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11/06/2017

La superstition est le plus abominable fléau de la terre

... Et allez , zou ! allez ! vous dis-je, lire votre horoscope, gogos dangereux pour vous et vos concitoyens . Que le diable vous patafiole, s'il pouvait exister .

 

 

 

« A Isaac Pinto, etc .,Rue Coquillière, vis-à-vis la Rue des Vieux-Augustins à Paris.

Aux Délices par Genève 21è juillet 1762 1

Les lignes dont vous vous plaignez, monsieur, sont violentes et injustes 2. Il y a parmi vous des hommes très instruits et très respectables, votre lettre m'en convainc assez . J'aurai soin de faire un carton dans la nouvelle édition 3. Quand on a un tort il faut le réparer et j'ai eu tort d’attribuer à toute une nation les vices de plusieurs particuliers .

Je vous dirai avec la même franchise, que bien des gens ne peuvent souffrir ni vos lois, ni vos livres, ni vos superstitions ; ils disent que votre nation s'est fait de tout temps beaucoup de mal à elle-même, et en a fait au genre humain . Si vous êtes philosophe, comme vous paraissez l'être, vous pensez comme ces messieurs, mais vous ne le direz pas . La superstition est le plus abominable fléau de la terre ; c'est elle qui de tous les temps a fait égorger tant de juifs et tant de chrétiens ; c'est elle qui vous envoie encore au bucher chez des peuples d'ailleurs estimables . Il y a des aspects sous lesquels la nature humaine est la nature infernale . On sécherait d'horreur si on regardait toujours par ces côtés . Mais les honnêtes gens en passant par la Grève où l'on roue, ordonnent à leur cocher d'aller vite , et vont se distraire à l'opéra du spectacle affreux qu'ils ont vu sur leur chemin .

Je pourrais disputer avec vous sur les sciences que vous attribuez aux anciens Juifs, et vous montrer qu'ils n'en savaient pas plus que les Français du temps de Chilpéric 4; je pourrais vous faire convenir que le jargon d'une petite province, mêlé de chaldéen, de phénicien et d'arabe, était une langue aussi indulgente et aussi rude que notre ancien gaulois, mais je vous fâcherais peut-être et vous me paraissez trop galant homme pour que je veuille vous déplaire . Restez juif, puisque vous l’êtes, vous n'égorgerez point quarante-deux mille hommes pour n'avoir pas bien prononcé shibboleth 5, ni vingt-quatre mille pour avoir couché avec des Madianites 6 ; mais soyez philosophe, c'est tout ce que je peux vous souhaiter de mieux dans cette courte vie .

J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec tous les sentiments qui vous sont dus, votre très humble et très obéissant serviteur.

V.

chrétien, gentilhomme ordinaire de la

chambre du roi très chrétien »

1 Copie contemporaine sur laquelle on lit deux mentions : l'une de Malesherbes, « J'ai fait copie de cette lettre sur l'original que M. Pinto m'a communiqué . » ; l'autre , d'une autre main, notant que le manuscrit original est autographe à partir de J'ai l'honneur . La copie a été suivie ici .

2 Pinto avait annoncé vers le 10 juillet 1762 à V* ses Réflexions critiques sur le 1er chapitre du tome VIIè des Œuvres de M. de Voltaire, 1762, . Le passage qu'il visait est au début du volume V( et non VII) de la Collection complète, 1756 . Il forme maintenant la première section de l'article « Juifs » du Dictionnaire philosophique . Sur Pinto, voir Arthur Hertzberg, The french enlightment and the Jews, 1968 . sur ses relations avec V* voir J. S. Wijler, 1923 .

3 V* ne tint pas cette promesse et ne fit pas de carton .

4 C'est largement le sujet du Taureau blanc .

5 Juges , XII, 6 .

6 Nombres, XXV, 6 .

 

 

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