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08/08/2017

Ne faudrait-il pas, quand les juges seront nommés, les faire solliciter fort et longtemps, soir et matin, par leurs amis, leurs parents, leurs confesseurs, leurs maîtresses ?

... La justice étant réputée aveugle, est-elle rendue par des juges sourds ? Serait-elle meilleure si les juges étaient sensibles aux sollicitations sus-nommées, et particulièrement celles des confesseurs et maîtresses ?

Selon que vous serez puissant ou misérable ...etc. , air connu .

  Citation de Coluche - Proverbes Populaires

Parfois la réalité dépasse l'affliction !

 

 

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental

et à

Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental

14è septembre 1762, au château de Ferney par Genève 1

Je reçois la lettre de mes divins anges du 7è septembre, avec les plus tendres remerciements. Madame Scaliger a donc aussi une fluxion : je la plains bien, non pas à cause de ma triste expérience, mais par extrême sensibilité . Cependant il y a fluxion et fluxion ; j’en connais qui rendent sourd et borgne vers les soixante-neuf ans, et qui glacent ce génie que vous prétendez qui me reste. Je ne suis pas trop actuellement en état de raboter des vers . J’attends quelques petits moments favorables pour obéir à tout ce que mes anges m’ordonnent : mais si, malheureusement, mon imbécillité 2 présente se prolongeait, ne pourrait-on pas toujours jouer Mariamne à Fontainebleau, en attendant que le sens commun de la poésie me fût revenu ?

La barque à Tronchin est extrêmement jolie ; elle semble convenir très fort à celui qui sauve les gens de la barque à Caron.

J’ai écrit à l’électeur palatin , pour lui demander en grâce qu’il empêche, par son autorité électorale que Cassandre ne soit livré au bras séculier, et imprimé ; il m’a déjà promis d’avoir cette attention, et je me flatte qu’il tiendra sa parole.

Il a fait, en dernier lieu, exécuter Tancrède d’une façon qui ne laisse pas soupçonner qu’on viole la terrible unité de lieu. On voit la maison d’Argire, un temple, l’hôtel des chevaliers, et deux rues : voilà le goût antique dans toute sa régularité 3.

Je relis la lettre de mes anges. Je soupçonne qu’il y a quelque malentendu dans la copie de Mariamne que j’ai envoyée ; et, dès que j’aurai la tête moins emmitouflée, je reverrai ce procès avec attention.

Celui des Calas me paraît en bon train, grâce à votre protection. La pauvre veuve est une petite huguenote imbécile, mais elle n'en est pas moins infortunée et moins innocente, et l'arrêt de Toulouse n'en est pas moins abominable 4. Je ne connais ni le nom du rapporteur ni celui des juges, tant la veuve a pris soin de me bien informer (Je les sais à présent 5.). J’attendrai patiemment le mémoire de Mariette ; mais je vous avoue que j’attends avec impatience celui d’Elie.

Ne faudrait-il pas, quand les juges seront nommés, les faire solliciter fort et longtemps, soir et matin, par leurs amis, leurs parents, leurs confesseurs, leurs maîtresses ? Ceci est la cause du bon sens contre l’absurdité, et de l’humanité contre la barbarie fanatique. Il sera bien doux de gagner ce procès contre les pénitents blancs. Est-il possible qu’il y ait encore de pareils masques en France ?

Avant que d’achever de dicter cette rapsodie, je fais une réflexion que je soumets à mes anges . C'est que si M. de Chennevières prend sur lui d'écrire à M. l’Électeur palatin, cela ne pourrait-il pas indisposer Son Altesse ? Trouvera-t-Elle bon que je paraisse douter de sa parole, et que je lui fasse écrire par les bureaux de Versailles ? Cette démarche ma paraît bien peu convenable 6.

Mes anges, il y a longtemps que j’ai envie de vous écrire sur le philosophe qui veut épouser 7. Voici l’état des choses. Quand l’extrême protection, et la grande considération qu’on me prodiguait, força ma modestie à quitter la France, j’avais des rentes viagères et de l’argent comptant. Je me suis défait de ce dernier embarras, en assurant à madame Denis environ seize mille livres de rentes ; j’en ai donné trois à madame de Fontaine ; j’en ai assuré quinze cents livres ou environ à mademoiselle Corneille . Le reste a été englouti en maisons, châteaux, meubles, et théâtre. Je ne sais pas encore ce qui reviendra à mademoiselle Corneille de l’édition de Pierre, mais je crois que cela lui formera un fonds d’environ quarante mille livres. Je lui donnerai une petite rente pour ma souscription. Il ne faut pas se flatter que je puisse davantage. Ne comptons même l’édition de Corneille que pour trente mille livres, afin de ne pas porter nos espérances trop haut, et de n’être pas obligé de décompter.

Si le philosophe est vraiment philosophe, et veut demeurer avec nous jusqu’à ce que son père lui cède son château, il jouira d’une assez bonne maison . Mais qu’il ne croie pas épouser une philosophe formée. Nous commençons à écrire un peu, nous lisons avec quelque peine, nous apprenons aisément des vers par cœur, et nous ne les récitons pas mal . La santé est très faible . On a été nouée très longtemps, on craint même que la conformation ne soit pas favorable au mariage 8 . Le caractère est doux, gai, caressant . Le mot de bonne enfant semble avoir été fait pour elle. J’ai rendu un compte fidèle du spirituel et du temporel, du physique et du moral, et je m’en tiens là, en m'en remettant à la Providence.

Voilà les juges nommés pour la révision du procès des Calas. On est instruit du nom des juges ; on espère que nos anges protecteurs les feront bien solliciter, et on se flatte que la cause elle-même les sollicite.

M'est-il permis d'insérer ici ce petit billet pour l'abbé Mignot ?9

Mille tendres respects.

V. »

1 On a l'original autographe à partir de Cette démarche … ; l'édition de Kehl , suivant la copie Beaumarchais avec passages biffés, comporte de nombreuses lacunes .Voir : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-correspondance-annee-1762-partie-25-123225377.html

2 Au sens étymologique : faiblesse physique et mentale .

3 Le 7 septembre 1762, Collini fait à V* la relation de la représentation : « On a joué avant-hier dimanche Tancrède pour la première fois sur le théâtre de Schwetzingen . Le spectacle a été magnifique […] Je doute fort qu'on ait eu à Paris une décoration telle que celle du troisième acte […] Il y avait plus de 50 personnes sur le théâtre à la scène 6è du 3è acte […] La pièce a été assez bien jouée ; mais ces vers du rôle d'Aménaïde marqués d'un astérisque que vous avez averti devoir être récités avec le ton d'une froideur contrainte, ont été récités ici avec le ton du désespoir […] On se prépare à jouer Cassandre ; mais ce ne sera que dans quinze jours , ou trois semaines . Jouera-t-on cette pièce à Paris ? Je désire toujours que vous veniez ici vous-même pour diriger cette pièce . »

4 Passage manquant à partir de La pauvre veuve dans toutes les éditions .

5 Ces mots entre parenthèse sont une addition de V* en marge .

6 Paragraphe manquant dans les éditions .

8 Phrase omise dans les éditions .

9 Ibid .

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