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26/04/2017

il faut dire la vérité. J’ai soin de mettre à la tête et à la fin de chaque commentaire une demi-once d’encens... mais, dans les remarques, je ne connais personne, je ne songe qu’à être utile

... Les deux présidentiables français sauraient-ils appliquer cela ? L'une me semble loin, infiniment loin du compte . L'autre s'en approche autant qu'il peut, autant qu'il sait, c'est toujours ça de bien .

 

 

« A Charles Pinot Duclos

Aux Délices 7 juin 1762

Mademoiselle Corneille, les frères Cramer, et moi, monsieur, nous vous devons des remerciements. Vous trouverez sans doute les commentaires sur Rodogune un peu sévères ; mais il faut dire la vérité. J’ai soin de mettre à la tête et à la fin de chaque commentaire une demi-once d’encens pour Corneille ; mais, dans les remarques, je ne connais personne, je ne songe qu’à être utile. On dira, de mon vivant, que je suis fort insolent ; mais, après ma mort, on dira que je suis très juste : et comme je mourrai bientôt, je n’ai rien à craindre.

Voici une petite annonce que je vous prie de montrer à l’Académie ; je la ferai insérer dans les papiers publics : on verra que je donne beaucoup plus que je n’ai promis. Je compte vous envoyer dans un mois la traduction de la conspiration contre Auguste ; vous verrez ce que c’est que Shakespear, qu’on oppose à Corneille : c’est madame Gigogne 1 qu’on met à côté de mademoiselle Clairon.

L’Héraclius de Calderon est encore pis. Il est bon de faire connaître le génie des nations. La question de savoir si Corneille a pris une demi-douzaine de vers de Calderon, comme il en a pris deux mille des autres auteurs espagnols, est une question très frivole.

Ce qui est important, c’est de faire connaître combien Corneille, malgré tous ses défauts, était sublime et sage dans le temps qu’on ne représentait sur les autres théâtres de l’Europe que des rêves extravagants.

Le Père de Tournemine 2, qu’on cite, et qu’on a tort de citer était connu chez les jésuites par ces deux petits vers :

C’est notre père Tournemine,

Qui croit tout ce qu’il imagine.

Le confesseur du roi d’Espagne, qu’il avait consulté, n’en savait pas plus que lui ; et l’ancien bibliothécaire 3 du roi d’Espagne, qui m’a envoyé la première édition de l’Héraclius de Calderon, en sait beaucoup plus que le confesseur et le père Tournemine. Ce que dit Corneille dans l’examen d’Héraclius, loin d’être une preuve que l’Héraclius espagnol est une imitation du français, semble prouver tout le contraire. Car, premièrement, il n’y a pas d’imitation ; l’Héraclius espagnol ne ressemble pas plus à celui de Corneille, que les Mille et une Nuits ne ressemblent à l’Enéide : et il ne s’agit, encore une fois, que d’une douzaine de vers. Secondement, Corneille dit 4 que sa pièce est un original dont il s’est fait plusieurs belles copies 5; or certainement la pièce de Calderon n’est pas une belle copie, c’est un monstre ridicule.

Remarquez de plus que si Corneille avait eu un Espagnol en vue, si un Espagnol avait pu prendre deux lignes d’un Français, ce qui n’est jamais arrivé, Corneille n’eût pas manqué de dire que Calderon avait fait le même honneur à notre théâtre que Corneille avait fait au théâtre de Madrid, en imitant le Cid ? Le Menteur, la Suite du Menteur, et Don Sanche d’Aragon. Corneille, en parlant de ces prétendues belles copies, entend plusieurs tragédies, soit de son frère, soit d’autres poètes, dans lesquelles les héros sont méconnus et pris pour d’autres jusqu’à la fin de la pièce.

Enfin il n’y a qu’à lire l’Héraclius de Calderon ; cela seul terminera le procès. Vous pouvez lire, monsieur, ma lettre à l’Académie, ne fût-ce que pour l’amuser ; mais je me flatte qu’elle voudra bien peser mes raisons. Vous aimez le vrai plus que personne : il y a tant de préjugés dans ce monde, qu’il faut au moins n’en point avoir en littérature. »



1 Sur Mme Gigogne qui apparaît dans le Pot pourri au chapitre VII, voir Georges Doutrepont, Les types populaires de la littérature française, Académie royale de Belgique, Classe des lettres et sciences morales et politiques, mémoires, 1926 . Voir : http://visualiseur.bnf.fr/CadresFenetre?O=NUMM-101503&M=tdm

et : http://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_1931_num_10_3_6802_t1_0632_0000_2

4 Au début de son « Examen d'Héraclius » . Voir : http://www.theatre-classique.fr/pages/theorie/CORNEILLE_HERACLIUS.HTM

5 Ce membre de phrase qui manque dans la copie Beaumarchais-Kehl , est restitué dans l'édition de Kehl .

 

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