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16/11/2019

j'ai eu le bonheur de quitter les rois pour la charrue

... La seconde est plus fiable que les premiers .

 

 

« A Louis-René de Caradec de La Chalotais 1

A Ferney, le 26 septembre [1764]

Agréez, monsieur, que M. de La Vabre, qui vous présenta l'an passé , une lettre de ma part, et que vous reçûtes avec tant de bonté, ait encore l'honneur de vous en présenter une . Il vous parlera de son affaire ; mais moi je ne peux vous parler que de vous-même, de votre éloquence, des excellentes méthodes que vous avez daigné donner pour élever des jeunes gens en citoyens et pour cultiver leur raison qu'on a si longtemps pervertie dans les écoles . Vous me paraissez le procureur général de la France entière .

J'ai relu plusieurs fois tout ce que vous avez bien voulu rendre public, et toujours avec un nouveau plaisir . Vous ne vous contentez pas d’éclairer les hommes, vous les secourez . J'ai vu dans des mémoires d'agriculture combien vous l’encouragez dans votre patrie . Je me suis mis au rang de vos disciples ; j'ai semé du fromental à votre exemple, et j'ai forcé les terres les plus ingrates à rapporter quelque chose . Je trouve que Virgile avait autant de raison de dire : o fortunatos nimium sua si bona norint 2 qu'il avait tort de quitter la vie dont il faisait l’éloge . Il renonça à la charrue pour la cour, j'ai eu le bonheur de quitter les rois pour la charrue . Plût à Dieu que mes petites terres fussent voisines des vôtres ! Les hommes qui pensent sont trop dispersés ; et le nombre de philosophes est encore bien petit, quoiqu'il soit beaucoup plus grand que dans notre jeunesse . J'ai vu l'empire de la raison s'étendre, ou plutôt ses fers devenus plus légers . Encore quelques hommes comme vous, monsieur, et le genre humain en vaudra mieux .

Je vous supplie d'être bien persuadé du respect infini avec lequel je serai toute ma vie etc.

Voltaire. »

2 Trop heureux s'ils connaissaient leur bonheur , Virgle, Les Géorgiques, II, 458 : http://bacdelatin-ts5.blogspot.com/2008/04/virgile-gorgiques-ii-458-474-le-bonheur.html

15/11/2019

C’est une chose étonnante, que presque tout le monde commence à croire qu’on peut être honnête homme sans être absurde; . Cela me fait saigner le cœur

...

 

« A Louise-Florence-Pétronille de Tardieu d'Esclavelles d'Epinay

[Madame de La Lire d'Epinay

place Vendôme

à Paris

Rue Neuve-des-Petits-Champs

vis-à-vis M. Le Roy maître fruitier 1]

Un de nos frères, madame, que je soupçonne être le prophète bohémien 2, m’a écrit une belle lettre par laquelle il veut quelques exemplaires d’un livre diabolique, auquel je serais bien fâché d’avoir la moindre part. Ma conscience même serait alarmée de contribuer au débit de ces œuvres de Satan . Mais comme il est très doux de se damner pour vous, madame, et surtout avec vous, il n’y a rien que je ne fasse pour votre service. Je fais chercher quelques exemplaires à Genève , ces hérétiques les ont tous fait enlever avec avidité. La ville de Calvin est devenue la ville des philosophes ; il ne s’est jamais fait une si grande révolution dans l’esprit humain qu’aujourd’hui. C’est une chose étonnante, que presque tout le monde commence à croire qu’on peut être honnête homme sans être absurde . Cela me fait saigner le cœur.

Je vous prie, madame, de me recommander aux prières des frères. Je prie Dieu continuellement pour eux comme pour vous, et pour la propagation du saint Évangile. Vous savez qu’Esculape-Tronchin va inoculer les Parmesans 3 tandis que vos Welches condamnent l’inoculation 4. Il n’y [a], révérence parler, parmi les Welches que nos frères qui aient le sens commun. Vous, madame, qui joignez à ce sens commun les grâces et l’esprit, vous êtes française et nullement welche ; et moi, madame, je suis à vos pieds pour toute ma vie.

25è septembre 1764 . »

1 Les deux dernières lignes de l'adresse sont ajoutées d'une autre main.

2 Grimm .

4 Le 3 septembre , la Faculté de médecine de Paris a voté la « tolérance de l'inoculation » à une majorité des deux tiers . Mais elle revint le 11 sur sa décision .

14/11/2019

Je ferais volontiers quatre-vingts lieues pour voir un ami, mais non pour voir des souverains

...

 

« A Sébastien Dupont

Au château de Ferney

25 septembre [1764]

Voici mon cher mai de quoi il s'agit . J'ai donné déjà cent mille livres ces jours-ci au sieur Jeanmaire sur son simple billet . Mgr le duc de Virtemberg doit être content de ce procédé . Je vous envoie une lettre de change de 79 995 livres que je vous prie de faire remettre au dit sieur Jeanmaire quand vous aurez la bonté de lui faire passer l'acte . Je lui envoie encore 20 005 livres, ainsi il aura 200 000 net .

Je joins ici un croquis d'acte qui n'est pas prolixe, mais qui dit tout, et que je soumets à vos lumières et à vos bontés . Vous serez peut-être étonné de ma confiance dans les princes, mais il y a longtemps que je sais qu'il vaut mieux placer sur eux que sur particuliers . M. le duc de Virtemberg a six cent mille livres de rente en France de biens libres .

M. Jeanmaire est chargé de vous présenter vos honoraires . Voilà en peu de mots tout ce qui regarde cette affaire pécuniaire sur laquelle je vous demande le secret . J'ai été bien tenté de venir vous voir, mais il aurait fallu aller chez le duc de Virtemberg et chez l’Électeur palatin . Je ferais volontiers quatre-vingts lieues pour voir un ami, mais non pour voir des souverains . Vous vous apercevrez par ma petite écriture que nos yeux sont en meilleur état . Mais gare les neiges . C'est alors que je suis aveugle .

Je vous embrasse très tendrement . Mme Denis en fait autant .

V. »

13/11/2019

ce qui est nécessaire n’ennuie point

... Et ne réjouis cependant pas toujours .

 

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental

et à

Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental

25 septembre [1764] 1

Je ne manque jamais de faire lire au petit prêtre les ordres célestes des anges ; il a dévoré le dernier mandat, et voici comme il m’a parlé .

J’avais déjà travaillé conformément à leurs idées, de sorte que les derniers ordres ne sont arrivés qu’après l’exécution des premiers. On trouvera des prêtres plus savants, mais non de plus dociles.

J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir ; et si je n’ai pas réussi, je suis un juste à qui la grâce a manqué.

J’ai ôté toutes les dissertations cornéliennes qui anéantissent l’intérêt. Je respecte fort ce Corneille ; mais on est sûr d’une lourde chute quand on l’imite.

Il me paraît qu’à présent toutes les scènes sont nécessaires, et ce qui est nécessaire n’ennuie point.

Il paraît qu’on s’est trompé quand on a dit que la pièce manquait d’action : il fallait dire que l’action était refroidie par les discours qu’Octave et Antoine tenaient sur l’amour et sur le danger qu’ils ont couru.

L’action, dans une tragédie, ne consiste pas à agir sur le théâtre, mais à dire et apprendre quelque chose de nouveau, à sortir d’un danger pour retomber dans un autre, à préparer un événement, et à y mettre des obstacles. Je crois qu’il y a beaucoup de cette action théâtrale dans mon drame, de l’intérêt, des caractères, de grands tableaux de la situation de la République romaine ; que le style en est assez pur et assez vif ; et qu’enfin tous les ordres de vos divins anges ayant été exécutés, je dois m’attendre à une réparation d’honneur, si la pièce est bien jouée.

Je présume qu’il faut obtenir qu’on la représente à Fontainebleau, et que, si elle y réussit, on sera sûr de Paris . Ce n’est pas la première fois qu’on a gagné un procès perdu en première instance, témoin Brutus, Oreste, Sémiramis.

Il n’est ni de l’intérêt de Lekain, ni de celui de l’auteur, ni de celui des comédiens, qu’on commence par imprimer ce qui, étant tombé à la représentation, n’engagerait pas les lecteurs à jeter les yeux sur l’ouvrage.

Ainsi a parlé le jeune prêtre, et il a fini par chanter une antienne à l’honneur des anges.

J’ai commencé, comme de raison, par le tripot ; je passe aux dîmes.

Je n’ai point de termes, ni en prose ni en vers, pour exprimer ma reconnaissance. J’écrirai donc à ce M. Foutete ou Fontete 2, car je n'ai pu bien lire son nom, et je compte toujours sur les bontés de M. le duc de Praslin .

Passons aux seigneurs Cramer. On a un peu gâté les Genevois ; ils n’ont pas daigné seulement faire prendre les armes à leur garnison pour MM. les ducs de Randan, de La Trémoille et de Lorges, tandis qu’elle les prend pour un conseiller des 25, lequel, en parlant au peuple assemblé, l’appelle mes souverains seigneurs. Ce pays-ci est l’antipode du vôtre.

Tout ce que je peux vous dire des princes en question , c’est que, quand j’arrivai, ils n’avaient pas de chausses, et qu’ils sont à présent fort à leur aise.

Ils m’avaient toujours fait accroire qu’ils avaient écrit à un libraire de Florence pour me faire avoir les livres italiens nouveaux. M. de Lorenzi 3 m’a mandé que ce libraire n’avait pas reçu de leurs nouvelles . C’est ce qui fait que j’ai si mal servi votre Gazette littéraire.

Il n’y a pas, je crois, d’autre voie que celle de M. le duc de Praslin pour vous faire tenir le livre infernal . Je mettrai sur votre enveloppe, mémoire aux anges ; mais donnez-moi vos ordres. »

2 Le 18 septembre, Crommelin mentionne qu'il a vu le conseiller Fontette en présence de d'Argental, lequel a été aussi peu satisfait que Crommelin lui-même de l'atttitude de Fontette . À la suite d'un remaniement de la copie Beaumarchais, cette fin de paragraphe figure ainsi dans les éditions : J'écrirai donc à ce M. Fontette .

3 Frère du comte de Lorenzi .

12/11/2019

Courage, le royaume de Dieu n'est pas loin ; les esprits s'éclairent d'un bout de l'Europe à l'autre

... Si au moins c'était vrai !

Hélas, avec ou sans Dieu, l'extême- droite espagnole progresse, d'une manière inquiétante pour ceux qui ont encore pour deux sous de jugeotte . Esprits éclairés ? vous êtes plutôt aveuglés .

A qui le tour maintenant ?

https://www.lefigaro.fr/international/en-espagne-l-extreme-droite-s-affirme-dans-le-jeu-politique-20191111

 

 

« A Etienne-Noël Damilaville

24è septembre 1764

Vous savez je crois , mon cher frère, ce que c'est que ce Dictionnaire philosophique que des malavisés m'ont imputé si injustement . C’est un ouvrage qui me parait bien fort . Je l'ai fait acheter à Genève, il n'y en avait alors que deux exemplaires . Le consistoire des prêtres pédants sociniens l'a déféré aux magistrats . Alors les libraires en ont fait venir beaucoup . Les magistrats l'ont lu avec édification, et les prêtres ont été tout étonné de voir que ce qui eût été brûlé il y a trente ans est aujourd'hui très bien reçu de tout le monde . Il me paraît qu'on est beaucoup plus avancé à Genève qu'à Paris . Votre parlement n’est pas encore philosophe . Je voudrais bien avoir des factums des capucins . Mais pourquoi faut-il qu'il y ait des capucins ? Courage, le royaume de Dieu n'est pas loin ; les esprits s'éclairent d'un bout de l'Europe à l'autre . Quel dommage encore une fois, que ceux qui pensent de la même manière ne soient pas tous frères ! Que ne suis-je à Paris ! Que ne puis-je rassembler le saint troupeau ! Que ne puis-je mourir dans les bras des véritables frères ! Interim écr l'inf. »

11/11/2019

Inventez des ressorts qui puissent m'attacher

...

 

« A Adrien-Michel-Hyacinthe Blin de Sain more

24 septembre 1764 à Ferney 1

Vous faites très bien, monsieur, de ne pas répondre directement à la plate critique de votre ouvrage ; elle n'en vaut pas la peine ; mais elle peut fournir l'occasion de faire d'excellentes dissertations qui seront très utiles au théâtre de France, et dans lesquelles vous suppléerez à tout ce que je n’ai pas dit . Vous réussirez d'autant plus que , n'ayant jamais fait de tragédies, vous serez moins suspect de partialité . Il ne s'agit pas de renouveler ces comparaisons vagues et inutiles de Racine et de Corneille, mais d’établir des règles certaines et inviolables et de faire voir par des exemples à quel point Corneille a transgressé toutes ces règles, et avec quel art enchanteur Racine les a observées .

Pureté de style . Vous ferez voir combien le style de Corneille est barbare .

Pensées . Vraies , sans enflure . Vous en trouverez mille exemples que la nature désavoue .

Convenances . Il n'y en a presque jamais . Phocas se laisse accable d'injures par une fille qui demeure chez lui et par une vieille gouvernante, etc.

Amour . Jamais l'amour passion n'est traité dans Corneille ; c'est presque toujours un amour insipide et bourgeois, excepté dans le Cid, et dans les seuls endroits du Cid qu'il a imités de l'espagnol .

Intérêt . C'est ce que Corneille a le plus négligé dans presque toutes ses pièces . Son principal mérite consiste dans quelques dialogues forts et vigoureux, dans quelques scènes de raisonnement qui ne sont pas la véritable tragédie . Il a bien rarement suivi ce grand précepte de Boileau

Inventez des ressorts qui puissent m'attacher .

En un mot, monsieur, vous pouvez en vous attachant à cette méthode et en citant des exemples dans tous les genres, faire un ouvrage extrêmement utile et agréable qui vous fera beaucoup d'honneur . Je vous y exhorte avec instance .

Ce que vous m'apprenez d'une dame qui se déclare contre Racine, m'étonne beaucoup . Il me semble que c'était surtout aux dames à prendre son parti . Je ne suis point du tout à portée de faire valoir un ouvrage périodique à Genève où je ne vais jamais . Je passe ma vie à la campagne assez loin de cette ville ; mes maladies ne me permettent pas de sortir de chez moi . Je perds les yeux et je désire surtout de conserver la vue pour lire l’ouvrage que j'attends de vous . Permettez que je supprime ici toutes les cérémonies qui ne conviennent ni à l'estime, ni à l'attachement que vous m'avez inspirés .

Voltaire . »

1Manuscrit passé à la vente Dubrunfaut à Paris , le 27 décembre 1890 .

10/11/2019

mais il doit payer les frais de justice qui doivent lui être remboursés par le village

... C'est ce que croit Patrick Balkany, encouragé en cela par ces abrutis ( au sens propre du terme) qui veulent créer une cagnotte pour aider ce "pauvre homme" ,nécessiteux comme chacun le sait , pomme pourrie adorée par les limaces . La seule chose qui me rassure , si j'ose dire, en voyant cette tentative, c'est de penser que ce sont des tordus en quête d'une escroquerie et non pas de vrais partisans de cette famille de délinquants .

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« A Joseph-Marie Balleidier

Si on a condamné Deplace, on a donc jugé . Si on [a] pu juger cette affaire on peut donc juger celle du pré de Vuaillet . M. de Voltaire prie donc instamment monsieur Balleidier de suivre cette affaire, comme aussi celle de Des Touches, et de me dire où en est celle de Bétems la Piote 1.

On a fait grâce à Joseph l'archevêque syndic de l'amende ; mais il doit payer les frais de justice qui doivent lui être remboursés par le village . Il n'y a nul ordre dans la paroisse . Les ordonnances portent que la justice s'y transpor[ter]ait une fois par semaine , et jamais elle n'y vient .

Le garde qui est porteur de la présente a trouvé onze vaches qui dévastaient un pré, et il vient faire son rapport . Il connait ceux à qui les vaches appartiennent . Nous n’avons point de curial dans le village . On avait choisi Charles Bétems de Prégny, mais il a négligé de se faire recevoir, et d'ailleurs, c'est un homme sur lequel il ne faut pas compter . Il y en a un, dit-on, qui demeure à Gex, mais c'est comme s'il demeurait aux antipodes et on ne le connait pas . Monsieur Balleidier est prié de venir mettre quelque ordre dans cette confusion .

A Ferney 24è septembre 1764, au soir . »

1 En patois savoyard la piote ou pyote est la jambe, un grand piotu est doté de longues jambes .