05/05/2010
il ne serait point de l’équité du roi de bannir un homme de sa patrie, pour avoir été assassiné
« A René Hérault
Ce 5è mai 1726 à Calais à neuf heures du matin
chez monsieur Dunoquet, trésorier des troupes.
J’arrive à Calais, Monsieur, fort reconnaissant de la permission que j’ai de passer en Angleterre,[« la permission d’aller incessamment en Angleterre » demandée par V* à Maurepas, suite aux coups de bâtons reçus de la part du chevalier de Rohan, et n’ayant pu obtenir réparation par duel, fut mis à la Bastille la nuit du 17 au 18 avril] très respectueusement affligé d’être exilé à cinquante lieues de la cour. D’ailleurs pénétré de vos bontés et comptant toujours sur votre équité.
Je suis obligé, monsieur, de vous dire que je n’irai à Londres que lorsque j’aurai rétabli ma santé assez altérée par les justes chagrins que j’ai eus. Quand même je serais en état de partir, je me donnerais bien garde de le faire en présence d’un exempt,[quand Hérault avait écrit au gouverneur de la Bastille de « faire sortir le sieur Voltaire », il avait précisé que « l’intention du roi et de S. A. Mgr le duc est qu’il soit conduit en Angleterre. Ainsi le sieur Condé l’accompagnera jusqu’à Calais, et le verra embarquer et partir de ce port ».] afin de ne pas donner lieu à mes ennemis de publier que je suis banni du royaume. J’ai la permission et non pas l’ordre d’en sortir. Et je n’ose vous dire qu’il ne serait point de l’équité du roi de bannir un homme de sa patrie, pour avoir été assassiné [Rohan Chabot avait attiré V*dans un traquenard à la porte de l’hôtel de Sully et fait battre à coups de gourdin. Aucun des amis titrés de V* , y compris le duc de Sully qui avait servi d’appât, ne prit ouvertement parti de V* contre un descendant de la grande famille de Rohan.] . Si vous le voulez, monsieur, je vous notifierai mon départ lorsque je pourrai aller en Angleterre. D’ailleurs les ordres du roi qui me sont toujours respectables me deviendront chers quand ils passeront par vos mains. Je vous supplie d’être persuadé du respectueux attachement avec lequel je suis, indépendamment de tout cela, votre très humble et très obéissant serviteur.
Voltaire »
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04/05/2010
ordinairement si docile je me trouve d’une opiniâtreté qui me fait sentir combien je vieillis.
« A Charles-Augustin Ferriol, comte d’Argental
4 mai 1767
Vous êtes plus aimable que jamais, mon cher ange, et moi plus importun et plus insupportable que ne l’ai été. Moi qui suis ordinairement si docile je me trouve d’une opiniâtreté qui me fait sentir combien je vieillis. Ce monologue [dans Les Scythes] que vous demandez, je l’ai entrepris de deux façons. Elles détruisent également tout le rôle d’Obéide. Ce monologue développe tout d’un coup ce qu’Obéide veut se cacher à elle-même dans tout le cours de la pièce. Tout ce qu’elle dira ensuite n’est plus qu’une froide répétition de son monologue ; il n’y a plus de gradations, plus de nuances, plus de pièce. Il est de plus si indécent qu’une jeune fille aime un homme marié que quand vous y aurez fait réflexion, vous jugerez ce parti impraticable.
Il y a plus encore, c’est que ce monologue est inutile. Tout monologue qui ne fournit pas de grands mouvements d’éloquence est froid. Je travaille tous les jours à ces pauvres Scythes malgré les éditions qu’on en fait partout.
Lacombe vient d’en faire une qu’il m’envoie, mais il n’y a pas la moitié des changements que j’ai faits, il ne pouvait pas encore les avoir reçus. Il n’a fait cette nouvelle édition que dans la juste espérance où il était que la pièce serait reprise après Pâques. C’est encore une raison de plus pour que je [ne] puisse exiger de lui qu’il donne cent écus à Lekain. J’aime beaucoup mieux les donner moi-même.
Il est bien vrai que tout dépend des acteurs. Il y a une différence immense entre bien jouer et jouer d’une manière touchante, entre se faire applaudir et faire verser des larmes. M. de Chabanon et M. de La Harpe viennent d’en arracher à toutes les femmes dans le rôle de Nemours et dans celui de Vendôme, et à moi aussi [dans Adélaïde du Guesclin sur le théâtre de V*].
Je doute fort qu’on puisse faire des recrues pour Paris. On a écarté et rebuté les bons acteurs qui se sont présentés. Je ne crois pas qu’il y en ait actuellement deux en province dignes d’être essayés à Paris. Je vous l’ai déjà dit, les troupes ne subsistent plus que de l’opéra-comique. Tout va au diable, mes anges, et moi aussi.
Ma transmigration de Babylone me tient fort au cœur [il a prévu d’acquérir une propriété près de Lyon ; il le dira à Richelieu le 25 avril] . Ce que vous me faites entrevoir redoublera mes efforts, mais j’ai bien peur que la situation présente de mes affaires ne me rende cette transmigration aussi difficile que mon monologue. Je me trouve à peu près dans le cas de ne pouvoir ni vivre dans le pays de Gex ni aller ailleurs. Figurez-vous que j’ai fondé une colonie à Ferney ; que j’y ai établi un marchand, un chirurgien ; que je leur bâtis des maisons ; que si je vais ailleurs, ma colonie tombe ; mais aussi, si je reste, je meurs de faim et de froid. On a dévasté tous les bois ; le pain vaut cinq sols la livre. Il n’y a ni police ni commerce. J’ai envoyé à M. le duc de Choiseul, conjointement avec le syndic de la noblesse, un mémoire très circonstancié. J’ai proposé que M. le duc de Choiseul renvoyât ce mémoire à M. le chevalier de Jaucourt qui commande dans notre petite province. Il a oublié mon mémoire, ou s’en est moqué ; et il a tort car c’est le seul moyen de rendre à la vie un pays désolé qui ne sera plus en état de payer les impôts. On a voulu faire, malgré mon avis, un chemin qui conduisit de Lyon en Suisse en droiture [le 10 février, V* écrit à Pierre Buisson, chevalier de Beauteville, un des médiateurs chargé de mettre fin aux troubles de Genève : « … il faudrait un port au pays de Gex ; ouvrir une grande route avec la Franche-Comté ; commercer directement de Lyon avec la Suisse par Versoix ;… »] ; ce chemin s’est trouvé impraticable.
Je vous demande pardon de vous ennuyer de ces détails ; mais je vois qu’avec la meilleure volonté du monde on nous ruinera sans en retirer le moindre avantage. Je me suis dégoûté de la Guerre de Genève [Guerre civile de Genève]; je n’ai point mis au net le second chant, et je n’ai pas actuellement envie de rire.
J’écris une lettre au sculpteur qui s’est avisé de faire mon buste [Rosset ; cf. lettre du 11 avril à d‘Argental]. C’est un original capable de me faire attendre trois mois au moins ; et ce buste sera au rang de mes œuvres posthumes.
Il peut être encore un acteur à Genève dont on pourrait faire quelque chose. Il est malade ; quand il sera guéri, je le ferai venir. La Harpe le dégourdira. Pour moi, je suis tout engourdi. D’ordinaire la vieillesse est triste ; mais la vieillesse des gens de lettres est la plus sotte chose qu’il y ait au monde. J’ai pourtant un cœur de vingt ans pour toutes vos bontés ; je suis sensible comme un enfant ; je vous aime avec la plus vive tendresse.
V »
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03/05/2010
Il y a des gens qui craignent de manier des araignées, il y en a d'autres qui les avalent.
« A Jean le Rond d'Alembert
1 de mai [1768]
Mon cher ami, mon cher philosophe, que l'être des êtres répande ses éternelles bénédictions sur son favori d'Aranda, sur son très cher Mora, et sur son bien-aimé Villa-Hermosa [le marquis de Mora et le duc de Villa-Hermosa avaient été envoyés à V* par d'Alembert. Le même jour, V* écrit au marquis de Vieilleville : « Le marquis de Mora , fils du comte de de Fuentes ambassadeur d'Espagne à Paris, gendre de ce célèbre M. le comte d'Aranda qui a chassé les Jésuites d'Espagne et qui chassera bien d'autres vermines, est venu passer trois jours avec moi ... C'est un jeune homme d'un mérite bien rare...].
Un nouveau siècle se forme chez les Ibériens. La douane des pensées n'y ferme plus l'allée à la vérité, ainsi que chez les Velches. On a coupé les griffes au monstre de l'Inquisition [Charles III et ses conseillers n'osèrent pas supprimer l'Inquisition, mais ils soumirent ses décrets à l'approbation du Conseil royal et ils adoucirent procédures et pénalités. Dans la Princesse de Babylone, qui vient de paraitre, V* fait jeter au feu par le héros les Inquisiteurs de la « Bétique »], tandis que chez vous le bœuf-tigre [Pasquier, du parlement de Paris dont « la langue est si bonne à cuire » ; cf. lettre à d'Alembert du 16 septembre 1766] frappe de ses cornes et dévore de ses dents .
L'abominable jansénisme triomphe dans notre ridicule nation, et on ne détruit des rats que pour nourrir des crocodiles. A notre avis, que doivent faire les sages quand ils sont entourés d'insensés barbares ? Il y a des temps où il faut imiter leurs contorsions et parler leur langage. Mutemus clypeos [changeons de boucliers]. Au reste, ce que j'ai fait cette année [ses Pâques ; cf. lettre du 22 avril à d'Argental], je l'ai déjà fait plusieurs fois, et, s'il plait à Dieu, je le ferai encore. Il y a des gens qui craignent de manier des araignées, il y en a d'autres qui les avalent.
Je me recommande à votre amitié et à celle des frères. Pussent-ils être tous assez sages pour ne jamais imputer à leurs frères ce qu'ils n'ont dit ni écrit ![il pense en particulier à d'Holbach] Les mystères de Mitra ne doivent point être divulgués, quoique ce soient ceux de la lumière ; il n'importe de quelle main la vérité vienne, pourvu qu'elle vienne. « C'est lui, dit-on, c'est son style, c'est sa manière, ne le reconnaissez-vous pas ? » Ah ! Mes frères, quels discours funestes ! Vous devriez au contraire crier dans les carrefours : « Ce n'est pas lui ! » Il faut qu'il y ait cent mains invisibles qui percent le monstre, et qu'il tombe enfin sous mille coups redoublés. Amen.
Je vous embrasse avec toute la tendresse de l'amitié et toute l'horreur du fanatisme. »
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02/05/2010
je ne veux point de querelle pour un livre. Je les brûlerais plutôt tous.
« A Nicolas-Claude Thiriot
[1er mai 1738]
Vous faites fort mal, mon cher ami, d’envoyer l’écrit en question [mémorandum de V* sur les Eléments de la Philosophie de Newton] à ce misérable journal très mal fait [La Bibliothèque française d‘Amsterdam], presque inconnu, qui ne se débite que tous les trois mois, qui ne sera dans Paris que dans un an, et dont il vient tout au plus une vingtaine d’exemplaires. Vous avez cent autres débouchés. On peut obtenir des permissions, on peut se servir des brochures hebdomadaires, vous devriez même consulter le R. père [ révérend père Castel, inventeur du clavecin oculaire, auteur des Nouvelles expériences d’optique et d’acoustique … (1735) et autres traités , quoique, le 28 mars, V* semble avoir déjà composé contre lui sa Lettre à Rameau datée du 21 juin . Le 15 juin, V* écrit à Maupertuis qu‘il a été en « commerce« avec le père Castel et lui a envoyé le morceau des Eléments où il est question de son clavecin oculaire. Il est peu probable qu‘il s‘agisse du père Porée à qui, le 17 novembre il écrira qu‘il a envoyé il y a quelques mois au père Castel deux exemplaires de ses Eléments dont un devait lui être présenté ] sur l’ouvrage, en lui faisant tenir une copie ; je suis sûr que la lecture lui fera impression. Il faudra consulter de la même façon les mathématiciens qui ont examiné les mêmes problèmes. J’abandonne le tout à votre prudhomie. Je reçois en même temps votre lettre du vingt cinq, et bien des nouvelles qui me chagrinent. Premièrement je suis assez fâché que Racine que je n’ai jamais offensé ait sollicité la permission d’imprimer une satire dévote de Rousseau contre moi. Je suis encore plus affligé qu’on m’attribue des épîtres sur la liberté [le deuxième Discours sur l‘Homme : De la Liberté, qui est bien de V*]. Je ne veux point me trouver dans les caquets de Molina ni de Jansénius. On m’envoie un morceau d’une autre pièce de vers, où je trouve un portrait assez ressemblant à celui du prêtre de Bicêtre [troisième Discours sur l‘Homme : de l‘Envie, où il attaque Desfontaines]. Mais en vérité il faut être bien peu fin pour ne pas voir que cela est de la main d’un académicien ou de quelqu’un qui aspire à l’être. Je n’ai ni cet honneur ni cette faiblesse et, si j’ai à reprocher quelque chose à ce monstre d’abbé Desfontaines, ce n’est pas de s’être moqué de quelques ouvrages des quarante [Desfontaines a été condamné pour avoir écrit un libelle contre l‘Académie].
Je suis bien aise que vous ayez gagné un louis à Gentil Bernard, je voudrais que vous en gagnassiez cent mille à Crésus Bernard [Gentil Bernard = Pierre-Joseph Bernard, poète, avec qui Thiriot avait parié que V* était ou non l‘auteur des Epitres en question. Crésus Bernard = Samuel Bernard, le financier]. Je n’ai point vu l’Epître sur la liberté. Je vais la faire venir avec les autres brochures du mois. C’est un amusement qui finit d’ordinaire par allumer le feu.
Autre sujet d’affliction. On me mande que malgré toutes mes prières les libraires de Hollande débitent mes Eléments de la philosophie de Neuton quoique imparfaits. Or da mi consiglio [donne moi un conseil]. Les libraires hollandais avaient le manuscrit depuis un an à quelques chapitres près [cf. lettre du 20 juin 1737 à Pitot]. J’ai cru qu’étant en France je devais à M. le chancelier le respect de lui faire présenter le manuscrit entier. Il l’a lu, il l’a marginé de sa main. Il a trouvé surtout le dernier chapitre peu conforme aux opinions de ce pays-ci. Dès que j’ai été instruit par mes yeux des sentiments de M. le chancelier [d‘Aguessau], j’ai cessé sur le champ d’envoyer en Hollande la suite du manuscrit ; le dernier chapitre surtout qui regarde les sentiments théologiques de M. Neuton n’est pas sorti de mes mains. Si donc il arrive que cet ouvrage tronqué paraisse en France par la précipitation des libraires, et si M. le chancelier m’en savait mauvais gré, il serait aisé par l’inspection seule du livre de le convaincre de ma soumission à ses volontés. Le manque des derniers chapitres est une démonstration que je me suis conformé à ses idées dès que je les ai pu entrevoir ; je dis entrevoir car il ne m’a jamais fait dire qu’il trouvât mauvais qu’on imprimât le livre en pays étranger.
En un mot, soit respect pour M. le chancelier soit aussi amour pour mon repos, je ne veux point de querelle pour un livre. Je les brûlerais plutôt tous.
Voulez-vous lire le petit endroit de ma lettre à M. d’Argenson ? Est-il à propos que je lui en écrive ? Conduisez-moi.
M. le bailly de Froulay est venu ici, et a été, je crois, aussi content de Cirey que vous le serez. Les Denis en sont assez satisfaits [Marie-Louise Mignot et son mari Nicolas-Charles Denis épousé le 25 février]. Je mets ma nièce Serizi [seconde nièce de V* qui va épouser Nicolas-Joseph de Dompierre de Fontaine] entre vos mains. Si elle est raisonnable, elle en fera autant, et vous prendra pour son directeur.
Le neutonisme pour les dames [d’Algarotti, traduit par Duperron de Castera, 1738] est pour Cirey, nous avons la lettre d’avis. Il faut envoyer cela chez M. le marquis du Châtelet. J’ai toujours Mérope sur le métier.
Vale, te amo.
V…
Rendez-moi le service, mon cher ami, de passer chez Hébert, rue Saint Honoré, et de lui marchander une tabatière en or émaillé et à fleurs, qu’il avait fait faire pour Mme du Châtelet, et dont elle, ou son mari n’a pas voulu parce qu’elle est trop chère. Faites le prix et si cela ne passe pas 600 livres tournois, dites-lui qu’il l’envoie sur-le-champ à l’abbé Moussinot qui paiera comptant. »
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01/05/2010
assurer le bonheur de ma vie.
« A Charles-Augustin Ferriol, comte d’Argental
Hôtel d’Orléans [vers le 1er mai 1736]
Il s’agit mon aimable protecteur, d’assurer le bonheur de ma vie.
M. le Bailly de Froulay qui vint me voir hier m’apprit que toute l’aigreur du garde des Sceaux contre moi venait de ce qu’il était persuadé que je l’avais trompé dans l’affaire des Lettres philosophiques et que j’en avais fait faire l’édition. Je n’appris que dans mon voyage à Paris de l’année passée comment cette impression s’était faite. J’en donnai un mémoire. M. Rouillé, fatigué de toute cette affaire qu’il n’a jamais bien sue, demanda à M. le duc de Richelieu s’il lui conseillait faire usage de ce mémoire. M. de Richelieu plus fatigué encore et las du déchainement et du trouble que tout cela avait causé, persuadé d’ailleurs (parce qu’il trouvait cela plaisant) qu’en effet je m’étais fait un plaisir d’imprimer et de débiter le livre, malgré le garde des Sceaux, M. de R., dis-je, me croyant trop heureux d’être libre dit à M. Rouillé : l’affaire est finie, qu’importe que ce soit Jore ou Josse, qui ait imprimé ce f. livre ? que Volt. s’aille faire f. et qu’on n’en parle plus. Qu’arriva-t-il de cette manière légère de traiter les affaires sérieuses de son ami ? que M. de Rouillé crut que mes propres protecteurs étaient convaincus de mon tort, et même d’un tort très criminel. Le garde des Sceaux fut confirmé dans sa mauvaise opinion, et voilà ce qui en dernier lieu m’a attiré ces soupçons cruels de l’impression de la P. C’est de là qu’est venu l’orage qui m’a fait quitter Cirey.
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21/04/2010
On n’imprime point un livre comme on vend de la morue au marché.

« A Madame Nicolas-Bonaventure Duchesne
Celui qui a dicté la lettre de Mme Duchesne ne l’a pas trop bien servie. Quand le sieur, Duchesne imprima le recueil de théâtre en question [celui de 1764, privilège de 1763], il devait consulter l’auteur, qui aurait eu la complaisance de lui fournir de quoi faire une bonne édition. Il devait au moins prendre pour modèle l’édition des frères Cramer ; il devait surtout consulter quelque homme de lettres qui lui aurait épargné les fautes les plus grossières ; il ne devait pas imprimer sur des manuscrits informes d’un souffleur de la Comédie [on y trouve entre autres le texte de Zulime tel qu’il a été rapiécé et écourté pour les représentations]; il ne devait pas déshonorer la littérature et la librairie. On n’imprime point un livre comme on vend de la morue au marché. Un libraire doit être un homme instruit et attentif.
Si Mme Duchesne veut, en se conformant à la dernière édition de MM. Cramer, faire des cartons et corriger tant de sottises, elle fera très bien ; mais il faut choisir un homme versé dans cet art qui puisse la conduire ; elle peut s’adresser à M. Thiriot.
On lui envoya le tome de La Henriade in-4° il y a plus d’un an ; elle n’en a pas seulement accusé réception ; ce n’est pas avec cette négligence et cette ingratitude qu’on réussit. M. de Voltaire a les plus justes raisons de se plaindre. Ses ouvrages lui appartiennent. Le temps de tous les privilèges est expiré ; il en peut gratifier qui il voudra. Il favorisera Mme Duchesne s’il est content de sa conduite, sinon il fera présent de ses œuvres à d’autres qui le serviront mieux.
A Ferney, 22 avril 1767. »
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le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir humilier tous les autres hommes
Pour fêter à ma manière l'année franco-russe et la chute du mur de l'incompréhension :
http://www.myvideo.de/watch/5066050/Its_a_long_way_to_Tipperary
Soit dit en passant, mais ne le répétez à personne, pas de manifestation pour célébrer au château de Volti sa liaison (épistolaire) avec Catherine II !
Bast' ! N'épiloguons plus !!
Lettre dont le brouillon autographe porte de nombreuses corrections .
« A Frédéric II
Au château de Tournay par Genève
21 avril 1760
Sire,
Un petit moine de Saint-Just [couvent où s’était retiré Charles Quint] disait à Charles–Quint : Sacrée Majesté, n’êtes–vous pas lasse d’avoir troublé le monde ? faut-il encore désoler un pauvre moine dans sa cellule ? Je suis le moine, mais vous n’avez pas renoncé aux grandeurs et aux misères humaines comme Charles-Quint ? Quelle cruauté avez-vous de me dire que je calomnie Maupertuis [lettre du 3 avril ] quand je vous dis que le bruit a couru qu’après sa mort on avait trouvé les œuvres du philosophe de Sans-Souci dans sa cassette ?[rumeur, dont The Scots magazine s’est fait l’écho ; c’est sans doute le chevalier de Bonneville qui en avait vendu le manuscrit, éditées à Lyon chez Bruyset le 17 janvier 1760 ] Si en effet on les y avait trouvées cela ne prouverait-il pas au contraire qu’il les avait gardées fidèlement, qu’il ne les avait communiquées à personne, et qu’un libraire en aurait abusé, ce qui aurait disculpé des personnes qu’on a peut-être injustement accusées [J.-M. Bruyset et de Bonneville ont été emprisonnés à Pierre-Encise le 6 février]? Suis-je d’ailleurs obligé de savoir que Maupertuis les avait renvoyées ? Quel intérêt ai-je à parler mal de lui ? que m’importe sa personne et sa mémoire ? en quoi ai-je pu lui faire tort en disant à Votre Majesté qu’il avait gardé fidèlement votre dépôt jusqu’à sa mort ? Je ne songe moi-même qu’à mourir, et mon heure approche. Mais ne la troublez pas par des reproches injustes, et par des duretés qui sont d’autant plus sensibles que c’est de vous qu’elles viennent.
Vous m’avez fait assez de mal. Vous m’avez brouillé pour jamais avec le roi de France, vous m’avez fait perdre mes emplois [historiographe] et mes pensions, vous m’avez maltraité à Francfort, moi et une femme innocente, une femme considérée qui a été trainée dans la boue et mise en prison [en 1753 ; cf. lettres du 20 juin et 7 juillet 1753], et ensuite en m’honorant de vos lettres vous corrompez la douceur de cette consolation par des reproches amers. Vous m’avez reproché au sujet du médecin Tronchin [V* avait écrit que Théodore Tronchin refusait d’aller soigner à domicile le prince Ferdinand , 29 juin 1759] que j’avais reçu de vous une pension. Est-il possible que ce soit vous qui me traitiez ainsi quand je ne suis occupé depuis trois ans qu’à tâcher quoique inutilement de vous servir sans aucune autre vue que celle de suivre ma façon de penser ? [en servant d’intermédiaire dans les négociations de paix, par l’entremise du cardinal de Tencin et de la margravine de Bayreuth fin 1757-début 1758, et avec l’aide de la duchesse de Saxe-Gotha]
Le plus grand mal qu’aient fait vos œuvres, c’est qu’elles ont fait dire aux ennemis de la philosophie répandus dans toute l’Europe : les philosophes ne peuvent vivre en paix, et ne peuvent vivre ensemble. Voici un roi qui ne croit pas en Jésus-Christ, il appelle à sa cour un homme qui n’y croit point, et il le maltraite. Il n’y a nulle humanité dans les prétendus philosophes, et Dieu les punit les uns par les autres. Voilà ce que l’on dit, voilà ce que l’on imprime de tous les côtés, et pendant que les fanatiques sont unis, les philosophes sont dispersés et malheureux, et tandis qu’à la cour de Versailles et ailleurs on m’accuse de vous avoir encouragé à écrire contre la religion chrétienne c’est vous qui me faites des reproches et qui ajoutez ce triomphe aux insultes des fanatiques. Cela me fait prendre le monde en horreur avec justice. J’en suis heureusement éloigné dans mes domaines solitaires. Je bénirai le jour où je cesserai en mourant d’avoir à souffrir par vous, mais ce sera en vous souhaitant un bonheur dont votre position n’est peut-être pas susceptible et que la philosophie seule pourrait vous procurer dans les orages de votre vie, si la fortune vous permet de vous borner à cultiver uniquement ce fond de sagesse que vous avez en vous, fond admirable mais altéré par les passions inséparables d’une grande imagination, un peu par l’humeur, et par des situations épineuses qui versent du fiel dans vôtre âme, enfin par le malheureux plaisir que vous vous êtes toujours fait de vouloir humilier tous les autres hommes, de leur dire, de leur écrire des choses piquantes d’autant plus indignes de vous que vous êtes plus élevé au-dessus d’eux par votre rang et par vos talents uniques. Pardonnez à ces vérités que vous dit un vieillard qui a peu de temps à vivre,[le 14 mai, V* écrit à la duchesse de Saxe-Gotha : « Je crois mon commerce fini avec le chevalier Pertrizet (= Frédéric). J’ai pris la liberté de lui dire tout ce que j’avais sur le cœur, mon âge, mon ancienne liberté, les malheurs auxquels je m’expose m’ont autorisé et m’ont peut-être conduit trop loin . »] et il vous les dit avec d’autant plus de confiance que convaincu lui-même de ses misères et de ses faiblesses infiniment plus grande que les vôtres. Il gémit des fautes que vous pouvez avoir faites autant que des siennes, et il ne veut plus songer qu’à réparer avant sa mort les écarts funestes d’une imagination trompeuse, en faisant des vœux sincères pour qu’un aussi grand homme que vous, soit aussi heureux et aussi grand en tout qu’il doit l’être. »
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