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11/05/2018

Quelle plus belle vengeance à prendre de la sottise et de la persécution que de les éclairer ... la vérité ne doit point être vendue

...

 

« A Claude-Adrien Helvétius

[vers le 15 mai 1763] 1

Orate fratres et vigilate 2. Sera-t-il donc possible que depuis quarante ans la Gazette littéraire ait infecté Paris et la France, et que cinq ou six honnêtes gens bien unis ne se soient pas avisés de prendre le parti de la raison ? Pourquoi ses adorateurs restent-ils dans le silence et dans la crainte ? Ils ne connaissent pas leurs forces . Qui les empêcherait d'avoir chez eux une petite imprimerie, et de donner des ouvrages utiles et courts dont leurs amis seraient les seuls dépositaires ? C'est ainsi qu'en ont usé ceux qui ont imprimé les dernières volontés de ce bon et honnête curé . Il est certain que son témoignage est du plus grand poids, et qu'il peut faire un bien infini . Il est encore certain que vous et vos amis vous pourriez faire de meilleurs ouvrages avec la plus grande facilité, et les faire débiter sans vous compromettre . Quelle plus belle vengeance à prendre de la sottise et de la persécution que de les éclairer . Soyez sûr que l'Europe est remplie d'hommes raisonnables, qui ouvrent les yeux à la lumière . En vérité le nombre en est prodigieux, et je n'ai pas vu depuis dix ans un seul honnête homme de quelque pays et de quelque religion qui fût, qui ne pensât absolument comme vous . Si je trouve en mon chemin quelque étranger qui aille à Paris et qui soit digne de vous connaître, je le chargerai pour vous de quelques exemplaires ( que j'espère avoir bientôt) du même ouvrage qu'un Anglais vous a déjà remis . C'est à peu près dans ce goût simple que je voulais qu'on écrivît . Il est à la portée de tous les esprits . L'auteur ne cherche point à se faire valoir, il n'envie point la réputation, il est bien loin de cette faiblesse . Il n'en a qu'une, c'est l'amour extrême de la vérité . Vous m'objecterez qu'il ne l'a dite qu'à sa mort . Je l'avoue, et c'est par cela même que son ouvrage doit faire le plus grand fruit, et qu'il faut le distribuer . Mais si on peut en faire un meilleur sans rien risquer, sans attendre la mort pour donner la vie aux âmes, pourquoi ne pas le faire ?3

Il y a cinq ou six pages excellentes et de la plus grande force dans une petite brochure qui paraît depuis peu, qui perce avec peine à Paris et que vous avez vue sans doute . C'est grand dommage que l'auteur y parle sans cesse de lui-même, quand il ne doit parler que de choses utiles . Son titre est d'une indécence impertinente, son ridicule d'amour-propre révolte . C'est Diogène, mais il s'exprime quelquefois en Platon . Croiriez-vous que ses audacieuses sorties contre un monstre respecté n'ont révolté personne et que sa philosophie a trouvé autant de partisans que sa vanité cynique a eu de censeurs ? Oh si quelqu'un pouvait rendre aux hommes le service de leur montrer les mêmes vérités dépouillées de tout ce qui les défigure et les avilit chez cet écrivain ! Que je le bénirais ! Vous êtes l'homme, mais je suis bien loin de vous prier de courir le moindre risque . Je suis idolâtre du vrai, mais je ne veux pas que vous hasardiez d'en être la victime . Tâchez de rendre service au genre humain sans vous faire le moindre tort . Ce sont là monsieur les vœux de la personne du monde qui vous estime le plus et qui vous est le plus attachée . J'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissante servante.

De Mitele. 4»

1 L'édition de Kehl date cette lettre de fin mars . La lettre semble suivre la lettre du 1er mai 1763 au même ; l' « Anglais » est Macartney et l'ouvrage qu'il porte le Catéchisme de l'honnête homme . D'autre part, V* a lu la Lettre à Christophe de Beaumont de JJ Rousseau .

2 Priez frères et soyez vigilants .

3 Dans l'édition originale de la Correspondance littéraire est imprimée à la date du 1er août 1763 une « Épître aux fidèles, par le grand apôtre des Délices  », suivie d'une « Seconde épître aux fidèles par le grand apôtre des Délices du 12 juillet 1763 » et d'une « Troisième épitre du grand apôtre à son fils Helvétius, du 26 juillet 1763 » . Toutes les éditions subséquentes dérivent de celle-là et n'apportent aucun renseignement nouveau . La première de ces trois lettres fut imprimée par Lefèvre comme une lettre à Helvétius du 2 juillet 1763 ; les Lettres inédites (1821) la donnent comme une lettre à Diderot placée en 1763 . depuis on est généralement revenu à la date du 2 juillet avec Helvétius comme destinataire . On peut conjecturer qu'il ne s'agit pas à proprement parler d'une « lettre » mais qu'en recevant la présente lettre Helvétius aurait demandé à V* de lui rédiger à partir de là un document destiné aux « fidèles » . Quoi qu'il en soit voici la première de ces trois lettres . On observera que les références ( notamment dans le titre) aux apôtres et à leurs « épîtres » rappellent qu'à cette époque (voir surtout Le Pot pourri) V* est en quelque sort jaloux de l’œuvre des fondateurs du christianisme, et rêve d'en être le prophète qui, avec ses « fidèles » ruinerait l'oeuvre du Christ :

« La seule vengeance qu'on puisse prendre de l'absurde insolence avec laquelle on a condamné tant de vérités en divers temps, est de publier souvent ces mêmes vérités, pour rendre service à ceux mêmes qui les combattent . Il est à désirer que ceux qui sont riches veuillent bien consacrer quelque argent à faire imprimer des choses utiles ; des libraires ne doivent point les débiter ; la vérité ne doit point être vendue .

Deux ou trois cent exemplaires, distribués à propos entre les mains des sages, peuvent faire beaucoup de bien sans bruit et sans danger . Il paraît convenable de n'écrire que des choses simples, courtes, intelligibles aux esprits les plus grossiers ; que le vrai seul, et non l'envie de briller, caractérise ces ouvrages ; qu'ils confondent le mensonge et la superstition, et qu'ils apprennent aux hommes à être justes et tolérants . Il est à souhaiter qu'on ne se jette point dans la métaphysique, que peu de personnes entendent, et qui fournit depuis toujours des armes aux ennemis . Il est à la fois plus sûr et plus agréable de jeter du ridicule et de l'horreur sur les disputes théologiques, de faire sentir aux hommes combien la morale est belle et les dogmes impertinents, et de pouvoir éclairer à la fois le chancelier et le cordonnier . On n'est parvenu, en Angleterre, à déraciner la superstition que par cette voie .

Ceux qui ont été quelquefois les victimes de la vérité, en faisant débiter par des libraires des ouvrages condamnés par l'ignorance et par la mauvaise foi, ont un intérêt sensible à prendre le parti qu'on propose . Ils doivent sentir qu'on les a rendus odieux aux superstitieux, et que les méchants se sont joints à ces superstitieux pour décréditer ceux qui rendaient service au genre humain .

Il paraît donc absolument nécessaire que les ages se défendent , et ils ne peuvent se justifier qu'en éclairant les hommes . Ils peuvent former un corps respectable, au lieu d'être des membres désunis que les fanatiques et les sots hachent en pièces. Il est honteux que la philosophie ne puisse faire chez nous ce qu’elle faisait chez les anciens ; elle rassemblait les hommes, et la superstition a seule chez nous ce privilège . »

4 Cette signature est fortement biffée sur le manuscrit . Il n'est pas possible de l'expliquer, quoiqu'elle ait certainement un sens à la façon des anagrammes du Pot pourri (Mansebo = Böseman ; etc.) et des romans et contes .

10/05/2018

Ajoutons encore, je vous en prie, que des discours entortillés de politique sont encore pires que la fadeur

... Et ceux de la religion sont bien du même tonneau, imbuvables , en ce jour où l'on célèbre un des premiers astronautes, Jésus, qui rejoint la cohorte aérienne des prophètes juifs anciens , Mohammed et son cheval volant, et la foule des dieux que se plaisent à adorer tant d'humains crédules .

 

 

« Au cardinal François-Joachim de Pierre de Bernis

Aux Délices , 14 mai [1763] 1

Votre Éminence m’a écrit une lettre instructive et charmante. Je pense comme elle . L’extravagant vaut mieux que le plat . Ajoutons encore, je vous en prie, que des discours entortillés de politique sont encore pires que la fadeur. Je pousse le blasphème si loin, que si j’étais condamné à relire ou l’Héraclius de Corneille ou celui de Calderon, je donnerais la préférence à l’espagnol.

J’aime mieux Bergerac et sa burlesque audace,

Que ces vers où Motin se morfond et nous glace.2

Daignez donc me rendre raison de la réputation de notre Héraclius. Y a-t-il quelque vraie beauté, hors ces vers :

O malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice !

Tu recouvres deux fils pour mourir après toi :

Je n’en puis trouver un pour régner après moi.3

et encore ces vers ne sont-ils pas pris de l’espagnol ?4

Cette Léontine, qui se vante de tout faire et qui ne fait rien, qui n’a que des billets à montrer, qui parle toujours à l’empereur comme au dernier des hommes, dans sa propre maison, est-elle bien dans la nature ? Et ce Phocas, qui se laisse gourmander par tout le monde, est-il un beau personnage ? Vous voyez bien que je ne suis pas un commentateur idolâtre, comme ils le sont tous. Il faut tâcher seulement de ne pas donner dans l’excès opposé. Je tremble de vous envoyer Olympie, après avoir osé vous dire du mal d’Héraclius. Si Votre Éminence n’a pas encore reçu Olympie imprimée, elle la recevra bientôt d’Allemagne . C’est toujours une heure d’amusement de lire une pièce bonne ou mauvaise, comme c’est un amusement de six mois de la composer, et il ne s’agit guère, dans cette vie, que de passer son temps.

Votre Éminence passera toujours le sien d’une manière supérieure ; car, avec tant de goût, tant de talent, tant d’esprit, il faut bien qu’un cardinal vive plus agréablement qu’un autre homme. Je conçois bien que le doyen du sacré-collège, avec la gravelle et de l’ennui, ne vaut pas un jeune cordelier . Mais vous m’avouerez qu’un cardinal de votre âge et de votre sorte, qui n’a devant lui qu’un avenir heureux, peut jouir comme vous faites, d’un présent auquel il ne manque que des illusions.

Vous êtes bon physicien, monseigneur ; vous m’avez dit que je perdrais ma qualité de quinze-vingts avec les neiges. Il est vrai que la robe verte de la nature m’a rendu la vue ; mais que devenir quand les neiges reviendront ? Je suis voué aux Alpes. Le mari de mademoiselle Corneille y est établi. J’ai bâti chez les Allobroges ; il faut mourir allobroge. Il nous vient toujours du monde des Gaules ; mais des passants ne font pas société . Heureux ceux qui jouissent de la vôtre, et qui s'instruisent dans votre conversation charmante,5 s’ils en sont dignes ! Je ne jouirai pas d’un tel bonheur, et je m’en irai dans l’autre monde sans avoir fait que vous entrevoir dans celui-ci. Voilà ce qui me fâche .

Je mets à la place le souvenir le plus respectueux et le plus tendre ; mais cela ne fait pas mon compte.

Consolez-moi, en me conservant vos bontés.

Relisez l’Héraclius de Corneille, je vous en prie. »

1 Bernis a écrit à V* le 24 avril 1763 : « Notre secrétaire m'a envoyé l'Héraclius de Calderon, mon cher confrère, et je viens de lire Jules César de Shakespear […] il faut pourtant convenir que ces tragédies, toutes extravagantes ou grossières qu'elles soient, n'ennuient point . Je vous dirai à ma honte, que ces vielles rapsodies,où il y a de temps en temps des traits de génie et des sentiments fort naturels, me sont moins odieuses que les froides élégies de nos tragiques médiocres . Voyez les tableaux de Paul Véronèse, de Rubens et de tant d'autres peintres flamands ou italiens ; ils pêchent souvent contre le costume, ils blessent les convenances et offensent le goût, mais la force de leur pinceau et la vérité de leurs coloris font excuser ces défauts […] J'espère que la fonte des neiges vous rendra la vue, et que vous perdrez bientôt ce côté de ressemblance avec le bon Homère […] Le château du Plessis dont vous me demandez des nouvelles, appartient à un de mes parents qui me le prête six mois de l'année . Il est à dix lieues de Paris, dans une situation riante, à côté de la forêt d'Hallate […] Quand vous voudrez me renvoyer Olympie au sortir de sa toilette, elle sera bien reçue . Je retourne dans quinze jours à Vic-sur-Aisne, pour y passer l'été . Ainsi adressez, à cette époque , vos lettres à Soissons . »

2 Art poétique, IV, 39-40 ; Boileau .

3 Héraclius, IV, 4 ; Corneille . trop heureux est corrigé en malheureux sur le manuscrit .

4 Voir l'article « Art dramatique [du théâtre espagnol] » dans le Dictionnaire philosophique ; https://fr.wikisource.org/wiki/Dictionnaire_philosophique/Garnier_(1878)/Art_dramatique

 

5 Ces huit mots manquent dans les éditions .

09/05/2018

Il faudrait que nous fussions bien malheureux si nous ne réussissions pas avec de tels protecteurs

... Tels que ce Donald Trump qui se veut le roi du monde et non content d'être absurde en paroles l'est aussi en actes comme le prouve sa signature grand-guignolesque . Ri-di-cu-le ! et dangereux .

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« A César-Gabriel de Choiseul, duc de Praslin

Aux Délices 14 mai [1763]

Monseigneur,

Lorsque monsieur le duc de Choiseul était ministre des Affaires étrangères, il voulut bien me faire accorder le brevet du roi annexé à la requête que je présente .

Les bontés du roi me deviendraient inutiles si les droits de la terre de Ferney, confirmés par plusieurs rois, et fondés sur leurs traités avec les dominations voisines, étaient en compromis au parlement de Dijon qui ne connait pas ces traités, et qui juge suivant le droit commun .

Je n'ai acheté la terre de Ferney pour ma nièce que sur l'assurance que monsieur le duc de Choiseul voulut bien me donner que je serais maintenu dans les anciens privilèges . Ils me sont contestés aujourd'hui par des curés qui veulent me traduire au parlement de Dijon 1. En ce cas la terre est réduite à rien . J'ai donc recours à vos bontés monseigneur et Mme Denis vous présente sa requête . Nous vous supplions elle et moi de nous accorder votre protection dans une affaire qui nous est si essentielle . Si notre demande vous semble aussi juste qu'elle nous le paraît, nous sommes sûrs que vous daignerez nous favoriser . Notre demande est la suite naturelle de notre brevet . Nous sommes dans un cas unique, lequel ne peut tirer à aucune conséquence .

Nous vous supplions d'ajouter cette grâce aux bontés dont vous nous avez toujours honorés .

Nous envoyons copie de la requête et du brevet à monseigneur le duc de Choiseul . Il faudrait que nous fussions bien malheureux si nous ne réussissions pas avec de tels protecteurs . Nous pensons que cette grâce dépend de votre ministère , et nous attendons tout de la bonté de votre cœur .

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect

monseigneur

votre très humble et très obéissant serviteur

Voltaire . »

1 A propos de l'affaire des dîmes, avec le curé de Ferney .

08/05/2018

Faut-il donc en France être oppresseur ou opprimé, et n’y a-t-il pas un état mitoyen ?

... La question reste d'actualité , deux siècles après Voltaire, si j'en crois les dires des différents partis politiques, de la majorité ou de l'opposition . Mais leurs voix discordantes ne valent pas la belle voix de Maurane que j'aime tout particulièrement dans ce chant tou(t)chant : https://www.youtube.com/watch?v=kEg5-v8O9cU

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... Dans cette décharge de rêves en pack
Qu´on bazarde au prix du pétrole
Pour des cols-blancs et des corbacs
Qui se foutent de Mozart, de Bach ...

 ... https://www.youtube.com/watch?v=2A7QejRAILM

 

 

« A Etienne-Noël Damilaville

11 mai 1763

Je vous ai écrit plusieurs fois, mon cher frère, et je ne vous ai envoyé d’autre paquet que celui qui était pour M. le comte de Bruc chez M. le marquis de Rosmadec à l’hôtel Rosmadec rue de Bièvre faubourg Saint-Germain. Je vois que vous ne l’avez pas reçu. Je vous ai prié de parler à M. Jeannel, d’offrir le paiement du paquet, et de redemander la lettre à vous adressée, qui était sous votre enveloppe. Je vous ai demandé s’il était vrai que M. d’Alembert vous eût fait toucher 600 livres.

Je vous ai surtout écrit au sujet de l’Histoire générale, et je vous ai prié, en dernier lieu, d’empêcher l’ami Merlin de rien débiter avant que j’eusse vu les mémoires que M. le président de Mesnières et M. l’abbé de Chauvelin ont la bonté de me fournir et sur lesquels je compte rectifier les derniers chapitres.

Je vous ai encore prié de faire savoir à Protagoras qu’un Anglais était chargé d’une lettre pour lui. Voilà à peu près la substance de tout ce que j’ai mandé à mon frère depuis un mois. J’y ajoutais peut-être que l’infâme était traitée dans nos cantons comme elle le mérite, et que le nombre des fidèles se multipliait chaque jour ; ce qui est une grande consolation pour les bonnes âmes.

Il est bien douloureux que la poste soit infidèle, et que le commerce de l’amitié, la consolation de l’absence, soient empoisonnés par un brigandage digne des houzards. C’est répandre trop d’amertume sur la vie. Je me sers cette fois-ci de la voie de M. d’Argental, sous l’enveloppe de M. de Courteilles.

Il faut encore que je vous dise que je vous ai demandé des nouvelles de l’arrangement des finances. On nous a mandé que le parlement s’opposait aux vues de la cour, et que le roi pourrait bien tenir un lit de justice. Voilà ma confession faite.

Je suis toujours dans une grande inquiétude sur le paquet de M. de Bruc . Nous vivons dans un bois rempli de voleurs.

Faut-il donc en France être oppresseur ou opprimé, et n’y a-t-il pas un état mitoyen ?

Je vous embrasse, mon frère, vous et les frères ?

Ecrasez l’infâme. »

 

 

 

07/05/2018

Quel chien de pays que le vôtre, où l’on ne peut pas dire ce qu’on pense !

... Je ne donnerai pas la liste de ces pays où la liberté de parole est inexistante ,  voir : https://rsf.org/fr/classement-2017-de-la-liberte-de-la-pr...

Du coup, je pense finalement que la liberté d'expression pouvait être plus grande,- paradoxalement,-  au temps de Voltaire qu'à l'ère du Net . Mais je peux me tromper .

 

Echantillon de têtes à claques redoutables ...

 

 

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental

et à

Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental

11 mai [1763]

Encore un mot, mes anges exterminateurs. J’écris à MM. de Mesnières et de Chauvelin, pour les remercier de la bonté qu’ils ont 1: voilà déjà un devoir de rempli pour la prose.

A l’égard des vers, j’ai toujours oublié de vous dire que j’avais fait quelques changements dans Zulime, pour la tirer, autant qu’il est possible, du genre médiocre.

Quand il vient une idée, on s’en sert, et on remercie Dieu ; car les idées viennent Dieu sait comment. J’ai beau rêver à Olympie, je suis à sec. Point de grâces à rendre à Dieu. Je dédie Zulime à mademoiselle Clairon 2; mais, dans ma dédicace, je suis si fort de l’avis de l’intendant des menus contre l’abbé Grizel 3, que je doute fort que cette brave dédicace soit honorée de l’approbation d’un censeur royal, et d’un privilège. Quel chien de pays que le vôtre, où l’on ne peut pas dire ce qu’on pense ! On le dit en Angleterre, quel mal en arrive t-il ? La liberté de penser empêche-t-elle les Anglais d’être les dominateurs des mers et des guinées ? Ah ! Français ! Français ! vous avez beau chasser les jésuites, vous n’êtes encore hommes qu’à demi.

On me mande que votre parlement examine les manuscrits de monsieur le contrôleur-général avec une extrême sévérité, et qu’on parle d’un lit de justice 4. Les arrangements de finance ne laissent pas de nous intéresser, nous autres Genevois . Mais vous vous donnerez bien de garde de m’en dire un mot. Vous seriez pourtant de vrais anges, si vous daigniez en toucher quelque chose.

Je prends la liberté de vous adresser cette lettre pour frère Damilaville. Je vous supplie de la lui faire tenir par la petite poste, ou de la lui donner, s’il vous fait sa cour. Pardon de la liberté grande.

Mes anges, soyez donc plus doux, plus traitables. Peut-on accabler ainsi un pauvre montagnard !

Mon Dieu !que je trouve les tracasseries des billets de confession, et tout ce qui s’en est suivi, ridicules ! C’est la farce de l’histoire. Peut-on traiter sérieusement un sujet de farce ? Passez-moi un peu de plaisanterie, je vous en prie  5. Cela fait du bien aux malades.

Mes anges, ne soyez pas impitoyables envers votre vieille créature, qui vous aime tant. »

1 Aucune de ces deux lettres ne nous est parvenue .

4 Le lit de justice eut lieu le 31 mai 1763 ; selon l'usage il était tenu pour contraindre le parlement à accepter les édits des finances qu'il se refusait à enregistrer ( les « manuscrits [du] contrôleur général »).

5 Voir chapitre XXXVI du Précis du Siècle de Louis XV : https://fr.wikisource.org/wiki/Pr%C3%A9cis_du_si%C3%A8cle_de_Louis_XV/Chapitre_36

06/05/2018

Caro vous aurez demain Zulime rebouisée

...

Image associée

Une Zulime à surtout ne pas rebouiser, et boire non pas avec modération, mais avec des amis .

 

 

« A Gabriel Cramer

[vers le 10 mai 1763]

Caro vous aurez demain Zulime rebouisée 1 avec l'épître à damoiselle Clairon .

Puis Le Droit du seigneur, et viva 2.

Je vous prie de me faire fourrer proprement à ces deux exemplaires ci-joints les cartons nécessaires, et de me les renvoyer le plus tôt possible . »

1 Terme de chapelier signifiant nettoyer et lustrer à l'eau simple un couvre-chef ; l'emploi figuré n'est guère connu  que chez V* . Voir aussi : https://fr.wiktionary.org/wiki/rebouiser

2 Vivat !

05/05/2018

je suis toujours prêt de demander au marquis de Forlipopoli sa protection

... lequel semble furieusement être aussi fiable qu' un certain Fanfoué de Tulle, d'où mon hésitation à passer à l'acte .

 

Interprêté par Sylvain-Emmanuel Jubault , de La Comédie des Délices : https://ddlices.wordpress.com/les-membres-des-delices/syl...

 

 

« A Carlo Goldoni, Avocat

vénitien

près de la Comédie -Italienne

à Paris 1

Aux Délices , 10 mai 1763

Je n'ai reçu que depuis peu de jours, monsieur, vos bienfaits . La personne qui m'avait dit tant de bien de la pièce dont vous avez gratifié Paris, ne m'avait pas trompé 2. Je ne me plains que de la peine que m'ont faite mes pauvres yeux en la lisant ; mais le plaisir de l'esprit m'a consolé des tourments de mes yeux . Je viens de relire L'Avanturiere onorato, Il Cavaliere di buon gusto, et La Locandiera : tout cela est d'un goût entièrement nouveau et c'est à mon sens un très grand mérite dans ce siècle-ci . Je suis toujours enchanté du naturel et de la facilité de votre style . Que j'aime ce bon et honnête aventurier, que je voudrais vivre avec lui ! Il n'y a personne qui ne voulût ressembler au cavalier di buon gusto, et je suis toujours prêt de demander au marquis de Forlipopoli 3 sa protection . En vérité vous êtes un homme charmant .

Quand j'aurai l'honneur de vous faire parvenir mes rêveries, qui ne sont pas encore tout à fait prêtes, je ferai avec vous le marché des Espagnols avec les Indiens, ils donnaient des petits couteaux et des épingles pour de bon or .

Je reçois quelquefois des lettres de Lelius Albergati, l'ami intime de Térence ; heureux ceux qui peuvent de trouver à table entre Térence et Lelius !

Bonsoir ; monsieur, je vous aime et vous estime trop pour faire ici les plats compliments de la fin des lettres .

V. »

1 Une autre main a ajouté à la suite de l'adresse « rue de Richelieu » . Goldoni avait écrit le 28 février 1763 à V* pour lui envoyer L'Amour paternel.

2 C'est Cideville, qui dans une lettre du 7 février 1763 a rendu compte à V* de la représentation de L'Amour paternel au Théâtre Italien le 4 février 1763 .

3 Personnage de La Locandiera .