18/10/2015
Il vaut mieux employer mon temps à perfectionner ma pièce qu'à la défendre
... Soit dit en passant, ce que devraient faire bien des gens de spectacle et de lettres .
Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 18/10/2015
« A Claire-Josèphe-Hippolyte Léris de La Tude Clairon
18 octobre 1760 1
Je ne conçois pas mademoiselle comment on a pu vous dire qu'il y a de l'inconséquence dans les reproches qu'Aménaïde fait à son père au 4è acte . Vous avez senti sans doute qu'Aménaïde ne s'emporte que quand son père s'oppose à l'idée d'aller trouver Tancrède . Aussi ces nouveaux emportements loin de contredire ces vers :
Votre vertu se fait des reproches si grands etc.2
sont la conduite évidente de ce sentiment . Elle n'ose d'abord dire à son père tout ce qu'elle retient dans son cœur par respect ; et enfin ce respect cède à la douleur . Voilà la marche du cœur humain . Je vous demande en grâce de ne point écouter les fausses délicatesses de tant de mauvais critiques et de vous en rapporter à votre propre sentiment . Il doit être celui de la nature .
J'ignore encore pourquoi on a dit que votre situation au 2è acte n'était pas intéressante avec votre père . Tout ce que je sais c'est que le père a été chez moi très intéressant à ce second acte . Il pleurait et faisait pleurer . J'ai vu aussi l'effet de la fin . Les fureurs d'Aménaïde seraient écourtées (ce qui est le plus grand des défauts) si elle ne repoussait pas son père, à qui elle demande pardon le moment d'après . Les fureurs d'Oreste sont froides, parce qu'Oreste est seul, parce qu'il n'y a pas d'objet présent qui cause ces fureurs, parce que ces fureurs ne sont pas nécessaires, parce qu'on s'intéresse médiocrement à lui . C'est ici tout le contraire .
J'aurais bien d'autres choses à vous dire mais je crains d'abuser de vos bontés . Il vaut mieux employer mon temps à perfectionner ma pièce qu'à la défendre ; et d'ailleurs vous avez une autre pièce à jouer . Rien ne réussira que par vous . Recevez parmi tant d'autres hommages ceux du vieux Suisse. »
1 L'édition Cayrol la date du 14 .
2 Tancrède , IV, 6 .
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Si notre scène devient anglaise, nous sommes bien avilis
... Par anglaise, de nos jours , entendons de langue anglaise, ces foutus USA polluants toute la planète . Toute ? non, il est encore une Comédie française vivante qui résiste .
Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 18/10/2015
« A Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental
18è octobre 1760 aux Délices
Je prends la liberté madame, de faire passer par vos mains ma réponse à Mlle Clairon ; et je vous supplie instamment de vous joindre à moi pour empêcher l'avilissement le plus odieux qui puisse déshonorer la scène française et achever notre décadence . Que M. d'Argental et tous ses amis emploient leur crédit pour sauver la France de cet opprobre .
J'ai encore une grâce à vous demander qui ne regarde que moi, c'est de dissiper mes continuelles alarmes sur l'impression dont on me menace . Il y a certainement dans Paris des exemplaires de Tancrède conformes à la leçon des comédiens . Il est certain que pour peu qu'on attende la pièce paraîtra dans toute sa misère , pendant que je passe le jour et la nuit à la corriger d'un bout à l'autre, à la rendre moins indigne de vous et du public . Vous en recevrez incessamment une nouvelle copie , et je pense qu'il sera convenable de toutes façons de la reprendre vers la saint Martin . On sera obligé de transcrire de nouveau tous les rôles . Il n'y en a pas un seul où je n'aie fait des changements . Si ces changements valent quelque chose, c'est à vous que j'en suis redevable, c'est à votre goût, à l'intérêt que vous avez pris à l'ouvrage, à vos réflexions aussi solides que fines . Si je me suis un peu récrié contre quelques vers qu'on a été forcé de substituer à la hâte, si ces vers m'ont paru défectueux, c'est l'amour de l'art et non l’amour-propre qui s'est révolté en moi . Je n'ai pas senti avec moins de reconnaissance la nécessité de plusieurs changements, je n'en ai pas moins approuvé vos remarques, et plusieurs vers mis à la place des miens . M. d'Argental sera-t-il encore longtemps à la campagne ? Il me paraît qu'en son absence vous commandez l'armée avec bien du succès . Je me flatte que vos troupes préviendront les irruptions des housards libraires . Quand jouera-t-on La Belle Pénitente 1? Mlle Clairon est-elle cette pénitente ? Elle seule peut faire réussir cette détestable pièce anglaise, mais je me flatte que l'auteur qui s’abaisse à chercher des modèles chez les barbares se sera fort éloigné de son modèle . Si notre scène devient anglaise, nous sommes bien avilis . Nous ne sommes déjà que les traducteurs de leurs romans . N'avons-nous pas déjà baissé assez pavillon devant l'Angleterre ? C'est peu d'être vaincus, faut-il encore être copistes ? Ô pauvre nation ! Madame le cœur me saigne, mais il est à vous .
V. »
1 Il doit s'agir de Caliste, de Colardeau, pièce adaptée de The fair Penitent , de Nicolas Rowe , qui fut représentée au Théâtre-français le 12 novembre 1760 ; voir lettre du 3 novembre 1760 à d'Argental ; une Caliste plus ancienne avait été représentée en 1750 ; elle est attribuée à différents auteurs, Mauprié, Séran de La Tour et Thibouville ; Clarence Brenner la donne à l'abbé de La Place, mais se trompe peut-être , voir L'Année littéraire du 12 décembre 1760, VIII, 169-185 .
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17/10/2015
le magot s'écorne . Mais un magot ne fait pas grand plaisir, et des spectacles en font beaucoup
... Mais tout de même, un magot , ça peut faire plaisir, demandez aux gagnants du Loto !
Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 17/10/2015
« A Jean-Robert Tronchin
à Lyon
17 octobre [1760]
Il est vrai mon cher monsieur que le magot s'écorne . Mais un magot ne fait pas grand plaisir, et des spectacles en font beaucoup . Je suis toujours aussi honteux que reconnaissant de toutes vos bontés . Voici la lettre sur M. de Montmartel, après lui avoir envoyé celle qu'il doit tirer sur Laleu . Il se peut que Laleu le fasse attendre une quinzaine de jours ; il n'y aura pas grand mal . Mon but a été de ne point entamer le fonds qui est entre vos mains, de remplacer par ces dix mille livres ce que vous avez la bonté de m'envoyer . Je ne suis pas extrêmement pressé des groups que vous me destinez parce que je me suis servi en dernier lieu de M. Cathala pour acquitter environ 1800 . J'ai encore de quoi aller jusqu'à la fin du mois . Dieu et vous pourvoieront au reste . Un commodore anglais et un directeur de la factorerie anglaise de Surate 1 sont venus dîner chez moi . Ils arrivent de l'Inde . Ils comptent que Pontichery sera pris dans quatre mois . Dieu veuille qu'ils se trompent .
Puis-je prendre la liberté de vous demander une vingtaine de livres de chocolat .
Mille pardons .
V. »
1 Pour le commodore il peut s'agir de Charles Steevens, et le directeur est sans doute Richard Bourchier ; voir de Beer-Rousseau, p. 48-47 .
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je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire des répétitions . Nous savons tous nos rôles
... Ce serait vraiment bien s'il en était de même dans notre vie quotidienne .
Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 17/10/2015
« A Gabriel Cramer
17è octobre [1760]
J'ai passé hier la journée à Ferney, et j'ai appris en arrivant qu'on jouait demain Mahomet 1; je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire des répétitions . Nous savons tous nos rôles . C'est le géant Pictet qui se charge de tout ameuter ; Mahomet et Fanime seront les dernières pièces qu'on jouera . Après quoi nous serons tout entier aux petits chapitres, à l'Ecclésiaste 2 et autres rogatons . Mille tendres amitiés à toute la famille . »
1 Le 17 octobre 1760, Du Pan écrivait à Freudenreich : « On redonne demain Mahomet, on répète lundi aux Délices Fanime pour le duc de Villars . Il y avait quarante cinq personnes à souper , l'intendant de Bourgogne en amènera dix huit . Depuis six semaines, la maison de Voltaire ne désemplit pas, tout le monde y est sur les dents, excepté lui . »
Voir aussi les lettres de Mme Constant de Rebecque à son mari du 16 et du 17 octobre 1760 .
2 Le Précis de l'Ecclésiaste fut réimprimé dans la Seconde suite des mélanges, II, 363-402 .
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13/10/2015
Chaque siècle produit tout au plus dix ou douze bons ouvrages, le reste est emporté par le torrent du fleuve de l'oubli
... Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 13/10/2015
« [Destinataire inconnu]
[vers octobre 1760 ?] 1
S'il y a des esprits de travers parmi vous, comme il y en a dans toutes les communautés, il me semble que les bons ne doivent pas payer pour les méchants ; et qu'on n'en doit pas moins estimer un Bourdaloue parce qu'on méprise un Garasse .
Ce monde-ci est une guerre continuelle ; on a des ennemis et des alliés . Vous voilà alliés contre le gazetier janséniste, et je souhaite que le Journal de Trévoux ne me fasse pas d’infidélités . Il ne faut pas ressembler au bon David qui pillait également les Juifs et les Philistins .
Dans cette guerre interminable d'auteurs contre auteurs, de journaux contre journaux le public ne prend d'abord aucun parti que celui de rire . Ensuite il en prend un autre ; c'est celui d'oublier à jamais tous ces combats littéraires . Le gazetier ecclésiastique s'imagine que l'Europe s'occupera longtemps de ses feuilles, mais le temps vient bientôt où l'on nettoie la maison, et où l'on détruit les toiles des araignées . Chaque siècle produit tout au plus dix ou douze bons ouvrages, le reste est emporté par le torrent du fleuve de l'oubli . Qui se souvient aujourd'hui des querelles du père Bouhours et de Ménage ? et si Racine n'avait pas fait ses tragédies saurait-on qu'il écrivit contre Port-Royal ? Presque tout ce qui n'est que personnel est perdu pour le reste des hommes . »
1 Note autographe, édition de Kehl . Le manuscrit est un morceau de papier qui a l'air d'un fragment . Pourtant le texte qu'il contient recto-verso est complet . Le destinataire est certainement un jésuite . Kehl place la lettre à la fin de 1759 ; Clogenson entre le 20 et le 25 octobre 1760, ce qui paraît plausible .
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Nous voudrions vous donner du plaisir . N'en a pas qui veut
... Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 13/10/2015
« A François Tronchin
[octobre 1760 ?]1
Nos lits valent pourtant mieux que la pièce . Ut ut est . Ogni uno faccia seondo il suo cervello 2. Nous voudrions vous donner du plaisir . N'en a pas qui veut . Mes chers trans-rhoniens 3, si vous voulez en avoir, ayez de l'indulgence . »
1 Manuscrit au dos d'une carte à jouer ; l'édition Tronchin place la lettre après 1763 ; Delattre la met avant février 1765 ; et Droz en février 1757, ce qui est pourtant impossible, à cette date V* étant alors à Montriond.
2 Latin et italien ; Quoi qu'il en soit, que chacun fasse à sa tête .
3 La maison de campagne des Tronchin était située à Cologny, rive gauche du lac Léman .
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Mille compliments à Mahomet et à toute la famille
...qui depuis quelques siècles mène un combat fratricide pour savoir qui est le véritable héritier du prophète : stupidité majeure !
Mis en ligne le 9/8/2017 pour le 13/10/2015
« A Gabriel Cramer [ A Monsieur Mahomet Cramer]
[octobre 1760]
Monsieur Cramer est prié de vouloir bien me renvoyer la feuille du bramin 1, qu'il faut regratter
3 facéties
4 Pierre brochés.
Mille compliments à Mahomet et à toute la famille .
V. »
1 L'Histoire d'un bon bramin, dont V* annonçait déjà l'envoi, en manuscrit à mme du Deffand le 13 octobre 1759 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2014/10/29/que-j-aime-les-gens-qui-disent-ce-qu-ils-pensent-c-est-ne-vivre-qu-a-demi-q.html et qui fut publiée en 1761 dans la Seconde suite des mélanges .
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