29/10/2023
vous savez que je ne présenterai jamais requête pour être mangé des vers dans une paroisse de Paris plutôt qu'ailleurs
... Triste, lamentable et terrible bilan que celui des morts sans abris en France :
« A Marie-Louise Denis
Mardi au soir 8 mars [1768]1
Jacob Tronchin, qui de son côté a été quelquefois houspillé par le peuple, est celui qui veut acheter Ferney . Il balance entre votre terre et celle d'Alamogne 2. Je crois que vous devez saisir cette occasion qui ne se présentera plus . Il faudra baisser un peu le prix, car on peut avoir Alamogne pour 250 000 livres . Elle est affermée pour 9 000 livres et vous ne trouveriez pas un fermier qui donnât mille écus de Ferney . Je pense que si vous pouvez vendre Ferney avec les meubles pour 200 000 livres vous ne devez pas manquer ce marché . Si même on n'en voulait donner que 180 000 , je vous dirais encore : donnez la terre à ce prix . Vous aurez dix mille livres de rente viagère et 80 000 livres d'argent comptant . Votre santé, vos goûts, la douceur de la vie de Paris, vos parents, vos amis, tout vous fixe à Paris, et je compte venir vous y voir dès que j'aurai arrangé mes affaires , et les vôtres avec M. le duc de Virtemberg . Je compte avoir au mois de juillet des délégations en bonne forme qui assureront le paiement exact de vos rentes et des miennes . Ce paiement ne commencera probablement qu'au mois de janvier 1769 . Pour moi j'ai à payer actuellement plus de seize mille livres tant à Genève qu'à Lyon et aux domestiques . C'est à vous à tirer de M. le maréchal de Richelieu environ vingt-cinq mille francs que nous partagerons . Je crois que la maison de Guise en doit presque autant . Votre neveu et votre beau-frère seront de bons intendants . Si vous vendez Ferney 200 000 livres vous vous trouverez tout d'un coup fort au-dessus de vos affaires . Il faudrait m'envoyer une procuration spéciale pour vendre Ferney et je vous donne ma parole d'honneur de ne la vendre jamais au-dessous de 180 000 livres . J'espère même en tirer 200 0000 livres . Je sais bien qu'en tout elle me revient à près de 500 000 livres, mais on ne vend point ses fantaisies et le prix d'une terre se règle sur ce qu’elle rapporte et non sur sa beauté . Encore une fois, un fermier savoyard ne vous en rendrait pas 3000 livres par an et il ne vous payerait pas . Il s'agit, entre nous, ou d'en avoir rien ou de vous en faire tout d'un coup dix à douze mille livres de rente . Vous me demandez ce que je deviendrai . Je vous répondrai que Ferney m'est odieux sans vous, et que je le regarde comme le palais d'Armide qui n'a jamais valu douze mille livres de rente . Si je vends Ferney je me retirerai l'été à Tournay . Je songe plus à vous qu'à moi . Je veux que vous soyez heureuse, et je compte avoir vécu . J'ai gardé jusqu'à présent tous les domestiques et je ne suis pas sorti de ma chambre . Le thermomètre a été six degrés au-dessous de la glace . Tous les arbres nouvellement plantés périront . Je ne les regretterai pas . Je regretterai encore moins le voisinage de Genève. Ce sera toujours l'antre de la discorde . Le Conseil a presque tout cédé au peuple qui a fait la paix en victorieux . Ce n’était pas la peine d'envoyer un ambassadeur et des troupes pour laisser les maîtres ceux qu'on voulait punir . Mais la situation de Genève m’importe peu la vôtre seule me touche . Je vous conseillerais de prendre une maison avec votre frère et l'enfant . Je me logerais dans le voisinage, quand je pourrais revenir d'une manière convenable et à ma façon de penser et à mon âge, car vous savez que je ne présenterai jamais requête pour être mangé des vers dans une paroisse de Paris plutôt qu'ailleurs . Solitude pour solitude, tombeau pour tombeau, qu'importe ? Vivez ; je saurai bien mourir très honnêtement . Il y a plus de dix-huit ans que Lucrèce a dit avant La Fontaine :
Je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet
Remerciant son hôte et faisant son paquet .3
J'aurais eu la consolation de mourir entre vos bras sans ce funeste La Harpe .
Les vainqueurs viennent d'envoyer chez moi . Vous voyez bien qu'on vous avait trompée et que je ne méritais pas que vous me dissiez que je ne savais plaire ni à Dieu ni au diable . J’aurais voulu au moins ne pas vous déplaire . Ma douleur égalera toujours mon amitié . »
1 Année ajoutée par Mme Denis .
2 Le château d'Allamogne, voir lettre du 3 février 1765 à Fabry : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2020/04/24/nous-avons-recommande-qu-on-ne-laissat-point-sortir-le-boeuf-de-l-ecurie-on.htm
Ce château n'a pas de rapport avec la terre d'Allaman ; voir lettre du 6 octobre 1754 et 20 décembre 1754 à Clavel de Brenles : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/09/25/j-aurais-un-chateau-et-il-ne-me-resterait-pas-de-quoi-le-meu.html
3 La Fontaine ; Fables, VIII, I, V. 51-53 : La Mort et le Mourant : https://www.bonjourpoesie.fr/lesgrandsclassiques/poemes/jean_de_la_fontaine/la_mort_et_le_mourant
Le dernier vers est inexactement cité :
Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet .
Le goût de V*, pour une fois, ne l'a pas mieux servi que sa mémoire .
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28/10/2023
dans l'état où je suis, il m'est impossible d'attendre plus longtemps
... Ecoutons les paroles de Médecins du Monde : https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/israel-pa...

« Au Conseil suprême de Montbéliard
8è mars 1768 à Ferney
Messieurs,
Je reçois la lettre dont vous m'honorez du 5 mars . Je vous ai mandé par ma dernière, que le sieur Jaquelot avait consenti d'attendre jusque vers la fin de ce mois, les billets à ordre de Son Altesse Sérénissime et j'ai compté recevoir préalablement les délégations dont vous me flattez depuis longtemps .
J'apprends dans ce moment que c'est à M. Ethis, premier secrétaire de l'intendance, et non pas à M. Reimond, directeur des postes, qu'il faut que vous ayez la bonté d'adresser pour moi les soumissions de vos fermiers . Ces soumissions peuvent être pures et simples ; chaque fermier ou chaque régisseur peut écrire sur un simple billet : je paierai tant … à telle échéance à M. de Voltaire ou ordre, sur le prix de mon bail (de telle terre ) , ou sur la recette de telle terre, sans frais ni diminution quelconque pendant la durée de mon bail ou de ma régie, le tout à l'acquis de Son Altesse Sérénissime Mgr … selon ses ordres à moi intimés, me chargeant à mon propre et privé nom de payer la susdite somme de préférence à tout ; à peine de tous dépens, dommages et intérêts . Fait à … , etc.1
Cela fait une fois, vous aurez tout le temps, messieurs, de passer des actes en forme entre vous, mes parents et moi. Mais je dois vous réitérer que dans l'état où je suis, il m'est impossible d'attendre plus longtemps que le mois de mars, ayant envoyé ma famille à Paris, où je suis obligé de l'entretenir à grands frais, et ayant à Genève des dettes considérables dont les intérêts courent, et se grossissent tous les jours . J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que je vous dois,
messieurs,
votre très humble et très obéissant serviteur.
Voltaire. »
1 L'édition Rosset ajoute ici cette phrase entre parenthèses dont on ne trouve pas la trace dans le manuscrit : « Il réclame aussi des soumissions sur les fermes de Franche-Comté, et en donne le modèle. »
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27/10/2023
combattre au moins à visage découvert et ne point charger les autres de leurs sottises
... Entendez-vous influenceurs et harceleurs de bas étage ? Votre lâcheté n'a d"égal que votre bêtise , incommensurable (allez vite en chercher la signification, incultes que vous êtes !)

X, Tiktok , Fessedebouc and Co , beaucoup d'ordure, peu d'or
https://www.ladn.eu/media-mutants/youtube-videastes-inves...
« Au président Germain-Gilles-Richard de Ruffey etc.
à Dijon
Vous verrez, mon cher président, selon toutes les apparences, Mme Denis le même jour que vous recevrez ma lettre. Elle va à Paris pour les affaires les plus pressantes 1; et elle prend son chemin par Dijon, avec la petite du grand Corneille dans l'espérance d'y voir le président de l'Académie. J'aurais bien voulu être du voyage, mais il m'est impossible de quitter le coin de mon feu.
Je suis fâché qu'on ait pu penser à Dijon que je sois l'auteur de la mauvaise épigramme contre Piron au sujet d'une épigramme encore plus mauvaise que ce fou de Piron avait faite contre Bélisaire 2. Ceux qui combattent ainsi devraient combattre au moins à visage découvert et ne point charger les autres de leurs sottises. Il n'est ni vrai ni plaisant de dire
Que les vers durs vont tous en paradis.
Ce vers est même presque aussi dur que ceux de Piron. Le goût est rare dans ce monde.
Je vous parlerai de la terre de Tournay au retour de Mme Denis. En attendant, j'embrasse mon cher président avec les sentiments les plus respectueux et les plus tendres.
V.
7è mars 1768 à Ferney»
1 Wagnière, secrétaire de Voltaire, dit que Mine Denis fut chassée par son oncle [Mémoires, II, 209). Cette séparation fit événement à Paris. Voyez Grimm, Correspondance. Mme Denis revint à Ferney, à la fin d'octobre 1769 (lettre de Voltaire à d'Alembert, 28 octobre) et ne quitta cette résidence qu'avec son oncle en 1778. (TH. F.)
2 L'épigramme de Piron contre le Bélisaire de Marmontel et la réplique faussement attribuée à V* se trouvent dans la Correspondance littéraire, VII, 440 et 500 .
Voir : https://books.google.fr/books?hl=fr&output=html_text&id=D7H9D4up25MC&q=piron
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il ne me reste de force que pour vous souhaiter une vie plus heureuse que n'est la fin de la mienne
... Tristounet le Patriarche . Dur dur de se retrouver seul .
« A Marie-Louise Denis
au Palais royal
à Lyon
Dimanche au soir 6è mars 1768 à Ferney
Hier, cinq cents personnes s'attroupèrent autour de Tronchin Boissier, et le menacèrent de l'assassiner . Les chefs du peuple ont mis cinquante hommes dans son appartement pendant la nuit pour le garder . Aujourd’hui dimanche le Conseil des deux cents a voulu remettre le conseil général à huitaine, et le peuple a été à Saint-Pierre 1.
A une heure j'ai reçu une lettre par laquelle on vous offre d'acheter Ferney, et de vous payer moitié argent comptant, et moitié rentes viagères . Il ne s'agit plus que du prix . J'en demanderai cent mille écus . Voyez si vous voulez vous relâcher jusqu’à deux cent cinquante mille livres . Pour moi, je suis accablé de douleur, d'un si violent mal de tête accompagné de fièvre qu'il ne me reste de force que pour vous souhaiter une vie plus heureuse que n'est la fin de la mienne .
J'embrasse tendrement mes autres enfants, M. et Mme Dupuits .
Si ce billet vous trouve encore à Lyon, j'attends un mot de réponse . Sinon, M. Tabareau le fera passer à Paris . »
1 C'est là que, suivant la coutume, doit se réunir le Conseil général .
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26/10/2023
Ceux qui voudraient me venir voir ne feront pas mal, et seront très bien reçus
...On le dit à bord du "Tonnerre" : https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/israel-pa...
« A Jacob Tronchin
Conseiller d’État
à Genève
J'admire votre gaieté, monsieur, autant que votre esprit et votre philosophie . Si vos perruques 1 avaient été aussi philosophes que vous, et s'ils avaient connu alors leurs véritables amis, vous ne seriez pas où vous en êtes . La terre de Ferney est à votre service, la maison Racle, la maison de l'Ermitage, les autres maisons que j'ai bâties, le château, les meubles. Que vos parents et vos amis disposent de tout .
À l’égard de la vente de Ferney, j'ai peur que le marché ne soit un peu cher . Je prévois qu'il faudra faire un pont d'or à maman pour l'engager à déguerpir . Mais on ne vous fera pas un pont d'or pour déguerpir de Genève . Ceux qui voudraient me venir voir ne feront pas mal, et seront très bien reçus .
Je vous prie de dire à Gabriel de n'y pas manquer . Pour vous, monsieur, soyez bien persuadé que mon cœur sera à vous tant qu'il me battra dans le corps .
Mille tendres respects aux ingrats de votre famille .
V.
6è mars [1768] »
1 Ce sont les « négatifs » ; V* appelle les « bourgeois » tignasses .
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En vérité nous devrions bien nous arranger pour vivre ensemble, nous ne laisserions pas de faire quelque bien
... Israeliens-Palestiniens, côte à côte, enfin,non plus face à face . La paix vous fait-elle donc si peur ?
« A Etienne-Noël Damilaville
6 mars 1768
Mon cher ami, je vous supplie de me mander d'abord à quoi en sont vos affaires . Ce premier devoir de l'amitié rempli, je vous prie d'envoyer à M. d'Alembert la lettre ci-jointe après l'avoir cachetée et de faire tenir à Mme de La Harpe le paquet qui lui est adressé .
En vérité nous devrions bien nous arranger pour vivre ensemble, nous ne laisserions pas de faire quelque bien . C'est bien dommage que nous soyons à cent lieues l'un de l'autre . Interim Écr l'inf. Mon âme embrasse tendrement la vôtre. »
09:39 | Lien permanent | Commentaires (0)
Est-il possible que nous ne ferons du bien que dans les pays étrangers !
...
« A Jean Le Rond d'Alembert à Ferney
6è mars 1768
Jugez, mon très cher philosophe, si j’ai envie de faire du tort à M. de La Harpe, et si j'ai mérité qu'il m'en fît . J'écrivis à monsieur le contrôleur général pour les affaires du pays de Gex au commencement du mois d'août . Je pris cette occasion pour le prier d'accorder à M. de La harpe la moitié d'une ancienne pension que j'ai, et dont je n’avais point sollicité le paiement depuis le commencement de la guerre, et même depuis la paix . Monsieur le contrôleur général me répondit sur les affaires du pays, et non sur M. de La Harpe ; mais il dit à M. de Boullongne 1 qu'il lui ferait accorder une gratification . M. de Boullongne me le manda par sa lettre du 14 août, et j'en ai toujours gardé le secret à M. de La Harpe jusqu'au jour de son départ .
Il sait qu'en envoyant à M. le duc de Choiseul son éloge de Charles V, je lui représentai le mérite et le peu de fortune de l'auteur . Il sait que sur-le-champ M. le duc de Choiseul eut la générosité de lui donner une pension . Je suis toujours dans la même résolution par rapport à la pension sur le roi que je voulais lui faire partager . Le fond de mon amitié pour lui n'a point été altéré par les violents chagrins qu'il m'a causés .
Tronchin, procureur général de la petite république ma voisine, fut assailli hier soir à la porte de sa maison par plus de cinq cents personnes, dont plus de la moitié criait qu'il fallait le mettre en pièces . Les commissaires du peuple eurent beaucoup de mal à le tirer de leurs mains, et le firent garder toute la nuit par cinquante bourgeois 2 . Il n'y a plus là de plaisanterie . Voyez combien il est cruel que le chant où il est question des Tronchins très mal voulus à Genève paraisse pendant des mouvements si violents .
Si M. de La Harpe avait eu assez d'amitié pour moi pour m'avouer , au moins dans son premier voyage à Paris qu'il avait emporté ce manuscrit de ma maison, qu'il vous l'avait donné à vous, à M. de Rochefort, à M. Dupuits et à une autre personne, il aurait prévenu le désagrément que j'éprouve . Je l'aurais conjuré de prier ceux à qui il avait donné cette plaisanterie devenue si dangereuse, de n'en point donner de copie . Ces balivernes sont d'ailleurs fort insipides pour Paris qui ne se soucie point du tout de Genève , et très désagréables pour moi dans le pays que j’habite . Mais M. de La Harpe, au lieu de réparer le mal qu'il m'avait fait, m’écrivit de sa chambre à la mienne une lettre fort dure dans laquelle il m'insultait sans se justifier . Je ne lui ait fait à son départ aucun reproche ni sur ses procédés envers moi, ni sur sa lettre . Voilà où nous en sommes .
Je l'avais chargé en partant d'un paquet pour vous dans lequel il y avait une partie des choses que vous demandiez, et une lettre pour vous dans laquelle je vous rendais un compte succinct de cette aventure, et que je vous priais même de lui montrer .
Je suppose que vous avez reçu le tout et que vous en aurez fait l'usage que vous aurez cru convenable .
Je vous réitère encore que j’oublie entièrement cette petite imprudence de M. de La Harpe qui m'a été si préjudiciable ; que je lui rendrai tous les services qui dépendront de moi ; que ma grande passion est que tous ceux qui cultivent les beaux-arts avec succès soient tous unis, et qu'il faut oublier tous le sujets de plainte en faveur de la vérité et du bon goût dont ils doivent être les soutiens . Est-il possible que nous ne ferons du bien que dans les pays étrangers !
Je vous embrasse avec douleur, et avec la plus vive amitié .
V. »
2Pendant quelque temps les Tronchins se sont abstenus de remplir leurs charges officielles . Une élection de nouveaux syndics ayant été fixée au 5 mars, un mouvement de protestation populaire prit presque des dimensions d'émeute . Jean Robert Tronchin se trouva même en danger de mort et n'échappa qu'avec peine à la populace .Voir : pièce 19: journal relatant les événements du 5 mars et du 6 mars 1768, soit la décision des syndics, Petit et Grand Conseil de renvoyer à huitaine le Conseil général pour procéder à l'élection des syndics, suivi des "Propositions remises à Messieurs les sindics le 5 mars 1768 [...]". 3 f. : https://archives.bge-geneve.ch/archive/fonds/tronchin_141_397
Sur les réactions de V*, voir lettre du 6 mars 1768 à Jacob Tronchin : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2023/10/26/c...
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