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04/01/2018

Employer ainsi sa peine, son temps, son éloquence, son crédit ; et loin de recevoir un salaire, procurer des secours à des opprimés, c'est là ce qui est véritablement grand

... Et vous devez y penser aussi, monsieur le Président, en vous demandant "en vous levant le matin, ce que vous pouvez faire pour la nation " .

 

 

« A Jean Le Rond d'Alembert

4è février 1763 au château de Ferney 1

Mon cher et illustre confrère,

Il me semble que si quelques pédants ont attaqué en France la philosophie, ils ne s'en sont pas bien trouvés, et qu’elle a fait une alliance avec les puissances du Nord . Cette belle lettre de l'impératrice de Russie vous venge bien . Cela ressemble à la lettre que Philippe écrit à Aristote, à la différence près qu'Aristote eut l'honneur d'accepter l'éducation d'Alexandre, et que vous avez la gloire de la refuser .

Je me souviens que dans mon enfance je n'aurais pas imaginé qu'on écrirait un jour de pareilles lettres de Moscou, à un académicien de Paris . Je suis du temps de la création, et voilà quatre femmes de suite qui ont perfectionné ce qu'un homme a commencé . Votre galanterie française doit quelques compliments au sexe féminin sur cette singularité dont l'histoire ne fournit aucun exemple .

La belle lettre que celle de Catherine ! Ni sainte Catherine d'Alexandrie , ni sainte Catherine de Boulogne, ni sainte Catherine de Sienne n'en auraient jamais écrit de pareilles . Si les princesses se mettent aussi à cultiver leur esprit, la loi salique n’aura pas beau jeu .

Ne remarquez-vous pas que les grands exemples et les grandes leçons nous viennent souvent du Nord ? Les Neuton, les Loke, les Gustave, les Pierre de Grand et gens de cette espèce ne furent point élevés à Rome dans le collège de la Propagande . J’ai parcouru ces jours passés une grosse Apologie des jésuites 2, pleine d'Itos et de Pathos 3. On y fait le dénombrement des grands génies qui illustrent notre siècle . Ils sont tous jésuites . C'est , dit l'auteur, un Perusault 4, un Neuville 5, un Chapelain 6, un Baudory 7, un Buffier 8, un Desbillons 9, un Castel 10, un La Borde 11, un Briet 12, un Garnier 13, un Pezenas 14, un Simonnet 15, un Huth 16, et ce Berthier 17, ajoute-t-on, qui a été si longtemps l'oracle des gens de lettres .

Je suis assez comme M. Chicaneau 18, je ne connais pas un de ces gens-là, excepté frère Berthier que je croyais mort sur le chemin de Versailles 19, mais enfin je suis ravi que la France ait encore de grands hommes .

On dit aussi que l'on compte parmi ces sublimes génies un M. Le Roi 20, prédicateur de Saint-Eustache qui prêche avec l'éloquence du révérend père Garasse .

À vous parler sérieusement, je trouve que si quelque chose fait honneur au siècle, ce sont les trois factums de MM. Mariette, de Beaumont, de Loyseau en faveur de la famille infortunée de Calas . Employer ainsi sa peine, son temps, son éloquence, son crédit ; et loin de recevoir un salaire, procurer des secours à des opprimés, c'est là ce qui est véritablement grand, et ce qui ressemble plus aux temps des Cicéron et des Hortensius, qu'à ceux de Briet, de Huth, et de frère Berthier . J'attends tranquillement le jugement qu'on rendra, car Dieu merci, l’Europe a déjà jugé, et je ne connais de tribunal infaillible que celui de tous les honnêtes gens de différents pays qui pensent de même . Ils composent sans le savoir un corps qui ne peut errer, parce qu'ils n'ont point l'esprit du corps .

Je ne sais ce que c'est que le petit libelle 21 dont vous me parlez, où l'on me dit des injures à propos d'un examen de quelques pièces de Crébillon . Je ne connais ni cet examen ni ces injures ; j'aurais trop à faire s'il me fallait lire tous ces rogatons .

Pierre le Grand et le grand Corneille m'occupent assez . J'en suis malheureusement à Pertharite, et je marie la nièce pour me consoler . Nous mettrons dans le contrat qu’elle est cousine germaine de Chimène et qu'elle ne reconnait pour ses parents , ni Grimoald, ni Unulphe 22. Elle pourra bien avoir fait un enfant avant que l'édition soit achevée ; beaucoup de grands seigneurs ont souscrit généreusement, les graveurs disent que leurs noms ne sont pas des lettres de change .

J'envoie à l'Académie l'Heraclius que j'ai traduit de Calderon, et qui est imprimé avec l'Heraclius français . Vous jugerez quel est l'original , de Calderon ou de Corneille ; vous poufferez de rire ; cependant vous verrez qu'il y a dans ce Calderon de bien brillantes étincelles de génie . Vous recevrez aussi bientôt une certaine Histoire générale . Le genre humain y est peint cette fois-ci de trois quarts , il ne l'était que de profil aux autres éditions . Quoique je sois bien vieux, j'apprends tous les jours à le connaître .

Adieu, mon très illustre philosophe, je suis obligé de dicter, je deviens aveugle comme La Mothe . Quand l'abbé Trublet 23 le saura, il trouvera mes vers meilleurs . »

1 On dispose de plusieurs copies de cette lettre ; la première envoyée à Mme Du Deffand et portant en-tête la mention de Wagnière « Lettre de M. de Voltaire à M. d'Alembert du 4è février 1763 » . semble présenter le meilleur texte et a été préférée pour l'impression . On peut aussi citer entre autres, la copie envoyée à la reine de Suède ; l'édition Lettre de M. de Voltaire à M. d'Alembert 1763, brochure de 8 pages signée A qui date la lettre du 11 février , ce qui est peu vraisemblable, la réponse de d'Alembert étant datée du 12 février 163 . Le texte de cette édition est pratiquement semblable à celui de la copie de Wagnière, la seule différence notable étant l'addition des mots le jour de la naissance d'Alexandre au premier paragraphe, après écrivit à Aristote ; voir plus loin une autre variante commune à une autre édition . Une seconde édition de de la lettre est représentée par les Lettres de M. de Voltaire à ses amis du Parnasse, 1766, dont le texte est semblable à celui du manuscrit 1, avec une addition concernant Berthier ; en effet au cinquième paragraphe, les mots mais enfin se trouvent remplacés par et qui se confessa malheureusement sans le savoir au gazetier ecclésiastique l'abbé Poignard, qui lui refusa par trois fois l'absolution . Notons enfin que les Mémoires secrets reproduisent aussi la lettre , à la date du 9 mars 1763 . Ici encore , une seule variante à signaler , qui se trouve aussi dans l'édition séparée décrite la première : le sixième paragraphe, après révérend père Garasse, est complétée par les mots ; , jésuite, qui a écrit il y a plus de cent ans contre les esprits forts, en style bouffon et burlesque . Les autres variantes , pour la plupart simplement orthographiques, ou tout simplement insignifiantes, ont été ignorées ; il est difficile de savoir si elles sont dues à V* ou aux éditeurs .

2 Voir lettre du 30 janvier 1763 à Ruffey ; les mots en italique ne sont pas une citation directe de l'ouvrage de Cerutti et les noms cités se trouvent au chapitre XX. Voir : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2017/12/26/en-vous-remerciant-de-l-epigramme-sur-le-cocu-du-parlement.html

4 Sylvain Perussault, auteur de sermons .

5 Charles Frey de Neuville, autre prédicateur dont le sermon le plus connu est l'Oraison funèbre de Son Éminence le cardinal de Fleury […] prononcée […] dans l'église de Paris le 25 mai 1743, 1743 .V* possédait ses Observations sur l'institut de la société des jésuites, 1762 , peut-être œuvre de Pierre-Claude Frey de Neuville .

6 Charles-Jean -Baptiste Le Chapelain, auteur d'ouvrages de piété et de sermons .

7 Joseph Du Baudory, auteur d’œuvres diverses .

8 Claude Buffier, auteur de nombreux ouvrages et d'articles publiés dans les Mémoires de Trévoux, objet des railleries de Desfontaines dans le Dictionnaire néologique ; V* possédait sa Pratique de la mémoire artificielle, 1705 .

9 François-Joseph Terrasse Desbillons, polygraphe estimé .

10 Le père Castel, physicien cartésien, dont V* a admiré le Clavecin oculaire .

11 Vivien de La Borde, auteur d'essais de théologie pastorale .

12 Philippe Briet auteur de vastes Annales mundi, 1662-1663 .

13 Jean Garnier, savant auteur du Liber diurnus romanorum pontificum, 1680 , et du Systema bibliothécae collegii parisiensis Societatis Jesu, 1678 .

14 Esprit Pezenas, astronome et mathématicien .

15 Edmond Simonnet, auteur de Institutiones theologicae ad usum seminariorum, 1721-1728, en onze volumes .

16 Adam Huth, deux fois provincial des jésuites .

17 On a vu dans la lettre du 6 septembre 1762 à d'Argental que Berthier avait été nommé sous-précepteur du dauphin .Voir : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2017/08/03/malheur-aux-compliments-quand-ils-sont-longs-5968453.html

18 Allusion aux Plaideurs ,II, 5, de Racine

19 En allant prendre ses fonctions de sous-précepteur .

20 La présence de ce Le Roi, qui n'est pas un jésuite, pourrait surprendre . Il s’agit du curé de Saint Herbland, diocèse de Rouen, qui prêchant à Saint Eustache, avait osé mettre sur le même plan Bayle et Voltaire . D'Alembert en a averti V* dans sa lettre du 31 mars 1762, et lui a recommandé de ne pas « oublier cet honnête homme » à la « première bonne digestion qu'il aurait ».

21 Ce « libelle » est constitué par une ou deux livraisons de La Renommée littéraire, attribué à Ecouchard Le Brun, il était peut-être d'un autre Ecouchard prénommé Jean-Etienne, dit « Le Brun de Granville » . Le premier numéro de cette feuille contenait une réponse à l’Éloge de M. de Crébillon ; V*, au rapport de d'Alembert du 12 janvier 1763, s'y trouve « assez maltraité » , voir lettre du 18 janvier 1763 à d'Alembert : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/01/16/jean-jacques-fait-des-lacets-dans-son-village-avec-les-monta.html

22 Personnages de Pertharite, de Corneille . V* se moque de ces noms en oubliant qu'il a lui aussi forgé d'assez d'étranges noms dans ses tragédies .

23 Sur Trublet, voir lettre du 27 avril 1761 à Trublet :

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