13/04/2026
tout ce qui nous environne est l’empire du doute, et le doute est un état désagréable
... For sure !
« A Frédéric II, roi de Prusse
À Ferney 12 octobre [1770]
Sire,
Nous avons été heureux pendant quinze jours ; d’Alembert et moi, nous avons toujours parlé de Votre Majesté 1; c’est ce que font tous les êtres pensants ; et s’il y en a dans Rome, ce n’est pas de Ganganelli qu’ils s’entretiennent. Je ne sais si la santé de d’Alembert lui permettra d’aller en Italie : il pourrait bien se contenter cet hiver du soleil de Provence, et n’étaler son éloquence sur le héros philosophe qu’aux descendants de nos anciens troubadours. Pour moi, je ne fais entendre mon filet de voix qu’aux Suisses et aux échos du lac de Genève.
J’ai été d’autant plus touché de votre dernière lettre que j’ai osé prendre en dernier lieu Votre Majesté pour mon modèle. Cette expression paraîtra d’abord un peu ridicule : car en quoi un vieux barbouilleur de papier pourrait-il tâcher d’imiter le héros du Nord ? Mais vous savez que les philosophes vinrent demander des règles à Marc-Aurèle quand il partit pour la Moravie 2, dont Votre Majesté revient.
Je voudrais pouvoir vous imiter dans votre éloquence, et dans le beau portrait que vous faites de l’empereur 3. Je vois à votre pinceau que c’est un maître qui a peint son disciple.
Voici en quoi consiste l’imitation à laquelle j’ai tâché d’aspirer c’est à retirer dans les huttes de mon hameau quelques Genevois échappés aux coups de fusil de leurs compatriotes, lorsque j’ai su que Votre Majesté daignait les protéger en roi dans Berlin.
Je me suis dit : les premiers des hommes peuvent apprendre aux derniers à bien faire. J’aurais voulu établir, il y a quelques années, une autre colonie à Clèves, et je suis sûr qu’elle aurait été bien plus florissante, et plus digne d’être protégée par Votre Majesté ; je ne me consolerai jamais de n’avoir pas exécuté ce dessein ; c’était là où je devais achever ma vieillesse. Puisse votre carrière être aussi longue qu’elle est utile au monde, et glorieuse à votre personne !
Je viens d’apprendre que M. le prince de Brunswick 4, envoyé par vous à l’armée victorieuse des Russes, y est mort de maladie. C’est un héros de moins dans le monde, et c’est un double compliment de condoléance à faire à Votre Majesté : il n’a qu’entrevu la vie et la gloire ; mais, après tout, ceux qui vivent cent ans font-ils autre chose qu’entrevoir ? Je n’ai fait qu’entrevoir un moment Frédéric le Grand ; je l’admire, je lui suis attaché, je le remercie, je suis pénétré de ses bontés pour le moment qui me reste : voilà de quoi je suis certain pour ces deux instants.
Mais pour l’éternité, cette affaire est un peu plus équivoque ; tout ce qui nous environne est l’empire du doute, et le doute est un état désagréable. Y a-t-il un Dieu tel qu’on le dit, une âme telle qu’on l’imagine, des relations telles qu’on les établit ? Y a-t-il quelque chose à espérer après le moment de la vie 5? Gilimer, dépouillé de ses États 6, avait-il raison de se mettre à rire quand on le présenta devant Justinien ? et Caton avait-il raison de se tuer, de peur de voir César ? La gloire n’est-elle qu’une illusion ? Faut-il que Moustapha, dans la mollesse de son harem, faisant toutes les sottises possibles, ignorant, orgueilleux, et battu, soit plus heureux, s’il digère, qu’un héros philosophe qui ne digérerait pas ?
Tous les êtres sont-ils égaux devant le grand Être qui anime la nature ? En ce cas, l’âme de Ravaillac serait à jamais égale à celle de Henri IV ; ou ni l’un ni l’autre n’aurait eu d’âme. Que le héros philosophe débrouille tout cela, car, pour moi, je n’y entends rien.
Je reste, du fond de mon chaos, pénétré de respect, de reconnaissance et d’attachement pour votre personne, et du néant de presque tout le reste. »
1 Bonne nouvelle confirmée au roi de Prusse par une lettre de d'Alembert écrite de Lyon le jour même : « Je viens de passer quinze jours à Ferney chez M. de Voltaire ; il m'a paru pénétré de reconnaissance des bontés de V[otre] M[ajesté] , et les sentir avec un vif attendrissement . Il m'a souvent parlé avec le plus grand intérêt de tout ce que la philosophie et les lettres doivent à V M, du besoin égal et important qu'elles ont et de votre protection et de votre exemple, et du vœu unanime qu'elles doivent faire pour la conservation de vos jours si précieux à l'humanité. » (Œuvres de Frédéric, XXIV, 556)
2 L'allusion à Marc-Aurèle, en rapport avec la Moravie, s'explique de façon précise par un mot de Frédéric lui même, dans une lettre du 9 ou 10 septembre 1752 : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1752/Lettre_2429
Frédéric confondait Carnovia ( actuellement Jägendorf ) avec Carnurum, où avait séjourné Marc-Aurèle ; en 1778, selon une note des Œuvres de Frédéric, XXII, 335, il fait encore la même confusion que semble partager V*.
3 Frédéric a en effet raconté son entrevue avec Joseph II qui semble avoir eu des échos dans l’œuvre de V*, par exemple dans l’Eloge historique de la raison ; voir lettre du 16 septembre 1770 : https://fr.wikisource.org/wiki/Correspondance_de_Voltaire/1770/Lettre_8025
et voir/écouter : https://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/voltaire-eloge-historique-de-la-raison.html
4 Guillaume-Adolphe, né en 1745, mort en Bessarabie le 24 août 1770 ; il était membre de l’Académie de Berlin. Outre ce prince, Frédéric avait encore envoyé d’autres officiers à l’armée russe. Voir lettre du 27 juillet 1770 à Frédéric : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2026/01/19/partageons-les-depouilles-prends-les-dimes-et-laisse-moi-le-6579843.html
5 Ces lignes expriment de façon sincère les doutes de V* : il se sent incapable de répondre à ces questions .
6 Gilimer fut le dernier roi des Vandales.
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