24/03/2026
Je ne vois pas pourquoi tant se modérer avec Moustapha, qui ne se modérerait point s’il était vainqueur... la première des qualités en politique, la hardiesse. La finesse n’a jamais réussi à personne dans les grandes choses
... Quelques motifs de réflexion en ces temps de guerre orientale ...
« A Catherine II, impératrice de Russie
À Ferney, 21 septembre 1770
Madame,
Vive l’auguste, l’adorable Catherine ! vivent ses troupes victorieuses ! Sa lettre du 20 auguste, nouveau style 1, est du plus beau style dont on ait jamais écrit. L’armée d’Alexandre forcera enfin les Athéniens à dire du bien d’elle. L’envie est contrainte d’admirer.
Votre Majesté a bien raison ; la guerre est très utile à un pays quand on la fait avec succès sur les frontières. La nation devient alors plus industrieuse, plus active, comme plus terrible 2. Les Turcs sont battus de tous côtés chez eux, et chaque victoire augmente encore le courage et l’espérance de vos troupes. Les échos ont dit à nos Alpes que, tandis que le vizir repasse le Danube en désordre, le général Tottleben a vaincu un corps considérable de Turcs vers Erzerum, et s’est même emparé de cette ville.
Si la chose est vraie, il me semble que Votre Majesté ne peut hésiter à suivre sa destinée, qui l’appelle à si haute voix. La plus grande des révolutions est commencée ; votre génie l’achèvera. J’ai dit il y a longtemps que si jamais l’empire turc est détruit, ce sera par la Russie 3 . Mon auguste impératrice accomplira ma prédiction. Je ne crains plus la paix après 4 la lettre dont elle m’honore.
Un grand monarque 5 m’avait mandé que non-seulement Votre Majesté ferait la paix, mais qu’elle la ferait avec modération . Je ne vois pas pourquoi tant se modérer avec Moustapha, qui ne se modérerait point s’il était vainqueur.
Quand je parlais de paix, en la redoutant ; quand je disais que vous en dicteriez les conditions 6, j’étais bien loin d’imaginer que Votre Majesté abandonnerait ces braves Spartiates. Dieu me préserve de l’en soupçonner ! mais, après tant de victoires, il ne s’agit pas d’obtenir leur grâce auprès de leur vilain maître : il est temps qu’ils n’aient d’autre maître que ma protectrice, ou plutôt qu’ils soient libres sous ses drapeaux.
J’ai craint quelque temps que votre armée ne passât le Danube, et ne s’exposât à quelques revers. J’ai cru le Danube très difficile à traverser en présence des Turcs, et la retraite plus difficile ; mais à présent tout me paraît aisé . La terreur s’est emparée d’eux, et cette terreur combat pour vous. Je suis persuadé que dix mille de vos soldats battraient cinquante mille Osmanlis.
Je ne suis pas surpris que votre âme, faite pour toutes les grandes choses, prenne goût à une pareille guerre. Je crois vos troupes de débarquement revenues en Grèce, et votre flotte de la mer Noire menaçant les environs de Constantinople. Si cette révolution de l’Égypte, dont on m’avait tant flatté, pouvait s’effectuer, je croirais l’empire turc détruit pour jamais.
Il me semble qu’il a manqué aux Vénitiens la première des qualités en politique, la hardiesse. La finesse n’a jamais réussi à personne dans les grandes choses ; elle n’est bonne que pour les moines.
Mais devant qui osai-je me livrer à mes idées ? Je parle au génie tutélaire du Nord ; je dois me taire, imposer silence à mon enthousiasme, et rester dans les bornes du profond respect et de l’attachement qui me met aux pieds de Votre Majesté impériale, pour le peu que j’ai à vivre.
L’Ermite de Ferney. »
2 V* ne prend pas garde qu'une formule comme celle-ci le ferait passer pour plus favorable à la guerre de conquête qu'à une guerre défensive .
3 C’était en 1752 que Voltaire l’avait dit ; voir: https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome23.djvu/533
4 Par un saut du même au même, l'édition de Kehl suivie par les autres éditions omet les mots la paix après, ce qui ôte tout sens à la phrase .
5 Le roi de Prusse ; voir lettre du 18 août 1770 : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1770/Lettre_7995
6 Dans la lettre du 25 août 1770 à Catherine II : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2026/02/26/pardonnez-moi-cette-opiniatrete.html
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23/03/2026
peut-être tous ces succès et toutes ces espérances s'évanouiront
... Avis prémonitoire à tous ces partis qui se croient glorieux au sortir des ces élections municipales en visant la présidentielle 2027 .
« A Joseph Vasselier, Secrétaire
des Postes, etc .
À Lyon
[vers le 18 septembre 1770] 1
Il y a plus de quinze jours, monsieur, qu'on nous manda de Venise cette fatale nouvelle que je ne crus pas . Elle était pourtant si intéressant et si singulière que j'en dis un mot à M. le duc de Choiseul 2, mais je la regardai comme un bruit vague auquel je n'ajoutai pas de foi .
Je vous demande en grâce de vous informer à Lyon si cette nouvelle est confirmée par quelques autres lettres de Marseille .
Cette horrible aventure serait de la plus grande importance . Il ne faudrait qu’un seul allié à l’impératrice du Nord pour détruire en six semaines l'empire des Turcs . Une flotte russe couvre la mer Noire, les Russes dans la dernière bataille contre le grand vizir n'ont eu que la peine de tuer . Trente mille hommes en ont défait cent cinquante mille bien retranchés , sans perdre un seul officier de marque 3. Voilà le moment de la plus grande et de la plus belle révolution ; mais peut-être tous ces succès et toutes ces espérances s'évanouiront .
Comment se porte M. Tabareau ? »
1 Original passé à la vente chez Charavay le 15 décembre 1879 . La date est fixées par le début de la lettre ; d'autre part V* n'a pas reçu la lettre de Choiseul dont il est question dans la note suivante .
2 C'est dans la lettre du 7 septembre 1770 à Choiseul que V* a parlé des nouvelles alarmantes concernant l'ambassadeur de France à Constantinople, et, précédemment dans une lettre à la duchesse du 2 septembre 1770 ; voir :http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2026/02/28/je-ne-m-accoutume-pas-plus-aux-sottises-enormes-dans-lesquel-6585655.html
Le 17 septembre Choiseul répondit à V* : « La nouvelle qui vous est venue de Venise est de toute fausseté ». Elle n’était pas seulement fausse, mais gênait Choiseul, artisan d'une entente avec la Turquie contre la Russie : il n'aurait guère apprécié le mot de V* la trouvant si intéressante.
3 V* fait écho à la lettre de Catherine II du 2/13 août 1770 à propos de la bataille de la rivière Larga et de celle du « ruisseau Kagul » ( près d'Ismaël ou Ismaïlia) : « Il n'y a pas une seule personne de marque tuée. »
Voir : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1770/Lettre_7981
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