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12/03/2012

il y jouit d'un loisir qui serait encore plus philosophique s'il était moins homme d'État

 

marcheur solo2661.JPG

Il y a un après ... campagne présidentielle .

Beaucoup vont connaître un grand moment de solitude .

Marche et rêve !

 

 

 

« DE M. DARGET 1

6 septembre 1755.

J'ai malheureusement une trop bonne excuse, mon ancien ami, de n'avoir pas encore répondu à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 5 du mois dernier. J'ai toujours été malade, et pendant plus de quinze jours assez considérablement d'un mal de gorge. Je n'ai pu ni m'occuper ni sortir, et cela est vrai au point que je ne verrai que demain pour la première fois votre belle tragédie de l'Orphelin de la Chine. Je vous fais bien sincèrement mon compliment sur ces nouveaux lauriers, et je vous prie d'être persuadé que personne n'en voit orner votre front avec plus de plaisir que moi.
Je n'ai rien vu des manuscrits tronqués qui courent presque publiquement de votre poème de la Pucelle, vous savez que je connais la bonne édition 2, et je verrai bientôt les endroits où l'on a voulu si méchamment introduire des choses qui ne sont pas de vous. Et qui pourrait s'y tromper, mon cher ami ? il n'appartient qu'à vous seul de retoucher vos ouvrages. Il faut bien prendre votre parti sur la publication de ce poème , tous vos amis craignent à Paris qu'il ne soit bientôt imprimé, surtout en Hollande ou en Angleterre; et j'en tremble avec eux, je suis même surpris que cet événement-là ne soit pas arrivé plus tôt; il est très-certain que du Puget, ce Provençal attaché très-peu de temps à la maison du prince Henri, en avait une copie fournie par l'infidélité de Tinois. Il l'avait emportée dans le temps qu'il disparut de Berlin; et peut-être les espérances qu'il avait fondées sur le profit de ce manuscrit entrèrent-elles dans le projet de sa retraite. J'ai su depuis qu'il avait passé en Russie, où il a rentré dans l'obscurité. C'est peut-être à cette copie que vous devez la filiation de toutes celles qui se sont répandues depuis. Grasset, qui vous porte à vous-même votre ouvrage, mais gâté et falsifié, et qui veut vous le vendre cinquante louis, est quelque chose de tout à fait singulier, et qui a dû vous faire rire vous-même. Enfin vous savez à qui vous en prendre de tout cela , vous ne soupçonnerez plus vos admirateurs et vos amis; vous en avez envoyé des copies ici, qui pourront servir de pièces de comparaison. M. Thieriot en a une que je dois entendre ces jours-ci. Les honnêtes gens ne se tromperont pas aux différences et s'il y a des choses que l'on trouve que vous deviez changer, vous le ferez avec cette supériorité qui rend toujours les éditions faites sous vos yeux préférables aux autres.
M. Duverney a été enchanté, monsieur, de recevoir des témoignages de votre souvenir. Sa santé est assez bonne. Il ne passe plus que les étés seulement à Plaisance, et il y jouit d'un loisir qui serait encore plus philosophique s'il était moins homme d'État. Il vous enverra volontiers des ognons de tulipe, marquez-moi la manière de vous les faire parvenir; il ne faut pas qu'il manque rien à un lieu dont vous faites vos délices.
Vous m'avez promis anciennement, et dans les moments heureux de ma liaison avec vous, que vous me procureriez mes entrées à la Comédie française par la présentation d'une de vos tragédies. Je vous rappelle cet engagement, et j'en prends acte pour la première que vous enverrez; vous savez que je sais les lire.
M. de Croismare vous fait mille compliments, il est du comité secret de vos amis à Paris, et mérite assurément à tous égards d'y tenir sa place. Ma mauvaise santé salue vos incommodités; elle s'y intéresse, elle vous plaint. Je vous embrasse de tout mon cœur, et je vous renouvelle toujours avec un nouveau plaisir, mon cher ami, les aveux de mon attachement bien tendre et bien sincère. »

Il faut savoir jouir et savoir se passer; j'ai tâté de l'un et de l'autre

 

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Où donc a-t-on tâté  le plus?

 

 

« A M. DARGET 1

Le 5 août 1755.

Je vous dois, mon ancien ami, un compte exact de ce qui s'est passé en dernier lieu au sujet de ce poème de la Pucelle d'Orléans, dont on pourra dire comme de celle de Chapelain

Depuis trente ans on parle d'elle,
Et bientôt on n'en dira rien.


C'est peu qu'on ait déshonoré la littérature jusqu'à imprimer le Siècle de Louis XIV avec des notes aussi absurdes que calomnieuses, et qu'on se soit avisé de faire un libelle scandaleux d'un ouvrage approuvé de tous les honnêtes gens de l'Europe; c'est peu qu'on ait donné sous mon nom une prétendue Histoire universelle, dont il n'y avait pas dix chapitres qui fussent de moi, et dont l'ignorance a rempli tous les vides, les mêmes gens qui me persécutent depuis si longtemps ont mis le comble à ces malversations inouïes jusqu'à nos jours parmi les gens de lettres. Ils ont déterré quelques fragments de cet ancien poème de la Pucelle d'Orléans, qui était assurément un badinage très-innocent; quand ils ont su que j'étais en France, ils ont ajouté à cet ouvrage des vers aussi plats qu'offensants contre les amis que j'ai en France 2, et contre les personnes 3 et les choses les plus respectables. Quand on a vu que j'avais choisi un petit asile auprès de Genève, où ma mauvaise santé m'a forcé de chercher des secours auprès d'un des plus célèbres médecins de l'Europe, il ont glissé au plus vite dans l'ouvrage des vers contre Calvin4, ils vivent du fruit de leurs manœuvres, ils vendent chèrement leurs manuscrits ridicules aux dupes qui les achètent, et se font ainsi un revenu fondé sur la calomnie. En vérité, mon cher ami, si ces malheureux pouvaient être appelés des gens de lettres, je serais presque de l'avis de ce citoyen de Genève 5 qui a soutenu avec tant d'esprit que les belles-lettres ont servi à corrompre les mœurs. On a député dans le pays où je suis un homme qui se mêle de vendre des livres, il se nomme Grasset; il vint dans ma maison le 26 juillet, et me proposa de me vendre cinquante louis d'or un de ces manuscrits; il m'en fit voir un échantillon, c'était une page remplie de tout ce que la sottise et l'impudence peuvent rassembler de plus méprisable et de plus atroce; voilà ce que cet homme vendait sous mon nom, et ce qu'il voulait me vendre à moi-même. Il me dit, en présence de plusieurs personnes, que le manuscrit venait d'un Allemand qui l'avait vendu cent ducats, ensuite il dit qu'il venait d'un ancien secrétaire de monseigneur le prince Henri il entend sans doute le secrétaire à qui votre beau-frère a succédé, et qui était avec cet autre fripon de Tinois, mais ni le roi de Prusse, ni le prince Henri, n'ont jamais eu entre leurs mains des choses si indignes d'eux. Il nomma plusieurs personnes, il assura que La Beaumelle en avait un exemplaire à Amsterdam , je pris le parti de porter sur-le-champ au résident de France la feuille scandaleuse que cet homme m'avait apportée écrite de sa main. On mit Grasset en prison; il dit alors qu'il la tenait d'un nommé Maubert, ci-devant capucin, auteur de je ne sais quel Testament politique du cardinal Albéroni 6, dans lequel le ministère de France et M. le maréchal de Belle-Isle sont calomniés avec cette impudence qu'on punissait autrefois et qu'on méprise aujourd'hui; enfin on a banni de Genève le nommé Grasset. On a interrogé le sieur Maubert, et on lui a signifié que, si l'ouvrage paraissait, on s'en prendrait à lui. Voilà tout ce que j'ai pu faire, dans un pays où la justice n'est pas rigoureuse, j'attends de votre amitié que vous voudrez bien m'instruire de ce que vous pourrez apprendre sur cette misère. Si vous voyez M. de Croismare et M. Duverney, je vous prie de leur faire mes très-humbles compliments; mes Délices me font souvenir de Plaisance 7. Je n'ose demander des ognons de tulipe à M. Duverney, c'est la seule chose qui me manque dans ma retraite trop belle pour un philosophe. Il faut savoir jouir et savoir se passer; j'ai tâté de l'un et de l'autre. Je vous souhaite fortune, agréments; et j'aurais voulu que ma maison eût été sur le chemin de Vesel.
P. S. Pourrez-vous avoir la bonté de me dire le nom de ce Provençal 8 qui était ci-devant secrétaire du prince Henri? Je vous embrasse. Je suis bien malade. »

5 Jean-Jacques Rousseau.

7 Château de Pâris-Duverney, près de Nogent-sur-Marne.

8 Il s'appelait du Puget; voyez lettre de Darget du 6 septembre .
 

 

11/03/2012

mon pauvre Orphelin. Je vous conjure qu'on le joue tel que je l'ai fait.

 

 

 

 

« A M. le comte d'ARGENTAL.

4 août [1755]

Mon cher ange, je voudrais encore vernir mes magots 1; mais tout ce qui arrive à Jeanne 2 gâte mes pinceaux chinois. C'est ma destinée que la calomnie me poursuive au bout du monde. Elle vient me tourmenter au pied des Alpes. Vous ai-je mandé que ce coquin de Grasset était venu dans ce pays-ci, chargé de cet impertinent ouvrage, avec des vers contre la France, contre la maison régnante, contre M. de Richelieu ?3 Ceux qui l'ont envoyé, sachant que j'étais auprès de Genève, n'ont pas manqué de faire paraître Calvin dans cette rapsodie, cela fait un bel effet, du temps de Charles VII. Il est très-certain que ce Chévrier, qui avait annoncé l'ouvrage dans les feuilles de Fréron, y a travaillé et il est très- probable que Grasset s'entend toujours avec Corbi.
Vous voyez combien il est nécessaire que les cinq magots soient joués vite et bien, mais comment Sarrasin peut-il se charger de Zamti ? est-ce là le rôle d'un vieillard ? On n'entendra pas Lekain. Sarrasin joue en capucin. Serai-je la victime de l'orgueil de Grandval, qui ne veut pas s'abaisser à jouer Zamti ? Mon divin ange, je m'en remets à vous mais, si mes magots tombent, je suis enterré.
Je vois enfin que vous avez perdu ces malheureux soupçons que vous aviez de moi sur un pucelage 4; Dieu soit béni , Thieriot-Trompette me mande qu'il y avait, dans le seul premier chant qui court à Paris, cent vingt-quatre vers falsifiés. Tout ce qu'on m'en a envoyé est de la plus grande platitude. Gare que ces sottes horreurs ne paraissent sous mon nom. Ce manant de Fréron en fera un bel extrait.
Je vous demande en grâce, au moins, qu'on ne falsifie pas mon pauvre Orphelin. Je vous conjure qu'on le joue tel que je l'ai fait. Nous venons d'en faire une répétition. Un Tronchin,5 conseiller d'État de Genève, auteur d'une certaine Marie Stuart, a joué, ou plutôt lu, sur notre petit théâtre, le rôle de Gengis passablement, il a fort bien dit : Vos vertus 6; et tout le monde a conclu que c'était un solécisme épouvantable de dire quelque chose après ce mot. Ce serait tout gâter; la seule idée m'en fait frémir. La scène du poignard a bien réussi , des cœurs durs ont été attendris.
Je vous embrasse; je me recommande à vos bontés. »

1 La pièce L'Orphelin de la Chine .

2 La Pucelle d'Orléans dont circulent des versions scabreuses.

4 Allusion au chant de l'âne. Voyez les variantes du chant XXI : http://www.monsieurdevoltaire.com/article-la-pucelle-d-orleans-chant-vingt-et-unieme-86642161.html

5 François Tronchin, qui travaillait alors à une tragédie dont Nicéphore III (ou Botoniate) était le principal personnage. Marie Stuart avait été imprimée à Paris en 1735. (CL.)

6 Derniers mots de l'Orphelin de la Chine.

 

10/03/2012

Je ne connaissais ni ce nouveau plaisir, ni celui de semer, de planter, et de bâtir

 

Sans méchanceté, -vous me connaissez !-, pour le bonheur d'un homme qui ne pense qu'au nôtre, je souhaite les mêmes plaisirs au candidat de la dernière heure qui a promis, juré-craché, qu'il abandonnera la vie politique en cas de défaite . Je serais vraiment épaté de voir vivre ces "gens ordinaires" (dixit Carla l'aphone ) comme vous et moi (surtout comme moi , je ne peux vous engager malgré vous) . Cependant, je suis prêt à parier que le naturel reviendra au galop (des chevaux d'une berline de luxe) , et on verra encore NS cycliste, ouaip ! jogger , yes ! simple : never ! 

Heureux retraité , avec nos impôts ! hélas ... pour notre porte-monnaie . 

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Un éléphant , ça trompe, ça trompe ,

Un éléphant, ça trompe énormémént !

Alors, je ne vous dis pas, quand il y en a deux .

Je pense que vous situez facilement qui est Nico et qui est la voix "ordinaire" (j'ai promis de ne pas m'en prendre au physique, tout comme cestui-là qui a promis d'être le président de l'augmentation pouvoir d'achat, et qui omit simplement de dire qu'il parlait du sien )  .

 

 

 

« A M. THIERIOT

Aux Délices, le 4 août [1755]

Ce que vous avez 1 est presque aussi ancien que notre amitié. Il y a trente ans que cela est fait, et vous voyez combien cela est différent des plates grossièretés et des scandales odieux qui courent. Vous aurez le reste, vous verrez que le bâtard de l'Arioste n'est pas le bâtard de l'Arétin. Un scélérat, nommé Grasset, est venu dans ce pays-ci, dépêché par des coquins de Paris, pour faire imprimer sous mon nom, à Lausanne, les abominations qu'ils ont fabriquées. Je l'ai fait guetter à Lausanne; il est venu à Genève, je l'ai fait mettre en prison. J'ai ici quelques amis, et on n'y troublera point mon repos impunément.
Adieu, mon ancien ami; vous auriez trouvé ma retraite charmante l'été, et l'hiver il ne faut pas quitter le coin de son feu. Tous les lieux sont égaux quand il gèle; mais dans les beaux jours je ne connais rien qui approche de ma situation. Je ne connaissais ni ce nouveau plaisir, ni celui de semer, de planter, et de bâtir. Je vous aurais voulu dans ce petit coin de terre. J'y suis très- heureux et si les calomnies de Paris venaient m'y poursuivre, je serais heureux ailleurs.
Je vous embrasse. Quid novi ? »

1 La Pucelle .

 

j'ose croire encore que vous n'êtes pas insensible à l'admiration très-sincère d'un homme qui vous a approché

 

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Faut-il croire Volti les yeux fermés ?

 

 

 

« A FRÉDÉRIC II, roi de Prusse1.

Aux Délices, près de Genève, 4 août 1755.

Sire, si les belles-lettres, qui ont servi de délassement à Votre Majesté dans ses travaux, l'amusent encore, permettez que je mette à vos pieds et sous votre protection cette tragédie2, que je commençai chez vous, avant d'avoir le malheur de vous quitter; j'aurais voulu la finir dans votre palais de Potsdam, aussi bien que ma vie. Les beautés du lac de Genève et de la retraite que j'ai choisie pour mon tombeau sont bien loin de me consoler du malheur de n'être plus auprès de Votre Majesté.
Je ne peux soulager mon amertume qu'en saisissant les moindres occasions de vous renouveler mes sentiments, ils sont tels qu'ils étaient quand vous avez daigné m'aimer, et j'ose croire encore que vous n'êtes pas insensible à l'admiration très-sincère d'un homme qui vous a approché, et dont la douleur extrême est étouffée par le souvenir de vos premières bontés.
Ne pouvant avoir la consolation de me mettre moi-même aux pieds de Votre Majesté, je veux avoir au moins celle de m'entretenir de vous avec milord Maréchal3. Je ne suis pas éloigné de lui, et, si Votre Majesté m'en donne la permission, si ma malheureuse santé m'en laisse la force, j'irai lui dire ce que je ne vous dis pas, combien vous êtes au-dessus des autres hommes, et à quel point j'ai eu la hardiesse et la faiblesse de vous aimer de tout mon cœur. Mais je ne dois parler à Votre Majesté que de mon profond respect. »

1 Œuvres de Frédéric le Grand; Berlin, 1853, tome XXIII, page 7.

2 L'Orphelin de la Chine.

3 Alors à Neufchâtel. Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/George_Keith

 

 

On souffre même à Neuilly

 

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Avez-vous cru un instant qu'il pourrait s'agir de la souffrance des nantis de Neuilly, gentille commune qui vota à 87% pour un certain N. S. (Neuilly Seulement ) il y a cinq ans ? Que nenni .

Sous l'Ancien Régime, comme sous notre monarchique république, ce sont toujours les mêmes qui portent les autres . Un bonne ruade serait bienvenue ! 

 

 

 

« A M. le marquis de THIBOUVILLE.

3 août [1755]

Oui, vraiment, vous seriez un beau Gengis, et nous n'en aurons point comme vous. Je vous sais bien bon gré d'être du métier, mon très-aimable marquis. Le travail console. Il parait, par votre lettre à ma nièce, que vous avez besoin d'être consolé comme un autre. C'est un sort bien commun. On souffre même à Neuilly, même aux Délices. Qui croirait qu'à mon âge une Pucelle fit mon malheur, et me persécutât au bout de trente ans? L'ouvrage court partout, accompagné de toutes les bêtises, de toutes les horreurs, que de sots méchants ont pu imaginer, de vers abominables contre tous mes amis, à commencer par M. le maréchal de Richelieu. J'ai bien fait de ne songer qu'à des Chinois, vos Français sont trop méchants, et, sans vous et sans M. d'Argental, ces Chinois ne seraient pas pour Paris. Je bénis ma retraite, je vous regrette, et je vous aime de tout mon cœur. »

 

j'informerai les magistrats de son entreprise, qui outrage également la religion et le repos des hommes

 

"il n'y a aucun lieu sur la terre où j'attende une justice plus éclairée qu'à Genève."chien éclairé comme la justice2440.JPG

 

 Très puissante justice qui m'éclaire à rebrousse poil et m'autorise à coincer la bulle au milieu de la rue !

 

 

 «  A M. le premier syndic du Conseil de Genève 1

Le 2 août [1755].

Monsieur, vos bontés et celles du Magnifique Conseil m'ayant déterminé à m'établir ici sous sa protection, il ne me reste, en vous renouvelant mes remerciements, que d'assurer mon repos en ayant recours à la justice et à la prudence du Conseil. Je suis obligé de l'informer que, le 17 du mois de juin, un conseiller d'État de France m'écrivit qu'un nommé Grasset était parti de Paris, chargé d'un manuscrit abominable qu'il voulait imprimer sous mon nom, croyant mal à propos que mon nom servirait à le faire vendre , on m'envoya de plus la teneur de la lettre écrite de Lausanne par ce Grasset à un facteur de librairie de Paris. J'écrivis incontinent à des magistrats de Lausanne, et je les suppliai d'éclaircir ce fait. On intimida Grasset à Lausanne.
Le 22 juillet, une femme nommée Dubret, qui demeure à Genève, dans la même maison que le sieur Grasset, vint me proposer de me vendre cet ouvrage manuscrit quarante louis. Le 26 juillet, Grasset, arrivé de Lausanne, vint lui-même me proposer ce manuscrit pour cinquante louis, en présence de Mme Denis et de M. Cathala 2, et me dit que, si je ne l'achetais pas, il le vendrait à d'autres. Pour me faire connaître le prix de ce qu'il voulait me vendre, il m'en montra une feuille écrite de sa main, il me pria de la faire transcrire, et de lui rendre son original. Je fus saisi d'horreur à la vue de cette feuille, qui insulte, avec autant d'insolence que de platitude, à tout ce qu'il y a de plus sacré. Je lui dis, en présence de M. Cathala, que ni moi, ni personne de ma maison, ne transcririons jamais des choses si infâmes, et que si un de mes laquais en copiait une ligne je le chasserais sur-le-champ. Ma juste indignation m'a déterminé à faire remettre dans les mains d'un magistrat cette feuille punissable, qui ne peut avoir été composée que par un scélérat insensé et imbécile. J'ignore ce qui s'est passé depuis, j'ignore de qui Grasset tient ce manuscrit odieux mais ce que je sais certainement, c'est que ni vous, monsieur, ni le Magnifique Conseil, ni aucun membre de cette république, ne permettra des ouvrages et des calomnies si horribles, et que, en quelque lieu que soit Grasset, j'informerai les magistrats de son entreprise, qui outrage également la religion et le repos des hommes. Mais il n'y a aucun lieu sur la terre où j'attende une justice plus éclairée qu'à Genève.
Je vous supplie, monsieur, de communiquer ma lettre au Magnifique Conseil, et de me croire avec un profond respect, etc. »

 

2 Négociant de Genève, en faveur duquel Voltaire écrivit à La Chalotais le 21 juillet 1762.