; c’est ainsi que les Albouin, les Théodoric, les Clovis, et leurs premiers successeurs, ont manœuvré avec les papes. Partageons les dépouilles, prends les dîmes, et laisse-moi le reste ; bénis ma conquête, je protégerai ton usurpation : remplissons nos bourses ; dis de la part de Dieu qu’il faut m’obéir, et je te baiserai les pieds. Ce traité a été signé du sang des peuples par les conquérants et par les prêtres. Cela s’appelle les deux puissances.

Ensuite les deux puissances se sont brouillées, et vous savez ce qu’il en a coûté à votre Allemagne et à l’Italie. Tout a changé enfin de nos jours. Au diable s’il y a deux puissances dans les États de Votre Majesté et dans le vaste empire de Catherine II ! Ainsi vous avez raison pour le temps présent ; et le philosophe athée a raison pour le temps passé.

Quoi qu’il en soit, il faut que votre ouvrage soit public. Ne tenez pas votre chandelle sous le boisseau 6, comme dit l’autre.



Les peuples sont encor dans une nuit profonde ;
Nos sages à tâtons sont prêts à s’égarer :
Mille rois comme vous ont désolé le monde ;
C’est à vous seul de l’éclairer .

Ce que vous dites en vers 7 de mon héroïne Catherine II est charmant, et mérite bien que je vous fasse une infidélité.

Je ne sais si c’est le prince héréditaire de Brunswick ou un autre prince de ce nom qui va se signaler pour elle : voilà un héroïsme de croisade 8.

J’avoue que je ne conçois pas comment l’empereur ne saisit pas l’occasion pour s’emparer de la Bosnie et de la Servie : ce qui ne coûterait que la peine du voyage. On perd le moment de chasser le Turc de l’Europe : il ne reviendra peut-être plus ; mais je me consolerai si, dans ce charivari, Votre Majesté arrondit sa Prusse 9.

En attendant, vous écoutez les mouvements de votre cœur sensible, vous êtes homme quand vous n’êtes pas roi ; vos vers à Mme la princesse Amélie 10 sont de l’âme à laquelle j’ai été attaché depuis trente ans, et à laquelle je le serai le dernier moment de ma vie, malgré le mal que m’a fait votre royauté, et dont je souffre encore le contre-coup sur la frontière de mon drôle de pays natal. »

1 Éloge de la ville de Mouckden et de ses environs, poème composé par Kien-long, empereur de la Chine et de la Tartarie, actuellement régnant ; on y a joint une pièce de vers sur le thé ; traduits en français par le Père Amyot, et publiés par M. de Guignes, 1770, in-8° ; voir : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome29.djvu/462

et : https://books.google.fr/books?id=rS32Fdk_UScC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

2 Examen critique du Système de la nature ; voir lettre du 20 juillet 1770 à Cramer : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2026/01/08/bon-voyage-donc-6578296.html

5 Sur l'Abrégé de l'histoire ecclésiastique de Fleury ; voir lettre du 13 juin 1766 à d'Alembert : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/06/13/les-parlements-crient-contre-le-despotisme-mais-ceux-qui-fon.html

On sait que cette œuvre est de Frédéric II .

8 William Adolph , duc de Brunswick a été mis hors cadre par Frédéric II pour qu'il pût servir dans l'armée russe , mais il devait mourir d'une esquinancie le 28 août 1770 .

9 Flatterie à part, V* n'a manifestement pas compris les intérêts de la France dans la politique des grandes puissances du temps . Les dirigeants de la France et de l'Autriche se rendaient parfaitement compte du danger que l'extension de la puissance russe ferait un jour courir à l'Europe .

10 Élégie à ma sœur Amélie, pour la consoler de la perte de Mlle Hertefeld. Envoyée par Frédéric à V* avec la lettre du 7 juillet 1770 : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1770/Lettre_7950

Cette pièce fait partie des Œuvres posthumes de Frédéric.

19/01/2026

Je ne connais point de plus méprisable charlatan

... Hey ! Trump, on parle de toi ! Sois heureux, charlatan est bien trop doux pour un charognard de ton acabit .

 

 

« A Jean Le Rond d'Alembert, de l 'Académie française etc.

à Paris

27è juillet 1770 1

Premièrement, mon cher philosophe, ayez soin de votre santé. Vie de malingre, vie insupportable, mort continuelle avec des moments de résurrection ; j’en sais des nouvelles depuis plus de soixante ans.

2° Vous avez sans doute l’écrit du roi de Prusse contre le Système de la Nature ; vous voyez qu’il prend toujours le parti de son tripot, et qu’il est fâché que les philosophes ne soient pas royalistes. Je ne trouve pas ces messieurs adroits . Ils attaquent à la fois Dieu et le diable, les grands et les prêtres. Que leur restera-t-il ?

Le Système de la Nature est trop long, à mon avis ; il y a trop de répétitions, trop d’incorrections.

C’est apparemment pour ne pas paraître écolier de Spinosa et de Straton qu’il n’admet point une intelligence éternelle répandue, je ne sais comment, dans ce monde. Il me semble qu’il y a de l’absurdité à faire naître des intelligences du mouvement et de la matière qui ne le sont pas . Au moins le roi de Prusse relève fort bien cette bizarrerie.

Voilà une guerre civile entre les incrédules 2. Je connais une autre réfutation 3 qui va ( dit-on ) être imprimée. Nos ennemis diront que la discorde est dans le camp d’Agramant 4.

Toutefois il faut que les deux partis se réunissent. Je voudrais que vous fissiez cette réconciliation, et que vous leur dissiez : « Passez-moi l’émétique, et je vous passerai la saignée 5. »

Le roi de Prusse ne me parle pas plus de certaine statue que de celle du Festin de Pierre ; ne lui avez-vous pas écrit ? ne vous a-t-il pas répondu ?

Il ne me sied pas d’en parler à Catherine l’héroïne. Ce serait à Protagoras-Diderot d’en écrire à cette Amazone ; mais surtout il faudrait dire qu’on ne recevra que peu . On doit ménager sa bourse, que Moustapha épuise. Je ménagerai certainement celle de Jean-Jacques, et je réprimerai l’orgueil de Diogène. Je ne connais point de plus méprisable charlatan . Quelle différence de ces joueurs de gobelets à vous !

Je vous embrasse bien fort, mon cher ami. »

1 Manuscrit olographe sauf la date et l'adresse, contresigné « Marin » (mais pas de sa main), divers cachets ; éd. Kehl qui remplace tout le second alinéa , à partir de Vous voyez ,,, jusqu'à ,,, trop long par ouvrage, ce qui donne au message un tout autre ton .

2C'est-à-dire entre les adversaires du christianisme, déistes et athées . Voir John Pappas , « Voltaire et la guerre civile philosophique », Revue d'histoire littéraire de la France, 1961 .

3  Sa propre réfutation ; voir lettre du 1er juin 1770 à Cramer : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2025/11/01/disposer-favorablement-les-esprits-il-serait-meme-tres-bon-d-6568860.html

Il s’agit de la brochure intitulée Dieu, Réponse au Système de la Nature (1770), in-8° de cinquante-six pages, et dont il est parlé ici :

https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome18.djvu/386

et : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome19.djvu/171

4 Cette réminiscence du Roland Furieux, de l'Arioste ( Agramante conduit le camp des adversaires de Pâris dans leur assaut ) est passée en proverbe .

5  Dans L’Amour médecin, acte III, scène 1, Desfonandrès dit : « Qu’il me passe mon émétique pour la malade dont il s’agit, et je lui passerai tout ce qu’il voudra pour le premier malade dont il sera question. »

Tout en poursuivant ses attaques doctrinales contre l'athéisme, V* va travailler à réconcilier, sur le plan politique,les adversaires de la religion catholique .