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27/07/2021

On peut considérer que les citoyens et bourgeois sont souverains conjointement avec tous les conseils quand ils sont assemblés en corps de République

... Révolutionnaire ? Ou question d'actualité ?

 

 

« A Pierre-Michel Hennin

4è mai 1766 à Ferney

Vous aimez, monsieur, à citer juste ; et moi, qui suis barbouilleur d’histoire, j’aime à citer juste aussi. Vous avez raison quand vous dites qu’il y a un article dans le mémoire à consulter donné aux avocats de Paris 1, lequel qualifie les citoyens de Genève souverains législateurs. Mais aussi je n’ai pas tort quand je dis que, dans le même mémoire, on trouve ces paroles :  

On peut considérer que les citoyens et bourgeois sont souverains conjointement avec tous les conseils quand ils sont assemblés en corps de République. 

Ce que vous me dîtes à notre dernière entrevue me laissa, comme vous le croyez bien, le poignard dans le cœur. Je me voyais accusé cruellement par-devant le grand juge des anecdotes, M. le chevalier de Taulès 2 ; toute ma réputation d’amateur de la vérité était perdue. Ma douleur m’a fait relire ce vieux mémoire à consulter que j’avais entièrement oublié.

Vous voyez évidemment qu’un des articles s’explique par l’autre, et qu’il n’y a que des théologiens qui puissent tronquer un passage d’un auteur pour le condamner. Je vous demande donc justice et réparation d’honneur. Je crois que ce mémoire était si mal griffonné, que ni vous, ni M. le chevalier de Taulès, n’avez lu l’article où je m’explique catégoriquement.

Voilà comme on juge les pauvres auteurs ; voilà comme on a dit à la cour que M. Thomas était athée, parce qu’il a loué monsieur le dauphin de n’être pas persécuteur ; on n’a ni la justice ni le temps de confronter les passages. Confrontez-moi donc avec moi-même, et vous verrez combien mon cœur est à vous.

V. »

2 Le chevalier de Taulès était secrétaire attaché à l’ambassade de France en Suisse, et avait accompagné en cette qualité le chevalier de Beauteville à Genève.

Voir lettre du 30 avril 1766 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2021/07/21/vous-verrez-que-j-ai-affaire-a-des-fous-et-a-des-sots-qui-ne-6328312.html

et surtout la lettre suivante de Beauteville au duc de Choiseul du 2 mai 1766 : « Monsieur le duc, / « Malgré l'état où je me trouve à la suite de mon opération, je m'efforce de dicter ma dépêche qui finira peut-être par vous importuner […] . / « Malgré la longueur de cette dépêche, monsieur le duc, je dois vous entretenir encore d'un événement où j'ai été fâché de rencontrer le nom de M. de Voltaire./ «  Depuis quelque temps on apercevait du mouvement parmi les natifs de cette ville . Comme leur nombre surpasse de beaucoup celui des citoyens, leurs fréquentes assemblées commençaient à inquiéter le gouvernement . Les magistrats les soupçonnaient d'intelligence avec les représentants, et ceux-ci répandaient que les magistrats cherchaient à s’en faire un rempart contre la bourgeoisie . Le 20è du mois dernier quatre hommes vinrent me trouver . Sur ce qu'ils me dirent qu'ils étaient du nombre des natifs, je leur répondis qu'étant dans l’État, et non pas un des ordres de l’État, ils n'avaient aucun rapport avec la médiation . Je les renvoyai ainsi au magistrat sans vouloir ni les entendre ni recevoir aucun mémoire de leur part . Les Suisses chez lesquels ils se présentèrent, tinrent avec eux la même conduite . / « Deux jours après, nous fûmes surpris d'apprendre que le compliment des natifs était imprimé comme ayant été présenté aux médiateurs . Nous mandâmes les quatre natifs, et ils nous avouèrent que M. de Voltaire avait rédigé leur compliment sur un canevas qu'ils lui avaient porté . Ils mirent d'ailleurs tant de vérité dans leur aveu que nous leur pardonnâmes, et la résolution fut prise d'abandonner cette affaire . / « Je crus devoir me plaindre à M. de Voltaire de ce qu'il paraissait de nouveau dans les démêlés de la République . J'envoyai M. de Taulès à Ferney . M. de Voltaire ne se justifia que par sa consternation ; il avoua tout avec la plus grande candeur, et finit par remettre de lui-même à M. de Taulès les papiers qui concernaient cette petite négociation . / « Le Conseil toujours tremblant ne pouvait être tranquille s'il ne connaissait les desseins secrets des natifs . Ils avaient déjà été plusieurs fois au nombre de sept ou huit cents à Carouge pour y tenir conseil et concerter leur conduite . Instruit qu'un nommé d'Auzière était l'agent principal de ces mouvements, le Conseil fit saisir ses papiers avant-hier, et cet homme fut conduit en prison . On prétend que les natifs songeaient à se faire assurer un état dans le gouvernement, et à tenir la balance par leur nombre entre le magistrat et la bourgeoisie ; qu'ils étaient excités par quelques représentants, et que M. de Voltaire avait eu la faiblesse de leur promettre sa protection . /  « La connaissance des desseins des natifs suffisait pour les anéantir, et j'aurai désiré que cette affaire fût assoupie, de crainte qu'elle ne vint encore embarrasser la négociation . Les médiateurs n'y paraîtront que pour confirmer le Conseil par la douceur avec laquelle il est résolu d'en agir envers le coupable . On continue la procédure et elle regarde uniquement le Conseil . / « Je ne veux pas excuser M. de Voltaire, mais permettez, monsieur le duc, que je vous représente qu'il a près de soixante-treize ans . Sa conduite également absurde et ridicule est plus digne de compassion que de colère . Elle fait sentir avec regret que l'auteur de La Henriade s’évanouit chaque jour . Il est dans une affliction et un égarement inexprimables . J'envoie aujourd'hui M. de Taulès avec M. Hennin pour l'exhorter à une conduite plus raisonnable . Ils lui représenteront combien il serait dangereux pour lui de vous déplaire et de ne pas se conformer entièrement à vos intentions . Enfin je me flatte que son nom ne paraîtra plus dans ces tracasseries républicaines. / « J'ai l'honneur […] . »

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