Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09/05/2021

Je n'ai [... ]que cette horreur pour le fanatisme intolérant ; horreur bien raisonnable, et qu’il est utile d’inspirer au genre humain pour la sûreté des princes, pour la tranquillité des États, et pour le bonheur des particuliers

... S'il est une des meilleures choses à laquelle il faut se tenir, c'est bien celle-là .

 

 

http://123parlefrancais.blogspot.com/2020/10/le-vaccin-pa...

 

 

« A Marie de Vichy de Chamrond

marquise Du Deffand

20è janvier 1766 1

Je me jette à vos genoux, madame ; je vois par votre lettre du 6è janvier 2, qui ne m’est parvenue pourtant que le 18, que je vous avais alarmée. Comptez que je serais désespéré de vous causer la plus légère affliction. Vous sentez bien que, dans la situation où je suis, je ne dois donner aucune prise à la calomnie : vous savez qu’elle saisit les choses les plus innocentes pour les empoisonner. Il y a des gens qui m’envient une retraite au milieu des rochers, qui n’auraient pitié ni de ma vieillesse, ni des maux qui l’accablent, et qui me persécuteraient au delà du tombeau ; mais je suis pleinement rassuré par votre lettre, et vous avez dû voir par ma dernière 3 avec quelle confiance je vous ouvre mon cœur ; ce cœur est plein de vous, il est continuellement sensible à votre état comme à votre mérite, il aime votre imagination et votre candeur, il vous sera attaché tant qu’il battra dans mon faible corps.

Vous et votre ami, vous pouvez avoir été convaincus par ma dernière lettre combien je suis éloigné de quelques philosophes modernes qui osent nier une intelligence suprême, productrice de tous les mondes. Je ne puis concevoir comment de si habiles mathématiciens nient un mathématicien éternel. Ce n’était pas ainsi que pensaient Newton et Platon. Je me suis toujours rangé du parti de ces grands hommes. Ils adoraient un Dieu, et ils détestaient la superstition ; je n’ai rien de commun avec les philosophes modernes que cette horreur pour le fanatisme intolérant ; horreur bien raisonnable, et qu’il est utile d’inspirer au genre humain pour la sûreté des princes, pour la tranquillité des États, et pour le bonheur des particuliers.

Voilà ce qui m’a lié avec des personnes de mérite qui peut-être ont trop d’inflexibilité 4 dans l’esprit, qui se plient peu aux usages du monde, qui aiment mieux instruire que plaire, qui veulent se faire écouter, et qui dédaignent d’écouter ; mais ils rachètent ces défauts par de grandes connaissances et par de grandes vertus. J’ai d’ailleurs des raisons particulières d’être attaché à quelques-uns d’entre eux, et une ancienne amitié est toujours respectable. Mais soyez bien persuadée, madame, que de toutes les amitiés la vôtre m’est la plus chère. Je n’envisage point sans une extrême amertume la nécessité de mourir sans m’être entretenu quelques jours avec vous ; c’eût été ma plus chère consolation. Vos lettres y suppléent : je crois vous entendre quand je vous lis. Jamais personne n’a eu l’esprit plus vrai que vous ; votre âme se peint tout entière dans tout ce qui vous passe par la tête ; c’est la nature elle-même avec un esprit supérieur ; point d’art, point d’envie de se faire valoir, nul artifice, nul déguisement, nulle contrainte. Tout ce qui n’est pas dans ce caractère me glace et me révolte. Je vous aime, madame, parce que j’aime le vrai : en [un] mot, je suis au désespoir de ne point passer quelques jours avec vous, avant de rendre ma chétive machine aux quatre éléments.

Vous ne m’avez point mandé si vous digérez ; tout le reste, en vérité, est bien peu de chose.

Faites-vous lire, madame, le rogaton 5 que je vous envoie, et ne le donnez à personne, car, quelque bon serviteur que je sois de Henri IV, je ne veux pas me brouiller avec sainte Geneviève. »

1 L'édition de Kehl la date du 27, ;suivant la copie de Beaumarchais V* semble répondre à une lettre du 6 janvier 1766 connue par une copie de Wyart (voir note suivante), mais on possède une autre lettre de Mme du Deffand du 14 janvier 1766 qui contient les mêmes thèmes, plus une allusion à « l'abbé Bazin » et des nouvelles du président Hénault .

2 Elle commence ainsi : « Jamais je n'ai rêvé d’oiseaux qu'il ne me soit arrivé quelque tracasserie . J'ai rêvé cette nuit de perroquet et à mon réveil j'ai reçu votre lettre du 1er janvier, elle a troublé ma pauvre tête . Je vous proteste que je ne 'ai donné de copie de vos lettres à personne , et que depuis celle qui vous a fait une tracasserie avec Montcrif je n'en ai lu aucune qu'à quatre ou cinq personnes, le président, Pont-de-Veyle, et mes Anglais . »

4 D'Alembert, qui n'est pas aimé de Mme Du Deffand, et qui le lui rend bien . (Beuchot.)

Écrire un commentaire