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08/04/2021

J’ouvre une caisse, monsieur ; j’y vois, quoi ? moi-même en personne

... Rêve ou réalité ?

 

 

 

« A Charles Michel, marquis du Plessis-Villette

A Ferney, le 11 Décembre 1765 1.

J’ouvre une caisse, monsieur ; j’y vois, quoi ? moi-même en personne, dessiné d’une belle main 2. Je me souviens très bien que 

Ce Danzel 3, beau comme le jour,

Soutien de l’amoureux empire,

A, dans mon champêtre séjour,

Dessiné le maigre contour

D’un vieux visage à faire rire.

En vérité c’était l’amour

S’amusant à peindre un satyre

Avec les crayons de La Tour.

Il est vrai que dans l’estampe on me fait terriblement montrer les dents ; cela fera 4 soupçonner que j’en ai encore. Je dois au moins en avoir une contre vous de ce que vous avez passé tant de temps sans m’écrire. 

Bérénice disait à Titus :

 Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien 5..

Je pourrais vous dire :

 Ecrivez-moi plus souvent, et ne me gravez 6 point .

Mais je suis si flatté de votre galanterie, que je ne peux me plaindre du burin.

Je remercie le peintre, et je pardonne au graveur. Mme Denis qui ne veut point que je montre ainsi les dents , joint ses remerciements aux miens 7. On prétend que vous avez des affaires et des procès ; qui terre n’a pas souvent a guerre, à plus forte raison qui terre a 8

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . .  .  .  .  Dii tibi formam,

Dii tibi divitias dederunt, artemque fruendi 9.

Ajoutez-y surtout la santé, et ayez la bonté de m’en dire des nouvelles quand vous n’aurez rien à faire. L’absence ne m’empêchera jamais de m’intéresser à votre bien-être et 10 à vos plaisirs. Si vous êtes dans le tourbillon, vous me négligerez ; si vous en êtes dehors, vous vous souviendrez, monsieur, d’un des plus vrais amis que vous ayez. Vous l’avez dit dans vos vers 11, et je ne vous démentirai jamais.

Votre très humble ; etc. »

1Selon l'édition « Extrait d'une lettre de M. de Voltaire à M. le marquis de Villette », du Mercure de France, janvier 1766 ; L'édition suivante dans les Œuvres du marquis de Villette, 1782, présentes quelques variantes sans importance et sans autorité, dont une signalée . Les deux éditions omettent une phrase signalée aussi .

2 La seconde édition remplace ce mot par mortel.

3 Un dessin de Jérôme Danzel dont le Mercure de France de janvier , donne une lettre à La Place, relative à ce portrait, et où il est indiqué que l'estampe gravée est en vente chez « le sieur Auvray, rue Saint-Jacques, vis-à-vis Saint-Yves », au prix de 3 livres . Voir : http://www.pastellists.com/Articles/Danzel.pdf

et : https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb415128429

A propos des dents de V*, voir la remarquable thèse de doctorat de Lucien Choudin : https://www.persee.fr/doc/dhs_0070-6760_1985_num_17_1_157...

et voir : https://www.bibliorare.com/wp-content/uploads/catalogue/p...

4 Le Mercure de France donne ferait . 

6 Les deux éditions donnent peignez pour gravez .

7 Cette phrase disparaît dans les deux éditions .

8 Variation sur le proverbe qui terre a, guerre a, que l'on trouve dans Le Pédant joué, Ac.II, sc. 2 de Cyrano de Bergerac : http://www.theatre-classique.fr/pages/programmes/edition.php?t=../documents/CYRANO_PEDANTJOUE.xml#A2.S22 ( Gareau « Dame, qui tare a, guare a. ») , et dans L'Amour médecin de Molière ; Ac. I, sc. 1 : http://moliere.huma-num.fr/base.php?L%27Amour_m%C3%A9decin

9 Horace, Épîtres, I, iv, 6-7 ( en transformant di en dii V* rend les deux vers faux ): Les dieux t'ont donné la beauté/ les dieux t'ont donné les richesses, et l'art d'en jouir . Voir http://www.perseus.tufts.edu/hopper/text?doc=Perseus%3Atext%3A2008.01.0539%3Abook%3D1%3Apoem%3D4

10 Le Mercure de France omet votre bien-être et . À l'époque le mot bien-être est souvent encore utilisé au sens de bonheur qui à l'époque classique signifiait « heureuse chance. »

11 Mis au bas du portrait : 

Ses talents l’ont déifié,
L’Europe moderne l’honora ;
Jadis à ses autels elle eût sacrifié.
Ce qui flatte mon cœur, et m’est plus cher encore,
Il eut pour moi de l’amitié.

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