21/03/2025
la chose est délicate, mais on peut la tenter
... Au moins deux choses délicates en ce moment : le financement de nos armées et les alliances à faire quand Trump se défile .
et
Que faire pour ne pas sombrer ?
« A Charles Bordes
6 septembre [1769] 1
Plus je pense à cet ouvrage 2, mon cher ami, plus je crois qu’il serait très important de le jouer en public. Je vous enverrai incessamment quelques exemplaires de l’édition de Genève corrigée. Je voudrais auparavant être instruit des motifs de refus de M. de La Verpillière 3. Il faut savoir surtout s’il a consulté monsieur l’archevêque 4, ou s’il a seulement craint de le choquer. Il me semble que l’archevêque n’a rien du tout à démêler avec des prêtres de Pluton, attendu qu’il a été assez longtemps prêtre de Vénus, et que ces deux divinités ne se rencontrent jamais ensemble. De plus, votre archevêque est réputé chrétien, et par conséquent il ne peut prendre le parti des prêtres païens. J’ajoute à ces raisons qu’il est mon confrère à l’Académie française ou françoise ; mais mon meilleur argument est que je l’ai connu homme de beaucoup d’esprit, et infiniment aimable.
Me conseilleriez-vous de lui écrire en faveur de l’auteur de cette pièce qui m’est dédiée, et de le prier seulement d’ignorer si on la joue ? Je ne ferai cette démarche qu’en cas que M. de La Verpillière fût disposé à la laisser jouer ; et j’attendrai vos avis pour me conduire.
Mandez-moi, je vous prie, si mon roman peut devenir une réalité ; si Mme Lobreau 5 peut faire jouer une pièce nouvelle de son autorité privée ; si elle est discrète ; si on peut avoir déjà à Lyon l’édition de Paris ; s’il y a quelques acteurs qu’on puisse débarbariser et déprovincialiser. Savez-vous bien que je serais homme à me rendre incognito à Lyon ? Nous verrions ensemble comment il faudrait s’y prendre pour former des acteurs ; nous ne dirions d’abord notre secret qu’à la directrice. Je crois qu’il n’y a dans sa troupe aucun comédien qui me connaisse : la chose est délicate, mais on peut la tenter. Vous pourriez me trouver quelque petit appartement bien ignoré ; j’y viendrais en habit noir, comme un vieux avocat de vos parents et de vos amis. Le pis qui pourrait m’arriver serait d’être reconnu, et il n’y aurait pas grand mal.
Cette idée m’amuse. Qu’a-t-on à faire dans cette courte vie que de s’amuser ? Mais une considération bien plus forte m’occupe ; je voudrais vous voir, causer avec vous, et oublier les sottises de ce monde dans le sein de la philosophie et de l’amitié. Les fidèles faisaient autrefois de plus longs voyages pour se consoler de la persécution.
Au reste, le petit troupeau de sages augmente tous les jours, mais le grand troupeau de fanatiques frappe toujours de la corne, et mugit contre les bergers du petit troupeau.
Je vous embrasse en frère. »
1 Copie ancienne ; éd. Supplément au recueil qui a été suivie . En effet le manuscrit ne fait qu'une seule lettre de la présente et d'une du même jour pour laquelle existe une bonne source manuscrite .
2 La tragédie des Guèbres .
3 Prévôt des marchands de Lyon.
4 Montazet ; voir : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome6.djvu/495
5 A été longtemps auparavant directrice du théâtre de Lyon ; voir lettre du 24 mars 1755 à Lekain : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2011/12/11/si-apres-cela-vous-avez-le-courage-de-venir-chez-moi-il-faut.html
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20/03/2025
Je suis un imbécile ...On n’a pas le temps de lire dans le pays où vous êtes, et j’avais mis le doigt sur les endroits qu’on doit lire avec plaisir.
... Certains voient ainsi, sans doute, mon blog voltairien . Pourquoi pas ! mais il en est de pires . J'ai le meilleur exemple avec le Patriarche au vif esprit .
« A Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu
4è septembre 1769 à Ferney
Mon héros,
Je suis un imbécile ; je voulais qu’elle 1 trouvât sur sa toilette ce qui est à la gloire de son amant et de son ami. On n’a pas le temps de lire dans le pays où vous êtes, et j’avais mis le doigt sur les endroits qu’on doit lire avec plaisir.
La lettre dont mon héros m’honore, du 20 auguste (que les Welches appellent barbarement août), a été croisée par celle de son vieux serviteur 2, qui lui demandait Les Scythes très humblement et très instamment, au lieu de Mérope et après Mérope 3.
Je vous remercie de tout mon cœur, monseigneur, de vos bontés pour La Princesse de Navarre. La musique est charmante, et, en vérité, il y a quelquefois d’assez jolies choses dans les paroles. Je n’aurais pas osé vous la demander. Vous mettez, à votre ordinaire, des grâces dans vos bienfaits. Mais il faut que mon héros ait le diable au corps d’imaginer que je parle de la musique de Pandore, sans l’avoir entendue. J’en ai entendu trois actes dans mon ermitage ; Mme Denis, qui s’y connaît parfaitement, en a été très contente. M. le duc d’Aumont, qui avait pris d’autres engagements, demandait qu’une belle dame lui forçât un peu la main. Je suppose que mon ami La Borde a fait sur cela son devoir et ses diligences.
Mon héros est encore possédé d’un autre diable, en croyant que je m’adresse à M. d’Argental pour les bagatelles du théâtre. J’en suis bien loin. Mais il est rempli de l’esprit divin en faisant de belles réflexions sur les vanités et sur les tracasseries de ce monde. Le grand Condé disait à Chantilly qu’ayant tâté de tout, il était lassé de tout. Vous êtes encore dans la fleur de l’âge, vous n’avez que soixante et onze ans . Quand vous en aurez soixante-seize, comme moi, vous serez bien plus grand philosophe que je ne puis l’être . Vous verrez d’un œil bien plus aguerri toutes les pauvretés de ce monde, et vous jouirez de votre belle âme en paix. À Dieu ne plaise que je mette les beaux-arts dans le rang des misères dont on doit être dégoûté . Cela serait horrible en parlant au doyen de l’Académie française.
Je ne sais si une tragédie nouvelle, intitulée Les Guèbres, est parvenue jusqu’à vous . Si vous vouliez vous en amuser, je vous en enverrais une édition, quoiqu’elle me soit dédiée . Vous verriez qu’on peut faire quelque chose du jeune auteur.
Agréez, monseigneur, mon très tendre respect et ma vive reconnaissance.
V. »
1 La Du Barry. Voir la lettre à Richelieu du 31 juillet 1769 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2025/02/04/bien-presenter-cette-edition-telle-qu-elle-est-sans-oter-les-6533870.html
2 Lettre du 30 août 1769 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2025/03/07/m-6538714je-ne-vois-pas-pourquoi-ceux-qui-rendent-service-a-la-patrie-n-en.html
Celle de Richelieu n'est pas conservée .
3 C'est Mme Denis qui a suggéré de demander le remplacement de Mérope par Les Scythes parmi les quatre tragédies prévues pour les fêtes de Fontainebleau ; voir lettre http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2025/03/07/m-6538714je-ne-vois-pas-pourquoi-ceux-qui-rendent-service-a-la-patrie-n-en.html
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19/03/2025
Peut-être vaut-il mieux que je ne paraisse pas
... Cette réflexion ne passera jamais dans la gueule* de Mélenchon, modèle de prétention XXXL .
* Je mets "gueule" car à partir d'une certaine taille et ce qui en sort une bouche n'a plus rien d'humain .
« A Charles Bordes
4è septembre 1769
Je vous envoie à bon compte, mon cher ami, un exemplaire des Guèbres, que l'auteur a corrigé à peu près comme vous l'avez voulu . Ce jeune homme a une grande confiance dans votre goût et dans votre avis .
J'ignore si on jouera cette pièce à la campagne . J'ignore ce que ma mauvaise santé me permettra de faire . Peut-être vaut-il mieux que je ne paraisse pas . Mandez-moi ce que vous avez fait, et ce que je puis faire, aimez-moi, et cultivez la philosophie en dépit de ses ennemis . »
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18/03/2025
pourquoi tant d’assassinats religieux
... Mais quel.s dieu.x honorent les assassins ? Les dieux et leurs prophètes ne sont que des alibis pour des humains pourris .
Sous tous les cieux et climats, tuer celui qui n'honore pas le même prophète ou dieu est follement justifié
« A Pierre-Firmin de La Croix
Ferney, 4è Septembre 1769 par Lyon 1
Je ne conçois pas, monsieur, pourquoi cet infortuné Sirven se hâte si fort de se remettre en prison à Mazamet, puisque vous serez à la campagne jusqu’à la saint-Martin. Il faut qu’il s’abandonne entièrement à vos conseils. Je crains pour sa tête dans une prison où il sera probablement longtemps. Il m’a envoyé la consultation des médecins et chirurgiens de Montpellier 2. Il est clair que le rapport de ceux de Mazamet était absurde, et que l’ignorance et le fanatisme ont condamné, flétri, ruiné une famille entière, et une famille très vertueuse. J’ai eu tout le temps de la connaître ; elle demeure, depuis six ans, dans mon voisinage. La mère est morte de douleur en me venant voir ; elle a pris Dieu à témoin de son innocence à son dernier moment ; elle n’avait pas même besoin d’un tel témoin.
Ce jugement est horrible, et déshonore la France dans les pays étrangers. Vous travaillez, monsieur, non seulement pour secourir l’innocence opprimée, mais pour rétablir l’honneur de la patrie.
J’espère beaucoup dans l’équité et dans l’humanité de monsieur le procureur général. M. le prince de Beauvau lui a écrit, et prend cette affaire fort à cœur ; mais je crois qu’on n’a besoin d’aucune sollicitation dans une cause que vous défendez. Je suis même persuadé que le Parlement embrassera avec zèle l’occasion de montrer à l’Europe qu’il ne peut être séduit deux fois par le fanatisme du peuple, et par de malheureuses circonstances qui peuvent tromper les hommes les plus équitables et les plus habiles. J’ai toujours été convaincu qu’il y avait dans l’affaire des Calas de quoi excuser les juges. Les Calas étaient très innocents, cela est démontré ; mais ils s’étaient contredits. Ils avaient été assez imbéciles pour vouloir sauver d’abord le prétendu honneur de Marc-Antoine leur fils, et pour dire qu’il était mort d’apoplexie, lorsqu’il était évident qu’il s’était défait lui-même. C’est une aventure abominable ; mais enfin on ne peut reprocher aux juges que d’avoir trop cru les apparences. Or il n’y a ici nulle apparence contre Sirven et sa famille. L’alibi est prouvé invinciblement . Cela seul devait arrêter le juge ignorant et barbare qui l’a condamné.
On m’a mandé que le Parlement avait déjà nommé d’autres juges pour revoir le procès en première instance. Si cette nouvelle est vraie, je tiens la réparation sûre ; si elle est fausse, je serai affligé. Je voudrais être en état de faire dès à présent le voyage de Toulouse. Je me flatte que les magistrats me verraient avec bonté, et qu’ils me verraient avec d’autant moins mauvais gré d’avoir pris si hautement le parti des Calas, que j’ai toujours marqué dans mes démarches le plus profond respect pour le Parlement, et que je n’ai imputé l’horreur de cette catastrophe qu’au fanatisme dont le peuple était enivré. Si les hommes connaissaient le prix de la tolérance, si les lois romaines, qui sont le fond de votre jurisprudence, étaient mieux suivies, on verrait moins de ces crimes et de ces supplices qui effraient la nature. C’est le seul esprit d’intolérance qui assassina Henri III et Henri IV, votre premier président Duranti, et l’avocat général Rafis 3 ; c’est lui qui a fait la Saint-Barthélemy ; c’est lui qui a fait expirer Calas sur la roue. Pourquoi ces abominations n’arrivent-elles qu’en France ? pourquoi tant d’assassinats religieux, et tant de lettres de cachet prodiguées par le jésuite Le Tellier ? Sont-ils le partage d’un peuple si renommé pour la danse et pour l’opéra-comique ?
Tant que vous aurez des pénitents blancs, gris, et noirs, vous serez exposés à toutes ces horreurs ; il n’y a que la philosophie qui puisse vous en tirer ; mais la philosophie vient à pas lents, et le fanatisme parcourt la terre à pas de géant.
Je me consolerai, et j’aurai quelque espérance de voir les hommes devenirs meilleurs, si vous faites rendre aux Sirven une justice complète. Je vous prie, monsieur, de ne vous point rebuter des irrégularités dans lesquelles peut tomber un homme accablé d’une infortune de sept années, capable de déranger la meilleure tête.
Au reste, il doit avoir encore assez d’argent, et il n’en manquera pas.
Je suis tout prêt de faire ce que veut M. Darquier 4 ; je pense entièrement comme lui ; il m’a pris par mon faible, et vous augmentez beaucoup l’envie que j’ai de rendre ce petit service à la littérature. Il faudrait pour cela être sur les lieux, il faudrait passer l’hiver à Toulouse ; c’est une grande entreprise pour un vieillard de soixante-quinze ans, qui aime passionnément les beaux-arts, mais qui n’a que des désirs et point de force.
J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec tous les sentiments d’estime, et j’ose dire d’amitié que vous méritez, votre très humble et très obéissant serviteur
Voltaire. »
1 Original signé ; éd . Kehl avec un fragment de la lettre du 30 août 1769 à Audra et sous son nom, suivant la copie Beaumarchais ; les lettres Best. D15843 du 23 août et 15991 du 13 septembre respectivement de La Croix et Audra, permettent de rétablir la correspondance .
2 La Décision de la faculté de médecine de Montpellier , imprimée par La Croix en appendice à son Mémoire pour le sieur Pierre-Paul Sirven […] : page 165 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6291073c/f173.image.r=faculte
3 Voir l'Histoire du parlement de Paris , chap. XXXI : page 514 : https://fr.wikisource.org/wiki/Histoire_du_parlement/%C3%89dition_Garnier/Chapitre_31
4 Voir lettre du 5 août 1769 à Darquier de Pellepoix : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2025/02/12/j-ai-bien-peur-que-toutes-ces-idees-ne-soient-les-reves-d-un-vieillard-leur.html
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17/03/2025
il n’y a point de pays si disgracié de la nature qu’on ne puisse en tirer parti.
.... Tel est le credo voltairien qui se vérifie étonnamment et heureusement sous toutes les latitudes, des pôles à l'équateur .
Offres de la nature : https://www.worldnaturephotographyawards.com/
« A Louise-Honorine Crozat du Châtel, duchesse de Choiseul
Ferney, 4 septembre 1769 1
Madame Gargantua,
Pardon de la liberté grande 2; mais comme j’ai appris que monseigneur votre époux forme une colonie dans les neiges de mon voisinage, j’ai cru devoir vous montrer à tous deux ce que notre climat, qui passe pour celui de la Sibérie sept mois de l’année, peut produire d’utile.
Ce sont mes vers à soie qui m’ont donné de quoi faire ces bas ; ce sont mes mains qui ont travaillé à les fabriquer chez moi, avec le fils de Calas ; ce sont les premiers bas qu’on ait faits dans le pays.
Daignez les mettre, madame, une seule fois ; montrez ensuite vos jambes à qui vous voudrez, et si on n’avoue pas que ma soie est plus forte et plus belle que celle de Provence et d’Italie, je renonce au métier ; donnez-les ensuite à une de vos femmes, ils lui dureront un an.
Il faut donc que monseigneur votre époux soit bien persuadé qu’il n’y a point de pays si disgracié de la nature qu’on ne puisse en tirer parti.
Je me mets à vos pieds, j’ai sur eux des desseins ;
Je les prie humblement de m’accorder la joie
De les avoir logés dans ces mailles de soie
Qu’au milieu des frimas je formai de mes mains.
Si La Fontaine a dit : Déchaussons ce que j’aime 3,
J’ose prendre un plus noble soin ;
Mais il vaudrait bien mieux (j’en juge par moi-même)
Vous contempler de près que vous chausser de loin.
Vous verrez, madame Gargantua, que j’ai pris tout juste la mesure de votre soulier. Je ne suis fait pour contempler ni vos yeux ni vos pieds, mais je suis tout fier de vous présenter de la soie de mon cru.
Si jamais il arrive un temps de disette, je vous enverrai, dans un cornet de papier, du blé que je sème, et vous verrez si je ne suis pas un bon agriculteur digne de votre protection.
On dit que vous avez reçu parfaitement un petit médecin 4 de votre colonie ; mais un laboureur est bien plus utile qu’un médecin. Je ne suis plus typographe ; je m’adonne entièrement à l’agriculture, depuis le poème des Saisons de M. de Saint-Lambert. Cependant, s’il paraît quelque chose de bien philosophique qui puisse vous amuser, je serai toujours à vos ordres.
Agréez, madame, le profond respect de votre ancien colporteur, laboureur, et manufacturier.
Guillemet. »
1 Copie par Wyart ; éd. Kehl , d'après une copie Beaumarchais-Kehl qui donne la date mais où manquent les mots et plus belle dans le troisième paragraphe .
Voir aussi : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/09/04/8859596261d7ae3c78cdc44a7390565d.html
2 Expression des Mémoires de Grammont, chap. III., page 22 : https://archive.org/details/mmoiresdelavied00hamigoog/page/n31/mode/2up
3 La Fontaine, dans son conte de La Courtisane amoureuse, a dit :
Je voudrais bien déchausser ce que j’aime.
Voir : https://www.ruedesfables.net/conte-la-courtisane-amoureuse/
4 Coste ; voyez la lettre d'avril 1769 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/10/17/rien-n-est-plus-juste-qu-une-augmentation-de-petits-appointe-6519242.html
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16/03/2025
Les affaires des Turcs vont mal. Je voudrais bien que ces marauds-là fussent chassés du pays de Périclès et de Platon
... Amen
« A Jean Le Rond d'Alembert
4 de Septembre [1769] 1
Martin était un cultivateur établi à Bleurville, village du Barrois, bailliage de la Marche, chargé d’une nombreuse famille. On assassina, il y a deux ans et huit mois, un homme sur le grand chemin auprès du village de Bleurville. Un praticien ayant remarqué sur le même chemin, entre la maison de Martin et le lieu où s’était commis le meurtre, une empreinte de soulier, on saisit Martin sur cet indice, on lui confronta ses souliers, qui cadraient assez avec les traces, et on lui donna la question. Après ce préliminaire, il parut un témoin qui avait vu le meurtrier s’enfuir ; le témoin dépose, on lui amène Martin ; il dit qu’il ne reconnaît pas Martin pour le meurtrier ; Martin s’écrie : « Dieu soit béni ! en voilà un qui ne m’a pas reconnu. »
Le juge, fort mauvais logicien, interprète ainsi ces paroles : « Dieu soit béni ! j’ai commis l’assassinat, et je n’ai pas été reconnu par le témoin. »
Le juge, assisté de quelques gradués du village, condamne Martin à la roue, sur une amphibologie. Le procès est envoyé à la Tournelle de Paris ; le jugement est confirmé ; Martin est exécuté dans son village. Quand on l’étendit sur la croix de Saint-André, il demanda permission au bailli et au bourreau de lever les bras au ciel pour l’attester de son innocence, ne pouvant se faire entendre de la multitude. On lui fit cette grâce, après quoi on lui brisa les bras, les cuisses, et les jambes, et on le laissa expirer sur la roue.
Le 26 juillet de cette année, un scélérat ayant été exécuté dans le voisinage, déclara juridiquement, avant de mourir, que c’était lui qui avait commis l’assassinat pour lequel Martin avait été roué. Cependant le petit bien de ce père de famille innocent est confisqué et détruit ; la famille est dispersée depuis trois ans, et ne sait peut-être pas que l’on a reconnu enfin l’innocence de son père.
Voilà ce qu’on mande de Neufchâteau en Lorraine ; deux lettres consécutives 2 confirment cet événement.
Que voulez-vous que je fasse, mon cher philosophe ? Villars ne peut pas être partout. Je ne peux que lever les mains au ciel, comme Martin, et prendre Dieu à témoin de toutes les horreurs qui se passent dans son œuvre de la création. Je suis assez embarrassé avec la famille Sirven. Les filles sont encore dans mon voisinage. J’ai envoyé le père à Toulouse ; son innocence est démontrée comme une proposition d’Euclide. La crasse ignorance d’un médecin de village, et l’ignorance encore plus crasse d’un juge subalterne, jointe à la crasse du fanatisme, ont fait condamner la famille entière, errante depuis six ans 3, ruinée, et vivant d’aumônes.
Enfin, j’espère que le parlement de Toulouse se fera un honneur et un devoir de montrer à l’Europe qu’il n’est pas toujours séduit par les apparences, et qu’il est digne du ministère dont il est chargé. Cette affaire me donne plus de soins et d’inquiétudes que n’en peut supporter un vieux malade ; mais je ne lâcherai prise que quand je serai mort, car je suis têtu.
Heureusement on a fait, depuis environ dix ans, dans ce parlement, des recrues de jeunes gens qui ont beaucoup d’esprit, qui ont bien lu, et qui pensent comme vous.
Je ne suis pas étonné que votre projet sur les progrès de la raison 4 ait échoué. Croyez-vous que les rivaux du maréchal de Saxe eussent trouvé bon qu’il eût fait soutenir une thèse en leur présence sur les progrès de son art militaire ?
J'ai vu le fils du docteur Mathy ; dignus, dignus est intrare in nostro philosophico corpore 5.
Je viens de retrouver dans mes paperasses une lettre de la main de Locke 6, écrite la veille de sa mort à milady Péterborough 7; elle est d’un philosophe aimable.
Les affaires des Turcs vont mal. Je voudrais bien que ces marauds-là fussent chassés du pays de Périclès et de Platon : il est vrai qu’ils ne sont pas persécuteurs, mais ils sont abrutisseurs 8. Dieu nous défasse des uns et des autres !
Tandis que je suis en train de faire des souhaits, je demande la permission au révérend père Hayet 9 de faire des vœux pour qu’il n’y ait plus de récollets au Capitole. Les Scipion et les Cicéron y figureraient un peu mieux, à mon avis. Tantôt je pleure, tantôt je ris sur le genre humain. Pour vous, mon cher ami, vous riez toujours, par conséquent vous êtes plus sage que moi.
A propos, savez-vous que l’aventure du chevalier de La Barre a été jugée abominable par les cent quarante députés de la Russie 10 pour la confection des lois ? Je crois qu’on en parlera dans le code comme d’un monument de la plus horrible barbarie, et qu’elle sera longtemps citée dans toute l’Europe, à la honte éternelle de notre nation. »
1 Ed. Kehl . V* répond à une lettre du 29 août 1769 ; voir : https://www.monsieurdevoltaire.com/2015/08/correspondance-avec-d-alembert-partie-53.html
D’Alembert demande des précisions au sujet de l'affaire Martin .
2 Nous ignorons tout de ces lettres ; furent-elles anonymes ?
3 Et même plus de sept .
4 Voir le dernier paragraphe de la lettre du 29 août.
5 Réminiscence du Malade imaginaire, troisième divertissement . Traduction : il est digne digne d'entrer dans notre corps philosophique .
6 Auteur, avec l’avocat Soret, de la Religion vengée, écrit périodique. (G.Avenel .) ; voir : https://dictionnaire-journaux.gazettes18e.fr/journal/1189-la-religion-vengee
D'après E. S. de Beer, cette lettre serait datée du 28 février 1703 ou 1704 et adressée à la première femme de lord Peterborough, lady Carey Fraiser ( ou Fraser ) ; elle ferait actuellement partie de la collection Orlov au musée historique de Moscou .
7 Noter que Peterborough jouera un rôle important dans le dernier grand conte de V*, L'Histoire de Jenni ; voir la Notice des Romans et contes de V*.
Voir et entendre : https://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/...
8 Littré ne donne que ce seul exemple pour ce néologisme .
9 Ou plutôt Hayer ; voir lettre du 6 janvier 1761 à d'Alembert: http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2009/01/07/marchez-toujours-en-ricanant-mes-freres.html
10 Réunis à Moscou (Georges Avenel).
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15/03/2025
Tout le monde est bien disposé pour vous . Votre malheur a excité l’indignation et la pitié de l'Europe
... On peut le dire des Ukrainiens, mais on n'a pas les mêmes bons sentiments pour les habitants de la bande de Gaza . Il semble bien qu'il soit plus facile d'influencer Poutine que Natanyahou, de la race tous deux , des plus grands massacreurs du XXIè siècle comme le retiendra l'Histoire .
« A Pierre-Paul Sirven
Je prie instamment mon cher Sirven de [ne] se point inquiéter, de ne se point décourager . M. le prince de Beauvau a écrit des lettres les plus fortes en votre faveur à monsieur le procureur général 1 . Tout le monde est bien disposé pour vous . Votre malheur a excité l’indignation et la pitié de l'Europe . Les attestations de Montpellier suffisent ; mais je vais écrire à Paris pour avoir une consultation de la faculté de médecine ou de chirurgie .
Vous vous êtes remis trop tôt en prison 2 puisque vous ne pourrez être jugé qu'après la Saint-Martin ; mais vous êtes entre les mains d'un avocat qui prend votre cause à cœur 3 .
J'écrirai moi-même quand il le faudra à monsieur le procureur général . Je suis en droit de faire cette démarche puisque j’ai été témoin de votre conduite pendant six années . Je suis convaincu de votre innocence comme de ma propre existence . Si j'avais de la santé j'irais à Toulouse, mais vous n'aurez pas besoin de mes sollicitations . Votre cause est claire comme le jour ; l'alibi est démontré ; le rapport des chirurgiens est absurde ; la vérité, la raison, la nature, tout parle en votre faveur.
Mandez-moi par qui je pourrai vous faire tenir quelque argent .
Je vous embrasse de tout mon cœur.
V...
A Ferney 3è septembre 1769.
Je prends la liberté d'adresser cette lettre à Mme la veuve Lavaysse 4, suivant vos intentions, je me flatte qu'elle le permettra . »
1 Riquet de Bonrepos : https://tolosana.univ-toulouse.fr/fr/auteur/032421389
2 Il fallait nécessairement se prrésenter aux autorités judiciaires pour faire appel . Sirven fut écroué avec un régime de faveur le 25 août 1769 et interrogé le 2 septembre par Jean-François-Antoine Astruc . La Saint-martin est le 11 novembre .
3 Pierre-Firmin de La Croix : https://data.bnf.fr/fr/ark:/12148/cb12239578w
4 Née Antoinette Faure . Elle perdit son mari en novembre 1768 ; voir lettre du 5 janvier 1769 : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2024/07/17/il-est-vrai-qu-il-s-y-trouve-plus-qu-ailleurs-des-hommes-dur-6507350.html
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