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23/10/2019

La première leçon que je crois qu’il faut donner aux hommes, c’est de leur inspirer du courage dans l’esprit ; et puisque nous sommes nés pour souffrir et pour mourir, il faut se familiariser avec cette dure destinée

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« A Marie de Vichy de Chamrond, marquise Du Deffand

à Saint-Joseph

à Paris

31è auguste 1764 à Ferney

J’apprends, madame, que vous avez perdu M. d’Argenson. Si cette nouvelle est vraie, je m’en afflige avec vous. Nous sommes tous comme des prisonniers condamnés à mort, qui s’amusent un moment sur le préau jusqu’à ce qu’on vienne les chercher pour les expédier 1. Cette idée est plus vraie que consolante. La première leçon que je crois qu’il faut donner aux hommes, c’est de leur inspirer du courage dans l’esprit ; et puisque nous sommes nés pour souffrir et pour mourir, il faut se familiariser avec cette dure destinée.

Je voudrais bien savoir si M. d’Argenson est mort en philosophe ou en poule mouillée 2. Les derniers moments sont accompagnés, dans une partie de l’Europe, de circonstances si dégoûtantes et si ridicules, qu’il est fort difficile de savoir ce que pensent les mourants ; ils passent tous par les mêmes cérémonies. Il y a eu des jésuites assez impudents pour dire que M. de Montesquieu était mort en imbécile 3, et ils s’en faisaient un droit pour engager les autres à mourir de même. Il faut avouer que les Anciens, nos maîtres en tout, avaient sur nous un grand avantage ; ils ne troublaient point la vie et la mort par des assujettissements qui rendaient l’un 4 et l’autre funestes. On vivait, du temps des Scipion et des César, on pensait et on mourait comme on voulait ; mais pour nous autres, on nous traite comme des marionnettes. Je vous crois assez philosophe, madame, pour être de mon avis. Si vous ne l’êtes pas, brûlez ma lettre ; mais conservez-moi toujours un peu d’amitié pour le peu de temps que j’ai encore à ramper sur le tas de boue où la nature nous a mis. »

 

 

1L'idée vient de Pascal (Pensées, 199 ) . Le commentaire qu'y ajoute V* (« Cette idée est plus vraie que consolante. ») marque le chemin parcouru depuis les Lettres philosophiques . Voir XXVè lettre philosophique : https://www.atramenta.net/lire/oeuvre820-chapitre-25.html

2 Mme Du Deffand répond dans sa lettre du 10 septembre 1764 : « M. d'Argenson arriva ici le 12 de juillet à demi mort, une fièvre lente, la poitrine affectée, son état empirait tous les jours – mais insensiblement ; le 22 du mois dernier on s'aperçut qu'il était à l'extrémité . On envoya chercher le curé, qui resta avec lui jusqu'à cinq heures du soir, qu'il mourut . De toutes les pratiques accoutumées il ne fut question que de l’extrême-onction . On n'a pu savoir ce qu'il pensait , n ayant point parlé. »

D'Alembert écrit le 4 octobre 1764 : « Votre contemporain d'Argenson est mort assez joliment ; une heure avant que d'expirer, il disait à son curé qui lui parlait des sacrements, cela ne presse pas »  . Rappelons que le prêtre ne peut donner l’extrême-onction que s'il a des raisons de penser que le malade s'est repenti et désire mourir chrétiennement (on parle de nos jours du sacrement des malades ) .

3 La réponse de Mme Du Deffand ne dément pas les jésuites : « Le président de Montesquieu fit tout ce qu'on a coutume de faire et dit tout ce qu'on voulut lui faire dire . »

4 Sic . Le masculin peut s'expliquer comme un neutre : l'une et l'autre chose .

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