08/09/2024
être à Paris et courir d'un bout de la ville à l'autre c'est la vie d'un fiacre
... ou d'un Premier Ministre nouvellement choisi !
« A Marie-Louise Denis
7 mars 1769
Il y a , ma chère nièce, dans votre lettre du 28 février un mot qui m'a percé le cœur . Vous voudriez, dites-vous, avoir une terre à une demi-lieue de Ferney ; ajoutez donc qu'il faudrait que Ferney fut dans le climat du Languedoc ou de la Touraine à portée de quelque grande ville . Vous ne pouvez marcher, votre santé se dérange souvent, vous n'aimez ni n'entendez l'agriculture, vous avez besoin de société et de secours ; rien de tout cela ne se trouve dans le pays barbare où je cultive la terre en attendant que je rentre à cinq ou six pieds de sa surface . Je vis absolument seul et cette solitude nécessaire à ma façon de penser serait affreuse pour vous . Vous ne pouvez supporter la campagne qu'avec du monde et des fêtes qui ne me conviennent plus ; je ne peux ni dîner ni souper sans qu'on me fasse la lecture ; la solitude est mon seul partage ; j'aurais voulu achever ma vie avec vous dans un faubourg de Paris et le faubourg serait encore trop éloigné pour vous du centre où vous êtes née . La Sibérie et Ferney sont précisément la même chose cinq mois de l'année . Il n'y a qu'un travail assidu de quinze heures par jour qui puisse faire supporter la vie sous quatre pieds de neige. Le bonheur d'un hibou n'est pas celui d'une fauvette . Je me suis prêté pendant quelques jours à un prince russe 1 que l'impératrice m'a envoyé avec des présents, des lettres charmantes et le livre de ses lois ; mais après lui avoir ouvert ma porte je la ferme à tout le reste de la terre .
Je ne retire rien de Ferney, mais je l'améliore et rebâtit tout le Châtelard . Il sera utile et délicieux ; j'entends délicieux pour six mois, car il y aura toujours six mois horribles à passer . Votre sœur se partage entre la campagne et la ville ; vous savez que je ne puis le faire depuis une certaine lettre d'une certaine femme 2. Il faudrait arranger nos affaires avec notre notaire ; mais c'est le plus plat et le plus opiniâtre de tous les garde-notes . Le jeune vieillard au nez haut qui vous doit de l'argent n'est pas homme à engager la présidente 3 dans mes intérêts . Son insupportable orgueil croit toujours qu'on lui a manqué quand on ne lui a pas écrit tous les huit jours ; il n'est appliqué qu'à son intérêt et à ses plaisirs et n'a jamais fait de bien à personne . Si la présidente avait lu les pages 151 et 180 de l'admirable poème des Saisons 4, si elle pensait comme Saint-Lambert ose penser et écrire, je pourrais en ce cas imiter votre sœur qui a pris le bon parti, et le seul qui puisse contribuer à la douceur de la vie .
Mme Du Deffand, que j'aime depuis plus de quarante ans, m'écrit des lettres charmantes . Elle et son amie 5 désirent fort de me voir ; mais tout cela serait fort difficile à ajuster . Il faudrait avoir une petite maisonnette dans le voisinage, car être à Paris et courir d'un bout de la ville à l'autre c'est la vie d'un fiacre . Et puis comment s'arranger avec ce misérable notaire, l'opprobre des garde-notes 6.
Les Deux Frères 7 pourraient fournir une occasion favorable ; mais Les Deux Frères ne pourront être établis à Paris que dans un an. De plus il y a eu du dérangement dans le régisseur de mon bien de Colmar . Il faut guérir cette plaie et cela demandera du temps . J'ai peur que cette affaire ne soit pas terminée avant l'hiver . Pour le Châtelard, il ira plus vite,il sera bâti pour recevoir la récolte et cette récolte sera fort mauvaise ; nous n'avons pu semer que le tiers tout au plus de l'ordinaire et les pluies ont gâté une grande partie de ce malheureux tiers . Le chapitre des accidents est toujours considérable . À l’égard de vos affaires, vous devez voir dix mille francs cette année de M. de Lézeau, en comptant huit mille d'anciens arrérages et de deux mille du courant . Vous devez recevoir autant de M. le maréchal de Richelieu . Il ne vous en coûtera qu'une lettre . Vous êtes sur les lieux, vous êtes à portée de consulter sur l’affaire de la succession de Guise ; mais je sais certainement que vous êtes en doit de demander une contribution sur les biens, sauf aux héritiers à partager entre eux le fardeau.
S'il y a quelques nouveautés dans les pays étrangers, je ne manquerai pas de vous les faire tenir par M. Lefèvre 8.
Je ne crois pas que vous puissiez voir M. de La Sourdière 9 ; mais vous ferez bien en cas que vous le voyiez et que vous lui écriviez de lui insinuer qu'il est d'une belle âme comme la sienne de ne pas absolument oublier ses anciens serviteurs . Je crois vous avoir mandé que je lui ai écrit ; mais certainement il ne me répondra point .
Je n'écris point à l'abbé Binet, il est trop occupé de ses ouvrages ; je ne suis pas mal avec Mme Binet 10, mais je ne la fatigue pas . Les enfants viennent aujourd’hui dîner avec mon Russe . La maison Racle est presque toute dépeinte ; voilà de l'argent bien mal employé .
Je vous embrasse avec la plus vive tendresse.
V. »
1 Prince Fédor Alexeievitch Koslowsky ; voir lettre du 26 février 1769 à Catherine II : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/08/27/je-ne-sais-pas-ce-qui-est-arrive-a-notre-nation-qui-donnait-autrefois-de-gr.html
2 Mme de Pompadour ; voir lettre du 5 février 1754 à Mme Denis : « A l'égard du placet que je vous ai adressé, et de la lettre à Mme de Pompadour, je remets le tout à votre volonté, à votre prudence. Peut-être ne faut -il rien faire du tout . C'est trop demander grâce. Il faut faire son paquet, souffrir en silence , et attendre la fin de mes peines de la mort. » .
3 Richelieu.
4Mme du Barry.
5Les numéros de pages renvoient à l'édition de 1769 des Saisons ; voir : https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Saisons_(Saint-Lambert)
6 Mme de Choiseul ; mais V* se fait des illusions sur les sentiments de ces deux dames à son égard .
7D'après la lettre du 27 février 1769 à Mme Denis, ce « notaire » qui est « l'opprobre des garde-notes », donc des autres notaires, ne peut être que Louis XV, « l'opprobre » des autres rois de son temps . ce nom de code reviendra d'ailleurs pour le désigner .
8Les Guèbres qui pourraient fournir à V* l'occasion de venir à Paris, comme Irène le fera plus tard .
9Marin.
10Sans doute Richelieu qui était sourd .Mme de Choiseul ; l'abbé Binet est Choiseul.
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07/09/2024
Tout est coup de dés dans ce monde.
... Y compris le choix d'un premier ministre et du gouvernement y associé . Alea jacta est !
« A Nicolas-Claude Thieriot
4 mars 1769 1
J’ai beaucoup rêvé, mon ancien ami, à votre lettre du 13 de janvier 2. Je vois que je ne pourrai pas suivre les mouvements de mon cœur aussitôt qu’il le veut. Figurez-vous que je donne, moi chétif, trente-deux mille francs de pension, tant à mes neveux et nièces qu’à des étrangers qui sont dans le plus grand besoin ; et qu’en comptant à Ferney mes domestiques de campagne, j’en ai soixante à nourrir. Vous me direz que Corneille et Racine, Danchet et Pellegrin, n’en faisaient pas tant : cela est rare au Parnasse ; et la chose est d’autant plus extraordinaire que je suis né avec les quatre mille livres de rente que vous possédez aujourd’hui.
L’idée m’est venue de vous procurer un petit bénéfice cette année. J’ai en main le manuscrit d’une comédie très singulière 3, dont l’auteur m’a laissé le maître absolu . C’est un jeune homme d’une grande espérance, fils d’un président à mortier de province, qui ne veut pas être connu. Il a passé quelques jours dans le château de Ferney, et il m’a étonné. Le sujet de sa pièce est le dépôt dont Gourville mit la moitié entre les mains de Ninon, et l’autre moitié dans celles d’un dévot. Ninon rendit son dépôt, et le dévot viola le sien.
La pièce n’est pas dans le genre larmoyant . Ce jeune homme n’a pris que Molière pour son modèle . Cela pourra lui faire tort dans le beau siècle où nous vivons. Cependant, tous ses personnages étant caractérisés, et prêtant beaucoup au jeu des acteurs, l’ouvrage pourrait avoir du succès.
Si on était devenu plus difficile et plus rigoureux à la police qu’on ne l’était du temps du Tartuffe, il serait aisé de substituer les mots de probité à piété, et de bigot à dévot . Il n’y aurait pas alors la moindre difficulté.
Vous pourriez choisir parmi les comédiens quelqu'un qui eût un peu de goût et qui ne fût ni fat ni insolent . Vous le mettriez dans le secret, vous partageriez le profit avec lui, vous auriez l'impression pour vous seul, et on donnerait seulement vingt louis au valet de chambre du jeune homme 4.
Ce serait, à mon avis, une chose fort plaisante de faire réussir sur le théâtre une putain estimable, qui fait d’un sot dévot un honnête homme.
Je vous enverrai la pièce par le premier courrier : elle peut vous valoir beaucoup, elle peut vous valoir très peu. Tout est coup de dés dans ce monde.
C’est à vous à bien conduire votre jeu, et surtout à ne pas laisser soupçonner que je suis dans la confidence . Ce serait le sûr moyen de tout perdre.
Si vous m'envoyez des livres par les guimbardes de Lyon, envoyez-moi plutôt du Linguet que du Greenville 5. Je fais grand cas de ce M. Linguet. Il pense et il exprime 6.
Je suis bien aise que vous disiez notre cher Damilaville ; mais il y avait plus de deux ans que je croyais que vous n’étiez plus lié avec lui. La philosophie a fait en lui une grande perte . C’était une âme ferme et vigoureuse, il était intrépide dans l’amitié. Celui-là était bien incapable de dire du mal de son ami pour plaire à ceux qui en disaient . C'est là la pierre de touche.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
V.
Où logez-vous ? Je n'en sais rien .»
1 Manuscrit olographe ; copie Beaumarchais-Kehl faite d'après l'original ; édition Kehl avec un certain nombre de passages biffés sur l’autographe .
3 Le Dépositaire, voir : https://francs-bourgeois/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compo%C3%A8tes_Garnier_tome6.djvu/399
La composition de cette pièce explique peut-être le silence épistolaire de V* entre le 14 et le 20 février 1769 .
4 Paragraphe biffé sur l'original par les éditeurs de Kehl, et manque par conséquent dans la copie Beaumarchais-Kehl et dans l'édition .Voir : http://www.monsieurdevoltaire.com/2015/08/correspondance-annee-1769-partie-8.html
5 Thieriot a recommandé à V* l'ouvrage suivant : Simon-Nicolas-Henri Linguet , Canaux navigables ou Développement des avantages qui résulteraient de l'exécution de plusieurs projets en ce genre pour la Picardie, l'Artois, la Bourgogne, la Champagne, la Bretagne, 1769 ; voir : https://books.google.ru/books?id=dp1gAAAAcAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false
Sur « le Greenville » voir lettre du 1er mars 1769 à Thieriot : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/09/03/comme-les-rois-ils-font-payer-leurs-fetes-au-peuple.html
6 Ce paragraphe est omis par l'édition de Kehl . Tout ce qui suit est biffé dans l'original et manque en conséquence dans la copie de Kehl. Pourtant l'édition de Kehl ne supprime que deux passages de la fin : Celui-là était bien […] pierre de touche ., ainsi que le post scriptum.
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06/09/2024
si le grand homme dont vous me parlez a des lubies, je donne le siècle à tous les diables sans exception
... Michel Barnier, premier ministre, aura-t-il des lubies et saura-t-il combattre celles de ses opposants malveillants et irréalistes ?

https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Barnier
« A Anne-Madeleine-Louise-Charlotte-Auguste de La Tour du Pin de Saint Julien
A Ferney ce 3 mars 1769
Minerve-papillon, le hibou à qui vous avez fait l’honneur d’écrire a été enchanté de votre souvenir ; il en a secoué ses vieilles ailes de joie ; il est tout fier de vous avoir si bien devinée, car, dès le premier jour qu’il vous vit, il vous jugea solide plus que légère, et aussi bonne que vous êtes aimable.
Soyez bien sûre, madame, que mon cœur est pénétré de tout ce que vous me dites ; mais il faut laisser les aigles, les rossignols et les fauvettes dans Paris, et que les hiboux restent dans leurs masures. J’ai soixante-quinze ans ; ma faible machine s’en va en détail ; le peu de jours que j’ai à respirer sur ce tas de boue doit être consacré à la plus profonde retraite. Les enfants 1 qui sont revenus sont chez eux, et je reste chez moi ; ma maison n’est plus faite pour les amuser. Je l’ai fermée à tout le monde ; bien heureux encore de pouvoir vivre avec moi-même dans le triste état où je suis. Regardez-moi, madame, comme un homme enterré, et ma lettre comme un De profundis.
Il est vrai que mes De profundis sont quelquefois fort gais, et que je les change souvent en Alléluia. J’aime à danser autour de mon tombeau, mais je danse seul comme l’amant de ma mie Babichon 2, qui dansait tout seul dans sa grange.
J’estime trop l’homme principal 3 dont vous me faites l’honneur de me parler pour penser qu’il ait pris sérieusement l’ordre que m’a donné l’abbé de La Bletterie de me faire enterrer au plus vite 4, et les petites gaietés avec lesquelles je lui ai répondu. Il faudrait que la tête lui eût tourné pour voir gravement des bagatelles. S’il veut faire quelque attention sérieuse à moi, il ne doit considérer que ma passion pour son bonheur et pour sa gloire. Il serait très ingrat s’il faisait la moindre fêlure à la trompette qui est embouchée pour lui.
Si quelque autre personne, fort au-dessous en tout sens du caractère de grandeur et du génie de votre ami, veut déplumer le hibou, il ira tout doucement mourir ailleurs 5. Je suis un être assez singulier, madame : né presque sans bien, j’ai trouvé le moyen d’être utile à ma famille, et de mettre cinq cent mille francs à peupler un désert. Si la moindre persécution y venait effrayer mon indépendance, il y a partout des sépulcres ; rien ne se trouve plus aisément.
J’ai lu la petite esquisse 6 que vous avez eu la bonté de m’envoyer. Je pense qu’on en pourrait faire quelque chose de fort noble et de fort gai pour les noces de monseigneur le dauphin. Ce serait même une très bonne leçon pour un jeune prince, et les personnes de votre espèce pourraient voir avec plaisir qu’elles sont faites pour rendre quelquefois de plus grands services que des hommes d’État. Ce ne serait point aux bateleurs de l’Opéra-Comique qu’il faudrait abandonner cet ouvrage. Il faudrait faire exécuter une musique tantôt sublime, tantôt légère, par les meilleurs acteurs du véritable opéra. L’Opéra-Comique n’est autre chose que la Foire renforcée. Je sais que ce spectacle est aujourd’hui le favori de la nation ; mais je sais aussi à quel point la nation s’est dégradée. Le siècle présent n’est presque composé que des excréments du grand siècle de Louis XIV. Cette turpitude est notre lot presque dans tous les genres, et si le grand homme dont vous me parlez a des lubies, je donne le siècle à tous les diables sans exception, en vous exceptant pourtant vous, madame Minerve-papillon, pour qui j’ai un vrai respect, et que je prends même la liberté d’aimer.
V. »
1 M. et Mme Dupuits.
2 Voir page 523 : lettre 29 août 1760 à Thieriot :
https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome40.djvu/533
3 Le duc de Choiseul.
4 Voir note 1 sur la lettre du 20 juin 1768 à d'Argental : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/02/03/l-absence-a-de-terribles-inconvenients-6483596.html
5 L'allusion n'est pas claire mais il apparaît que, vers cette époque, V* croit à certaines machinations contre lui et songe aux moyens d'y répondre ; voir par exemple les lettres à Hennin du 11 janvier 1769 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/07/21/ses-ennemis-se-demenent-beaucoup-tant-pis-s-ils-reussissent-6507820.html
et à Mme Denis du 27 février 1769 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/08/30/les-gens-qui-sont-dans-la-boue-a-ce-que-vous-dit-d-alembert-6512555.html
6 Le Baron d'Otrante ; Grétry a apparemment soumis son spécimen de la musique qu'il méditait pour cette pièce.
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05/09/2024
rire, et même faire rire ! Si on n’avait pas ce palliatif contre les misères, les sottises atroces, et même les horreurs dont on est quelquefois environné, où en serait-on ? ... il faut quelquefois danser avec les singes
... que voulez-vous ? on n’est pas assez fort pour combattre les tigres..."
Guillaume Meurice a payé son insolence : https://www.ladepeche.fr/2024/05/07/guillaume-meurice-sus...
Pauvre France, on ne peut plus rire de tout , soupe à la grimace du matin au soir, sale régime allégé : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/et-main...
« A Gabriel-Henri Gaillard
2è mars 1769
Ombre adorée, ombre sans doute heureuse ! 1
Parbleu, il faut que vous ayez lu la Canonisation de saint Cucufin, faite il y a deux ans par le pape Rezzonico. L’auteur qui a écrit la relation de la fête de saint Cucufin propose hardiment de fêter saint Henri IV. Pour moi, monsieur, je vous avertis que je vous dénoncerai à la Sorbonne. Comment, Henri IV sauvé, lui qui était en péché mortel ! lui qui est mort amoureux de la princesse de Condé 2 ! lui qui est mort sans sacrements ! Je vous réponds que Ribaudier et Coger pecus vous laveront la tête, et Christophe vous savonnera. C’est Ravaillac qui est sauvé, entendez-vous : car il a été bien confessé ; et d’ailleurs la Sorbonne, ayant fait un saint de Jacques Clément, pourrait-elle refuser une apothéose à François Ravaillac, fût-elle en mauvais latin ? J’espère que vous reviendrez de vos mauvais principes. Il serait bien triste qu’un homme si éloquent errât dans la foi.
Vous me parlez de certaines petites folies : il est bon de n’être pas toujours sur le ton sérieux, qui est fort ennuyeux à la longue dans notre chère nation. Il faut des intermèdes. Heureux les philosophes qui peuvent rire, et même faire rire ! Si on n’avait pas ce palliatif contre les misères, les sottises atroces, et même les horreurs dont on est quelquefois environné, où en serait-on ? Les Sirven passent encore leur vie sous mes yeux, dans les déserts, jusqu’à ce que je puisse les envoyer à Toulouse, où les mœurs, grâce au ciel, se sont un peu adoucies. Mais qui osera passer par Abbeville ? Enfin que voulez-vous ? on n’est pas assez fort pour combattre les tigres, il faut quelquefois danser avec les singes.
Le mari de Mlle Corneille est arrivé ; mais les malles où sont les horreurs ecclésiastiques de François Ier 3 sont encore en arrière. Dieu merci, je n’aime aucun de ces gens-là. Il faut avouer qu’on vaut mieux aujourd’hui qu’alors. Il s’est fait dans l’esprit humain une étrange révolution depuis quinze ans. L’Europe a redemandé à grands cris le sang des Sirven et des Calas ; et tous les hommes d’État, depuis Archangel jusqu’à Cadix, foulent aux pieds la superstition. Les jésuites sont abolis, les moines sont dans la fange. Encore quelques années, et le grand jour viendra après un si beau matin. Quand les échafauds sont dressés à Toulouse et à Abbeville 4, je suis Héraclite ; quand on se saisit d’Avignon 5, je suis Démocrite 6 . Voilà le mot de l’énigme. Je vous embrasse, mon cher Tite-Live ; je vous répète que je vous aime autant que je vous estime.
V. »
1 C’est une phrase vers la fin de la péroraison de l’Éloge de Henri IV, par Gaillard.
2 Charlotte de La Trémoille, femme du prince Henri de Condé : https://fr.wikipedia.org/wiki/Charlotte-Catherine_de_La_Tr%C3%A9moille
3 Histoire de François Ier, roi de France, 1766-1769 , de Gaillard, qui finit par comprendre huit volumes . Voir : https://books.google.ru/books?id=9FEPAAAAQAAJ&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false
4 Les affaires de Calas et de La Barre ; voir page 365 : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome24.djvu/375
et page 501 :https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome25.djvu/511
5 Sur la saisie d’Avignon, voir lettre du 11 juin 1768 à Mme Denis et Mme Dupuits : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/01/29/agathe-rit-elle-toujours-6482666.html
6 Voir la fin de Jean qui pleure et qui rit : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome9.djvu/568
Le philosophe grec Héraclite passait pour pleurer de tout et Démocrite pour rire de tout . Mais plus précisément on est tenté de penser que V* fait allusion à Jean qui pleure et Jean qui rit, (publié en 1774), qui aurait déjà été composé à cette époque . On y lit en effet :
Et le plus triste Héraclite
Redevient un Démocrite
Lorsque ses affaires vont mieux .
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J'aime mieux des citoyens libres que des citoyens égorgés . Il y a plus de plaisir à bâtir des villes qu'a en détruire
... Israëliens, Palestiniens, mais que faites-vous, insensés !
« A François de Caire 1
Monsieur,
Vous me mettez toujours un grand diable de Monsieur en sentinelle en haut de vos lettres ; il faut bien que j'en use de même ; mais l’amitié souffre de ces cérémonies-là . Je vous remercie bien fort de la bonté que vous avez de me mander qu'on a tué des Corses ; mais je vous remercie davantage de m'apprendre qu'on va enfin tracer le plan de la ville de la Tolérance 2. J'aime mieux des citoyens libres que des citoyens égorgés . Il y a plus de plaisir à bâtir des villes qu'a en détruire .
Je m'affaiblis de jour en jour ; je vous supplie, vous et madame de Caire, de poser la première pierre le plus tôt que vous pourrez et de me permettre de me faire enterrer tout auprès, afin que j'aie la consolation de mourir en France dans une ville libre . C'est un petit divertissement qu’on n'a point eu depuis Hugues Capet .
Je vous présente à tous deux le très tendre et respectueux hommage avec lequel j’ai l'honneur d'être,
monsieur,
votre très humble et très obéissant serviteur
V.
A Ferney ce 2 mars 1769. »
2 Versoix.
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04/09/2024
sûrement il n’ira point se baigner à Aix-la-Chapelle, cette année
... Non, Emmanuel Macron ne le fera pas; pas plus qu'il qu'il ne se baignera dans la Seine contrairement à sa promesse :
https://www.dailymotion.com/video/x92ipea
Faut-il lui fournir un jet-ski ?
« A François-Gabriel Le Fournier, chevalier de Wargemont
1er mars 1769 1
Une maladie épidémique a régné si longtemps dans mon pays barbare, celui qui écrit d’ordinaire pour moi 2 a été si longtemps malade et moi aussi, j’ai été enfin dans un état si triste, que je ne sais plus si j’ai répondu à la lettre dont vous m’honorâtes, il y a environ un mois 3. Si je ne me suis pas acquitté de ce devoir, je vous en demande pardon, quoique je n’aie pas tort. Si je l’ai rempli, cette lettre-ci ne sera qu’un duplicata de mes sentiments pour vous et de ma reconnaissance.
J’ai trouvé toute ma façon de penser et de voir les choses dans ce que vous avez eu la bonté de m’écrire. Cela m’a donné une confiance extrême. Voici bientôt le temps où vous partirez pour la Corse. Je vous y souhaite tous les succès que votre valeur et votre prudence méritent. Il y a quelque apparence que les troubles de Pologne et la guerre des Turcs dureront plus que la petite guerre des Corses. Je ne sais guère que des nouvelles de l’Orient et du Nord. Moustapha s’étant fait apporter des lettres qui n’étaient pas écrites en turc, et qu’on avait interceptées, fit venir ses drogmans pour les traduire. Ces lettres étaient en chiffres ; les interprètes répondirent qu’ils ne pouvaient pas faire leur traduction. Moustapha les menaça de les faire étrangler. Le vizir ayant demandé grâce pour eux, il lui dit qu’il était un fou et qu’il le déposait. Les provisions de la place données au successeur portent que son devancier a été déposé parce qu’il était fou, et que Sa Hautesse ordonnait au présent vizir d’aller sur-le-champ châtier les Russes pour n’avoir pas obéi aux ordres exprès que lui, Moustapha, leur avait donnés de vider sans délai la Podolie. Il faut avouer qu’on ne peut avoir ni plus d’esprit, ni plus de modestie que Moustapha.
Vous savez que l’électeur palatin a envoyé trois mille de ses soldats prendre les eaux à Aix-la-Chapelle. Le pauvre malade n’en sait pas davantage, et sûrement il n’ira point se baigner à Aix-la-Chapelle, cette année. En quelque état qu’il soit, il vous sera toujours attaché, monsieur, avec les sentiments les plus tendres et les plus respectueux.
V. »
1 Original ; éd. Cayrol / le second feuillet du manuscrit a été réparé avec un papier provenant d’une autre lettre .
2 Wagnière. Cette lettre est de la main de Bigex, mais celle du même jour à Thieriot est de celle de Wagnière .
3 Lettre non connue .
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03/09/2024
comme les rois, ils font payer leurs fêtes au peuple
... Déficit public de l'Etat français : 5.5% cette année . Qui dit mieux ? 6% sont attendus . Quels impôts vont enfler en 2025 ? Voyons voir : https://www.lafinancepourtous.com/2024/07/17/rapport-2024...
Quel.le premier.e ministre va gérer notre panier percé ? On comprend les atermoiements présidentiels .
« A Nicolas-Claude Thieriot, etc.
1er mars 1769 à Ferney
Il y a non-seulement trois grandes années de différence entre vous et moi, mon cher ami ; mais il y a trente ans pour la vigueur, et surtout pour la belle maladie qui vous rendait si fier il y a quelques années, et dont peut-être vous êtes encore honoré. Pour moi, je me sens au bout de ma carrière. Quand on a vécu soixante-quinze ans, on ne doit pas se plaindre ; c’est avoir un lot assez honnête à la loterie de ce monde ; tout le monde ne peut avoir le gros lot comme Fontenelle. Je suis bien étonné même d’être parvenu à mon âge avec tant de faiblesse et tant de maux. J’ai dansé jusqu’à la fin sur le bord de ma tombe. Si vous n’avez point lu le Lion et le Marseillois, si vous ne connaissez pas les Trois Empereurs, je pourrai vous envoyer ces rogatons, qui pourront amuser votre royal correspondant 1, à qui je n’écris plus depuis près d’une année.
Vous ignorez sans doute que le Rezzonico avait avant sa mort rendu à l’Église le service important de canoniser un capucin nommé Cucufin, dont on a changé le nom en celui de Séraphin . C’est un monument de bêtise qui mérite d’entrer dans vos nouvelles. On imprime, je crois, à présent l’histoire de cette canonisation 2; elle est exacte et curieuse. Les capucins ont fait en Europe, à cette fête, une dépense qui va à plus de quatre cent mille écus. Vous savez que les capucins sont comme les rois, ils font payer leurs fêtes au peuple.
N’avez-vous jamais déterré une lettre qui a couru, et qui court encore, sur la mort de l’ivrogne Pierre III ? Si vous en aviez un précis, je vous prierais de me le communiquer. Ce n’est pas que je croie à ces anecdotes, mais il faut qu’un homme qui écrit l’histoire lise tout.
Avez-vous les Moyens de réformer l’Italie, ouvrage italien 3? Vous pourriez m’envoyer ce livre avec celui de milord Greenville 4, par les guimbardes de Lyon, à mon adresse à Ferney. M. de Laleu vous rembourserait fidèlement .Je n’ai pu vous répondre plus tôt, parce que j’ai été très malade au milieu de mes neiges. »
1 Frédéric II de Prusse.
2 La Canonisation de Saint Cucufin ; voir lettre du 21 décembre 1768 à Mme Du Deffand : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2010/12/20/je-deteste-les-poules-mouillees-et-les-ames-faibles.html
3 Voyez la note 2 : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome46.djvu/144
La Riforma d'Italia est pourtant entre les mains de V* depuis longtemps ; voir lettre du 3 octobre 1768 à Hennin : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/04/21/qu-on-laisse-faire-les-italiens-ils-iront-a-bride-abattue-6495118.html
4George de Greenville , Tableau de l'Angleterre relativment à son commerce et à ses finances, 1769 . Thieriot lui a recommmandé la lecture de cet ouvrage dans une lettre du 6 février 1769 . Voir : https://data.bnf.fr/fr/12112194/george_grenville/
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