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21/03/2012

On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend envie de marcher à quatre pattes

 

jj le tristounet.jpg

 

 

 

« A M. Jean-Jacques ROUSSEAU 1

A PARIS.

30 août [1755]

J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain 2; je vous en remercie. Vous plairez aux hommes, à qui vous dites leurs vérités, mais vous 3 ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes les horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse se promettent tant de consolations. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes, il prend envie de marcher à quatre pattes 4, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada premièrement, parce que les maladies 5 dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand médecin de l'Europe, et que je ne trouverais pas les mêmes secours chez les Missouris; secondement, parce que la guerre est portée dans ces pays-là 6, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie 7, où vous devriez être.

Je conviens 8 avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre; et ce qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter 9. Dès que vos amis eurent commercé le Dictionnaire encyclopédique, ceux qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées, et même de jansénistes. Si j'osais me compter parmi ceux dont les travaux n'ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir 10 des gens acharnés à me perdre du jour que je donnai la tragédie d'Œdipe; une bibliothèque de calomnies ridicules imprimées 11 contre moi; un prêtre ex-jésuite 12, que j'avais sauvé du dernier supplice, me payant par des libelles diffamatoires du service que je lui avais rendu un homme 13, plus coupable encore, faisant imprimer mon propre ouvrage du Siècle de Louis XIV avec des notes 14 dans lesquelles la plus crasse ignorance vomit les plus infâmes impostures; un autre, qui vend à un libraire 15 quelques chapitres d'une prétendue Histoire universelle, sous mon nom le libraire assez avide pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits et de noms estropiés; et enfin des hommes assez lâches et assez méchants 16 pour m'imputer la publication de cette rapsodie 17. Je vous ferais voir la société infectée de ce genre d'hommes inconnu à toute l'antiquité, qui, ne pouvant embrasser une profession honnête, soit 18 de manœuvre, soit de laquais, et sachant malheureusement lire et écrire, se font courtiers de littérature 19, vivent de nos ouvrages, volent des manuscrits, les défigurent, et les vendent. Je pourrais me plaindre que 20 des fragments d'une plaisanterie faite, il y a près de trente ans, sur le même sujet que Chapelain eut la bêtise de traiter sérieusement, courent 21 aujourd'hui le monde par l'infidélité et 22 l'avarice de ces malheureux qui ont mêlé leurs grossièretés à ce badinage, qui en ont rempli les vides avec autant de sottise que de malice, et qui enfin, au bout de trente ans, vendent partout en manuscrit ce qui n'appartient qu'à eux, et qui n'est digne que d'eux. J'ajouterais qu'en dernier lieu on 23 a volé une partie des matériaux que j'avais rassemblés dans les archives publiques pour servir à l'Histoire de la Guerre de 1741, lorsque j'étais historiographe de France; qu'on 24 a vendu à un libraire de Paris ce fruit de 25 mon travail; qu'on se saisit à l'envi de mon bien, comme si j'étais déjà mort, et qu'on le dénature pour le mettre à l'encan. Je vous peindrais l'ingratitude, l'imposture et la rapine, me poursuivant depuis quarante ans jusqu'au pied des Alpes, jusqu'au bord de mon tombeau 26. Mais que conclurai-je de toutes ces tribulations ? Que je ne dois pas me plaindre; que Pope, Descartes, Bayle, le Camoens, et cent autres, ont essuyé les mêmes injustices, et de plus grandes; que cette destinée est celle de presque tous ceux que l'amour des lettres a trop séduits.

Avouez en effet, monsieur, que ce sont là de ces petits malheurs particuliers dont à peine la société s'aperçoit. Qu'importe au genre humain que quelques frelons pillent le miel de quelques abeilles ?
Les gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites querelles, le reste du monde ou les ignore ou en rit.

De toutes les amertumes répandues sur la vie humaine, ce sont là les moins funestes. Les épines attachées à la littérature et à un peu de réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui, de tout temps, ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron 27, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace, n'eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépide, lisaient peu Platon et Sophocle; et pour ce tyran sans courage, Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste, il ne fut un détestable assassin que dans le temps où il fut privé de la société des gens de lettres.

Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles de l'Italie; avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la Saint-Barthélemy, et que la tragédie du Cid ne causa pas les troubles 28 de la Fronde. Les grands crimes n'ont guère 29 été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des hommes, depuis Thomas Kouli-kan, qui ne savait pas lire, jusqu'à un commis de la douane, qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l'âme, la rectifient, la consolent 30. elles vous servent, monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles; vous êtes comme Achille, qui s'emporte contre la gloire, et comme le père Malebranche, dont l'imagination brillante écrivait contre l'imagination 31.

Si quelqu'un doit se plaindre de lettres, c'est moi, puisque, dans tous les temps et dans tous les lieux, elles ont servi à me persécuter; mais il faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait, comme il faut aimer la société dont tant d'hommes méchants corrompent les douceurs, comme il faut aimer sa patrie, quelques injustices qu'on y essuie 32 comme il faut aimer et servir l'Être suprême, malgré les superstitions et le fanatisme qui déshonorent si souvent son culte.

M. Chappuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes. Je suis très-philosophiquement et avec la plus tendre estime, etc. »

 

1 Cette lettre fut d'abord imprimée dans la première édition de l'Orphelin de la Chine, qui est de septembre 1755. Mais ce fut sur une copie différente, et sans doute manuscrite, que fut faite l'impression dans le Mercure d'octobre 1755, page 124; elle fut reproduite, avec les différences, dans le Mercure de novembre 1755, page 56. Un texte différent est dans le Portefeuille trouvé (voyez la note, tome VI, page 337). Les éditions in-4° (1768), encadrée (1775), et de Kehl, ne présentent pas le même texte. Je crois que les éditeurs de Kehl ont fondu de leur mieux les
différentes versions. Il eût mieux valu sans doute s'arrêter au texte de 1755, dernière édition du vivant de l'auteur, et donner en notes les variantes. Mais elles sont en si grande quantité que, pour le plus grand nombre des lecteurs, c’eût été trop fastidieux. C'est par cette raison que je n'ai pu me déterminer à reproduire toutes les variantes. J'en donne peut-être trop; mais j'avertis (on peut et m'excuser et me blâmer également de cela) que je ne les donne pas toutes. (B.)
La réponse de J.J. Rousseau est du 10 septembre :
 http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2012/03/22/je-n-aspire-pas-a-nous-retablir-dans-notre-betise-quoique-je.html

 

 

3 Variante et vous .

 

4 C'est ainsi que Palissot fit marcher Rousseau dans la comédie des Philosophes. Voir : Lettres du 1er décembre 1755 et du 4 juin 1760, à Palissot.

 

5 VAR. : maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d'Europe nécessaire; secondement.

 

6 VAR : ce pays-là.

 

7 VAR. : votre patrie, où vous êtes tant désiré.

 

8 VAR. J'avoue avec vous.

 

9 VAR. : se rétracter. Vous savez quelles traverses vos amis essuyèrent quand ils commencèrent cet ouvrage aussi utile qu'immense de l’Encyclopédie, auquel vous avez tant contribué. Si j'osais, etc.

 

10 VAR. : voir une troupe de misérables acharnés.

 

11 VAR. imprimée.

 

12 L'abbé Desfontaines.

 

13 La Beaumelle.

 

14 VAR. Des notes où la plus crasse ignorance débite les calomnies les plus effrontées un autre.

 

15 VAR :Vend à un libraire une prétendue Histoire universelle.

 

16 VAR. et le libraire assez avide, assez sot pour, etc.

 

17 VAR : pour m'imputer cette rapsodie.

 

18 VAR. soit de laquais, soit de manœuvres.

 

19 VAR. de la littérature, volent des manuscrits.

 

20 VAR. qu'une plaisanterie.

 

21 VAR. court.

 

22 VAR. et l'infâme avarice de ces malheureux qui l'ont défigurée avec autant de sottise que de malice, et qui, au bout de trente ans, vendent partout cet ouvrage, lequel certainement n'est pas le mien, et qui est devenu le leur.

 

23 VAR. on a osé fouiller dans les archives les plus respectables, et y voler une partie des mémoires que j'y avais mis en dépôt lorsque j'étais.

 

24 VAR. et qu'on a vendu.

 

25 VAR. de mes travaux. Je vous peindrais.

 

26 VAR. tombeau. Mais, monsieur, avouez aussi que ces épines attachées à la littérature et à la réputation ne sont, etc.

 

27 VAR. ni Cicéron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace, ne furent les auteurs des proscriptions de Marius, de Sylla, de ce débauché d'Antoine, de cet imbécile Lépide, de ce tyran sans courage Octave Cépias, surnommé si lâchement Auguste. Avouez que le badinage, etc.

 

28 VAR. les guerres de la Fronde.

 

29 VAR n'ont été.

 

30 VAR. la consolent; et elles font même votre gloire dans le temps que vous écrivez contre elles. Vous êtes comme Achille.

 

31 Dans le Mercure d'octobre 1755, immédiatement après le mot imagination, vient l'alinéa qui commence par ces mots: M. Chappuis, etc.

 

32 C'est ici que finissait la lettre dans l'édition qui est à la suite de l'Orphelin de la Chine, Paris, Lambert, 1755, in-12. Ce qui termine l'alinéa fut ajouté en 1756. (B.)

 

c'est d'ailleurs un voleur public

 

Quand Volti fâché, Volti faire ainsi !!

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« A M. BERRYER,

lieutenant général de police.

Aux Délices, 30 août [1755]

Monsieur, je crois devoir avoir l'honneur de vous envoyer la copie de la lettre que j'écris aux syndics de la librairie, c'est une affaire dont j'ai déjà informé M. d'Argenson, et que je recom-
mande à votre protection et à votre justice, avec les instances les plus pressantes.
Je dois aussi, monsieur, vous donner avis qu'il y a dans Paris un réfugié, nommé Grasset, fort connu de Corbi, et qui est en relation avec les libraires. Il montre partout votre contre-seing, et il s'en sert, ainsi que de celui de M. le comte d'Argenson, pour son commerce frauduleux; c'est d'ailleurs un voleur public. Chassé en dernier lieu de Genève, il n'échappera pas à vos lumières et à votre vigilance, s'il est encore à Paris. Il est connu de plusieurs libraires. Il va à Marseille. C'est tout ce que j'en sais pour le présent.
Permettez-moi de vous renouveler les assurances du dévouement respectueux avec lequel je serai toujours, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »

 

Mais quand lama pas fâché, lui être ainsi :

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La librairie, messieurs, est en France un établissement trop noble pour que je ne vous prie pas de vous joindre à moi, afin d'empêcher qu'on ne l'avilisse.

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Le Salon du Livre est-il une manifestation trop "élitiste"(?)  pour qu'un homme aussi "simple" et discret que (Demi) maitre Sarko daigne y mettre les pieds ?

Enfin ,  ce que je ressent , c'est cette lâcheté qui lui fait préfèrer le Salon de l'Agriculture pour la chassse aux voix plutôt que d'afficher son infériorité culturelle . Eh bien ! qu'il continue à faire rédiger ses discours par son nègre préféré Guaino et qu'il soit encore pour quelques semaines le pourvoyeur de bourdes et bévues pour les Guignols de Canal + quand par malheur/bonheur il se lance dans l'improvisation . Et dire qu'il est avocat  ! ça fait peur !!

 

 

 

« A MM. les syndics de la librairie.

30 août [1755]

La librairie, messieurs, est en France un établissement trop noble pour que je ne vous prie pas de vous joindre à moi, afin d'empêcher qu'on ne l'avilisse.
J'apprends deux choses contraires à tous vos règlements, la première, qu'un imprimeur, nommé le sieur Prieur, a acheté, à ce qu'il dit, une partie des mémoires que j'avais composés dans les bureaux des ministres pour servir un jour à l'histoire des plus glorieux événements du règne du roi. Je déclare que ces mémoires informes, qui ont été volés dans les dépôts respectables où je les avais laissés, ne sont point faits pour voir le jour.
La deuxième prévarication dont on me menace est l'impression d'un ouvrage impertinent, composé par quelques jeunes gens sans goût et sans mœurs sur un ancien canevas que j'avais fait, il y a plus de trente ans, il est intitulé la Pucelle d'Orléans. Les fragments de cette indigne rapsodie, qui courent sous mon nom dans Paris, m'ont été envoyés; ils déshonoreraient la librairie. Je vous fais les plus vives instances pour prévenir le débit de toutes ces œuvres de ténèbres. Quand je veux faire imprimer quelques ouvrages de moi, j'en fais hautement présent aux libraires. L'honneur des lettres et la justice exigent qu'on n'imprime pas ce que je ne veux pas donner, et encore moins ce que je n'ai pas fait. J'attends ce service de vous.
Je suis avec zèle, messieurs, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »