04/08/2010
Le chagrin s'est emparé de moi, et m'a fait perdre la tête. Je suis devenu imbécile

« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
4è auguste 1777
Mon cher ange, il y a plus de soixante ans que vous voulez bien m'aimer un peu. Il faut que je fasse à mon ange un petit croquis de ma situation, quoiqu'il soit défendu de parler de soi-même, et quoiqu'on ait joué L'Égoïsme [ de Jean-François Cailhava de l'Estendoux, à la Comédie française le 19 juin 1777] bien ou mal, dans votre tripot de Paris.
J'ai quatre-vingt-trois ans, comme vous savez, et il y a environ soixante et six ans que je travaille . Tous les gens de lettres en France, hors moi, jouissent des faveurs de la cour, et on m'a ôté, je ne sais comment, du moins on ne me paye plus, une pension de deux mille livres que j'avais avant que Louis XV fût sacré [Louis XV fut sacré en octobre 1722 ;la pension reçue dans la période 172-1722 était pour dédommager des pertes subies après la faillite du système Law].
Je suis retiré depuis trente ans ou environ sur la frontière de la Suisse [arrivée à Genève et à Prangins en décembre 1754]. Je n'avais qu'un protecteur en France, c'était M. Turgot ; on me l'a ôté ; il me restait M. de Trudaine, on me l'ôte encore [Trudaine est « remercié » par Necker, et mourra le 5 août].
J'avais eu l'impudence de bâtir une ville ; cette noble sottise m'a ruiné [après la chute de Turgot en mai 1776 ; V* a prêté des sommes considérables à ceux qui se sont installés à Ferney, et on commence à fuir Ferney pour aller à la nouvelle ville de Versoix].
J'avais repris mon ancien métier de cuisine [ = le théâtre] pour me consoler ; je ne sens que trop , toute réflexion faite, que je n'entends rien à la nouvelle cuisine, et que l'ancienne est hors de mode.
Le chagrin s'est emparé de moi, et m'a fait perdre la tête. Je suis devenu imbécile au point que j'ai pris pour une chose sérieuse la plaisanterie de M. de Thibouville qui me demandait des pastilles d'épine-vinette. J'ai eu la bêtise de ne pas entendre ce logogriphe ; j'ai cru me ressouvenir qu'on faisait autrefois des pastilles d'épine-vinette à Dijon, et j'en ai fait tenir une petite boite à votre voisin au lieu de vous envoyer le mauvais pâté que je vous avais promis [Agathocle].
Ce pâté est bien froid, cependant il partira à l'adresse que vous m'avez donnée à condition que vous n'en mangerez qu'avec M. de Thibouville, et que vous me le renverrez tel qu'il est, partagé en cinq morceaux [5 actes].
Je ne vous dirai point combien tous les pâtés qu'on m'a envoyés de votre nouvelle cuisine m'ont paru dégoûtants. Mon extrême aversion pour ce mauvais goût ne rendra pas mon pâté meilleur. Peut-être qu'en le faisant réchauffer on pourrait le servir sur table dans deux ou trois ans, mais il faudrait surtout qu'il fut servi par les mains d'une jeune personne de dix-huit à vingt ans, qui sût faire les honneurs d'un pâté comme Mlle Adrienne [ Lecouvreur] les faisait à trente ans passés. Il nous faudrait aussi un maître d'hôtel tel que celui qui est le chef de la cuisine ancienne [Lekain], et qui vous fait sa cour quelquefois. Et avec toutes ces précautions, je doute encore que ce pâté qui n'est pas assez épicé fût bien reçu. Quoi qu'il en soit, goûtez-en un petit moment, mon cher ange, et renvoyez-le moi subito, subito.
Je ne vous parle point du voyageur que vous prétendiez devoir passer chez moi [ Joseph II, empereur qui voyageait sous le nom de comte Falkenstein, fils d'Élisabeth d'Autriche]. Je ne sais si vous savez qu'il a été assez mécontent de la ville [Genève, dont Jacques Necker a été le représentant à Paris de 1768 à 1776] qui a été représentée quelques années par un grand homme de finances, et que cette ville a été encore plus mécontente de lui. Quoi qu'il en soit, je ne l'ai point vu [le 10 août, Frédéric lui écrit qu'il a « … appris de bonne part que l'Impératrice a défendu à son fils de voir le vieux patriarche de la tolérance. » ], et je ne compte point cette disgrâce parmi les mille et une infortunes que je vous ai étalées au commencement de mon épître chagrine.[*]
Le résultat de tout ce bavardage, c'est que j'aimerai mon cher ange, et que je me mettrai à l'ombre de ses ailes, jusqu'au dernier moment de ma ridicule vie.
V. »
*V* présente les faits à De Lisle le 18 juillet : « Mon âge, mes maladies et ma discrétion m'ont empêché de me trouver sur sa route … Deux horlogers genevois, habitants de Ferney, moins discrets …, s'avisèrent, après boire , d'aller à sa rencontre jusqu'à Saint Genis, arrêtèrent son carrosse, lui demandèrent où il allait, et s'il ne venait pas chez moi … L'un de ces républicains polis lui dit que c'était une députation de ma part. L'empereur ayant appris depuis que ces messieurs étaient des natifs de Genève n'a point voulu coucher dans la ville, ni même voir les syndics, qui se sont présentés à lui … »
Charles Bonnet les présente ainsi à Haller le 16 juillet : « Le vieillard attendait avec tout son monde bien paré ; il avait mis sa grande perruque dès huit heures du matin, fait d'immenses préparatifs pour le dîner, et poussé l'attention pour le monarque jusqu'à faire enlever toutes les pierres du grand chemin … Cependant le voyageur lui donna la mortification de passer outre sans s'arrêter un seul instant ; et même lorsque le postillon lui nomma Ferney, l'empereur lui cria fort haut et par deux fois : « Fouette cocher! » De là il alla dans la nouvelle ville (Versoix)... Il est clair par toute sa conduite qu'il a voulu mortifier le seigneur de Ferney, qui, je vous l'assure, l'a profondément senti... »
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J'ai toujours regardé les athées comme des sophistes impudents, je l'ai dit, je l'ai imprimé
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« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
4è auguste 1775
Il est certain, mon cher ange, qu'il n'y a eu nulle négligence de la part de M. de La Reynière, et qu'il n'a point reçu les paquets. C'est un mystère sacré, qu'il n'est pas permis à un profane comme moi d'approfondir.
Papillon philosophe Mme de Saint-Julien est actuellement à Ferney sur les fleurs de Ferney, et bat des ailes. Papillon a instruit le hibou [V*] de bien des choses que le hibou ignorait.
J'ai réparé le malheur de mes paquets [¶] en écrivant en droiture à M. le m[aréch]al de Duras, et en lui demandant bien pardon d'une méprise dont je n'ai pas été coupable.
S'il est vrai, mon cher ange, qu'il y eût place pour Cicéron, pour Catilina, et pour César [c'est à dire pour Rome sauvée de V*; cependant on lui préfèrera Menzicoff de La Harpe], dans les fêtes qu'on prépare pour les princesses des pays subjugués autrefois par ce César [le mariage du 27 août entre la princesse Marie-Adélaïde de France avec le prince de Piémont Charles -Emmanuel], je compterais sur vos bontés auprès de M. le maréchal[Duras] dont vous êtes l'ami. Votre suffrage seul suffirait pour le déterminer, et je vous aurais l'obligation d'être compté dans Versailles parmi ceux qui cultivent les lettres avec quelque honneur. J'aurais grand besoin qu'on me regardât comme un homme qui s'est appliqué à travailler dans l'école de Corneille, et non pas comme un écrivain de livres suspects.
Papillon philosophe m'a appris que la petite cabale du Bon Sens [ du baron d'Holbach] m'attribuait ce cruel et dangereux ouvrage. Je réponds à cette imputation:
Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater
La haine des forfaits qu'on ose m'imputer.
[Phèdre de Racine]
J'ai toujours regardé les athées comme des sophistes impudents, je l'ai dit, je l'ai imprimé. L'auteur de Jenni [ Histoire de Jenni ou le sage et l'Athée, qu'il « vient de finir » le 12 avril selon une amie et voisine Mme Gallatin, et dont on est en train de faire une nouvelle édition le 10 septembre] ne peut pas être soupçonné de penser comme Épicure. Spinosa lui-même admet dans la nature une intelligence suprême. Cette intelligence m'a toujours paru démontrée. Les athées qui veulent me mettre de leur parti me semblent aussi ridicules que ceux qui ont voulu faire passer saint Augustin pour un moliniste.
Le neveu du pape Rezzonico [ Clément XIII] est venu me voir malgré ma mauvaise réputation. Je compte plus sur vous à la cour de France que sur lui à la cour de Rome. Je vous conjure donc, mon cher ange, d'engager le premier gentilhomme de la chambre [Duras] à faire ce que vous avez si bien imaginé. Rien n'est plus aisé, et ces bagatelles réussissent quelquefois . Cela peut contribuer à me laisser finir tranquillement ma vie. Mais vous, mon cher ange, songez que votre amitié me la fait passer heureusement , songez que vous êtes toujours ma première consolation, soit de près soit de loin. Je vous embrasse plus tendrement que jamais, mon cher ange ; Mme Denis se joint à moi. Papillon philosophe paraît vous aimer autant que nous vous aimons ; et moi qui me croit plus philosophe que Papillon je me vante de l'emporter sur elle en sentiments pour vous.
Je me flatte que cette lettre arrivera à bon port. »
¶La lettre de remerciement que lui a écrite V*, où il « répond sur son discours à l'Académie »était perdue. Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi, était de quartier en 1775, chargé des spectacles.
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vous osez enfin observer le costume, rendre l'action théâtrale et étaler sur la scène toute la pompe convenable,

« A Henri-Louis Lekain
Aux Délices 4 août [1756]
Mon cher Lekain, tout ce qui est aux Délices a reçu vos compliments et vous fait les siens, aussi bien qu'à tous vos camarades [Sémiramis a été reprise le 26 juillet avec un succès inégalé]. Puisque vous osez enfin observer le costume, rendre l'action théâtrale et étaler sur la scène toute la pompe convenable, soyez sûr que votre spectacle acquerra une grande supériorité [%]. Je suis trop vieux et trop malade pour espérer d'y contribuer. Mais si j'avais encore la force de travailler ce serait dans un goût nouveau digne des soins que vous prenez et de vos talents. Je suis borné à présent à m'intéresser à vos succès. On ne peut y prendre plus de part, ni être moins en état de les seconder. Je vous embrasse de tout mon cœur.
V. »
%Lekain innove, et V* écrit à d'Argental ce jour : « On dit que Lekain s'est avisé de paraître au sortir du tombeau de sa mère avec des bras qui avaient l'air d'être ensanglantés. Cela est un tant soit peu anglais, et il ne faudrait pas prodiguer de tels ornements. Voilà de ces occasions où l'on se retrouve entre le sublime et le ridicule, entre le terrible et le dégoûtant. »
Ce nouveau jeu et les audaces du décor feront date à la Comédie française.
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03/08/2010
Je ne puis me consoler qu'en pensant que le même homme a imprimé plus d'impostures contre nos princes et nos ministres que contre moi
http://www.youtube.com/watch?v=81Nirx3ypQQ
« A François-Alexandre Gaubert-Lavaysse
3 auguste 1767
Il est très certain que j'ai reçu plusieurs lettres anonymes remplies d'injures et toutes au nom du sieur La Beaumelle, ou concernant sa conduite envers moi. J'ai envoyé la dernière au ministère [« … la quatre-vingt-quinzième ...» ; cf. lettre du 11 juillet]. Je n'ai su que très tard que le sieur La Beaumelle avait eu l'honneur d'épouser la sœur de M. Lavaysse de Vidon [= soeur du destinataire de cette lettre]. Cette alliance n'a pas empêché le sieur La Beaumelle de me joindre au nombre prodigieux de personnes qu'il a outragées de gaieté de cœur dans ses écrits [V* dans sa défense des Calas a aussi défendu leur ami Lavaysse, présent le soir de la mort de Marc-Antoine]. Il a fait faire depuis peu une nouvelle édition, où toutes ces insultes sont renouvelées [*]. Il a outragé la maison de Saxe-Gotha [**], ainsi que toute la maison royale de France [lettre du 11 juillet]. J'ai écrit à un de mes amis [Lettre de M. de Voltaire, 1767, sur La Beaumelle , datée du 24 avril : « … il s'enfuit avec une servante après un vol fait à la maîtresse de cette servante. »] que cet auteur avait étudié en théologie, qu'il avait été chassé de Copenhague et qu'il était parti il y a quelques années de Gotha avec une servante qui avait volé sa maîtresse ; mais je n'ai point dit qu''il ait été complice du vol.
Il a écrit depuis peu à Gotha pour avoir une attestation, et voici le certificat qu'il a obtenu d'un conseiller de la cour, du 24 juillet 1767 : « On se rappelle très bien que vous étiez parti d'ici avec la gouvernante des enfants d'une dame de Gotha qui, après s'être rendue coupable de plusieurs vols, s'éclipsa furtivement de la maison de sa maitresse, ce dont tout le public est pleinement instruit ici ; mais on n'a point dit que vous eussiez la moindre part à ces vols. »[ce qu'a écrit en substance Jacob-Auguste Rousseau de la part de la duchesse qui pria le même jour V* de se tenir hors de cette affaire.]
Je ne l'ai point dit non plus ; mais j'ai représenté à beaucoup de personnes en place l'atrocité des calomnies répandues par le sieur La Beaumelle dans Le Siècle de Louis XIV , falsifié par lui et chargé des notes les plus infâmes [cf. lettre à Walther du 18 novembre 1752 concernant la « nouvelle édition (du Siècle) augmentée d'un très grand nombre de remarques par M. de B*** »].
Quelques puissances étrangères [l'Autriche cf. lettre du 21 juillet à Thiriot] intéressées dans ces impostures en ont marqué leur mécontentement au ministère de France, plusieurs personnes de la cour sachant que leur maison a été insultée par le même auteur [dans les Honnêtetés littéraires, V* accuse La Beaumelle d'avoir attaqué la mémoire des maréchaux de Villeroy, de Villars, les marquis de torcy, de La Vrillière, Chamillard]. M. le marquis de Gudanes, commandant au pays de Foix, a été chargé de parler fortement au sieur La Beaumelle, sur cette licence dangereuse [***]. Le seul parti qu'il avait à prendre était de se rétracter, de demander pardon et de se corriger . J'ai été attaché et je le suis encore à la famille de M. de Lavaysse. Elle doit sentir combien il a été douloureux pour moi d'avoir essuyé pendant douze années de suite les calomnies d'un homme qui est entré dans une famille considérée. Je ne puis me consoler qu'en pensant que le même homme a imprimé plus d'impostures contre nos princes et nos ministres que contre moi. Si M. de Lavaysse de Vidon avait pu trouver quelque manière de réparer ces horreurs dans la lettre qu'il m'a écrite, j'aurais embrassé de grand cœur le parti qu'il m'aurait proposé.
Je le supplie d'être persuadé que les outrages réitérés du sieur La Beaumelle n'ont point altéré les sentiments que je conserverai toujours pour M. de Lavaysse et pour toute sa famille.
J'ai l'honneur d'être son très humble et très obéissant serviteur.
V. »
*Cf. lettre du 11 juillet ; en fait de réédition « récente » il ne parût que Mes pensées avec le supplément, 1761 .
Mais La Beaumelle en 1767, commence à préparer une édition critique des oeuvres de V*, qui ne parut pas .cependant il termina en août 1767 une critique de La Henriade, parue en 1769 et saisie à la demande de V*.
** A La Condamine, le 3 mai 1771, il signale qu'à la page 108 de Mes pensées, que V* a dans sa bibliothèque (1752) : « Je voudrais bien savoir de quel droit les petits princes, un duc de Gotha par exemple, vendent aux grands le sang de leur sujets pour des querelles où ils n'ont rien à voir. On s'est donné à eux pour être défendu, et non pour étre acheté. »
*** Le marquis de Gudanes reçut cette lettre de Saint -Florentin : « Le sieur de La Beaumelle … a écrit une infinité de lettres anonymes à M. de Voltaire …; vous voudrez bien l'avertir de se tenir tranquille et de laisser en repos M. de Voltaire . Tous ces écrits anonymes ne pourraient que lui attirer des désagréments s'il les continuait. »
Quelques repères sur les Lavaysse:
http://books.google.be/books?id=xaEGAAAAQAAJ&pg=PA500...
http://tolosana.univ-toulouse.fr/notice/083062211
http://www.biu-toulouse.fr/num150/PPN083062211.pdf
Sotto vocce : http://www.youtube.com/watch?v=s0WbgTOUQlY&feature=re...
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02/08/2010
on dit que dans votre pays on fait le mal assez vite et qu'on l'oublie de même.
« A Étienne-Noël Damilaville
4 auguste 1766
J'ai communiqué à votre ami [V* lui-même] votre lettre du 28. Je vous ai écrit par nos correspondants de Lyon. Nous attendons, Monsieur, des lettres d'Allemagne pour l'établissement en question [« colonie » ou « manufacture » philosophique de Clèves ; cf. lettres du 23 juillet à Diderot et d'Alembert]. Je suis toujours très persuadé que votre ami de Paris [« Tonpla » = « Platon » = Diderot] y trouverait un grand avantage. Il n'y a peut-être que la mauvaise santé de mon correspondant de Suisse qui pût déranger ce projet ; mais si la chose était une fois en train, ni les maladies ni sa mort ne pourraient empêcher l'établissement de subsister . Il ne s'agit que de se rassembler sept ou huit bons ouvriers dans des genres différents, ce qui ne serait point du tout malaisé.
Le seigneur allemand [Frédéric] à qui on s'était adressé a eu la petite indiscrétion d'en dire quelque chose à un jeune homme qui peut l'avoir mandé à Paris [±]. On n'était point encore entré avec lui dans les détails [±±]. On ne lui avait point recommandé le secret ; on a tout lieu d'espérer qu'étant actuellement mieux instruit cette petite affaire pourra se conclure avec la plus grande discrétion.
On soutient toujours à Hornoy que tout ce qu'on a dit du sieur Belleval est la pure vérité [cf. lettre du 28 juillet]. Ces anecdotes peuvent très bien s'accorder avec les autres, elles servent à redoubler l'horreur et l'atrocité de cette affaire qui est peut-être entièrement oubliée dans Paris ; car on dit que dans votre pays on fait le mal assez vite et qu'on l'oublie de même.
Nous doutons fort que le Dictionnaire des sciences et des arts [ = Encyclopédie] soit donné de longtemps aux souscripteurs de Paris. Mais, quoi qu'il en soit, le projet de réduire cet ouvrage [±±±] et de l'imprimer en pays étranger est extrêmement approuvé . Plût à Dieu que je visse le commencement de cette entreprise ! Je mourrais content dans l'espérance que le public en verrait la fin.
On dit qu'on fait des recherches chez tous les libraires dans les provinces de France. On a déjà mis en prison à Besançon un libraire nommé Fantet [V* écrira Lettre d'un membre du conseil de Zurich à M. D*** avocat à Besançon, au sujet du commerce de livres philosophiques du libraire Fantet, 1767]. Nous ne savons pas encore de quoi il est question.
Toute notre famille vous fait les plus tendres compliments. Nous espérons de vous incessamment le mémoire en faveur du Breton [ = La Chalotais ; cf. lettre du 1er avril 1766 à Damilaville] et ensuite du Languedochien [ = Sirven].
Adieu, Monsieur, on vous aime bien tendrement.
Boursier et compagnie.
On me recommanda, ces jours passés, une lettre pour un notaire ; en voici une autre qu'on m'adresse pour un procureur ; l'amitié ne rougit point de ces petits détails. »
±Frédéric se défendra le 1er septembre d'avoir parlé du projet ; il « n'a ni vu ni parlé au fils de l'Hippocrate moderne », c'est-à-dire à Louis-François Tronchin (en Prusse), fils de Théodore Tronchin, médecin alors à Paris.
L'indiscrétion pouvait venir de duc de Brunswick qui avait séjourné à Ferney et à qui V* avait parlé du projet, ou de La Correspondance littéraire.
Aux d'Argental, le 15 août, il dément la rumeur qu'il s'installe en Prusse : « Ce qui a fait courir le bruit … c'est que le roi de Prusse m'ayant mandé qu'il donnerait aux Sirven un asile dans ses États, je lui ai fait un petit compliment, je lui ai dit que je voudrais les y conduire moi-même... » ; cf. lettre à Mme du Deffand du 24 septembre.
±± Quelques réserves de Frédéric le 7 août : « Vous me parlez d'une colonie de philosophes qui se proposent de s'établir à Clèves. Je ne m'y oppose point ; je puis leur accorder tout ce qu'ils demandent, au bois près,que le séjour de leurs compatriotes a presque entièrement détruit dans ces forêts (guerre de Sept ans) ; toutefois à condition qu'ils ménagent ceux qui doivent être ménagés, et qu'en imprimant ils observent de la décence dans leurs écrits. »
±±± Le 28 juillet : il faudrait « réduire à quatre lignes les ridicules déclamations des Cahusac et de tant d'autres … fortifier tant de bons articles … Il y a un volume de planches dont on pourrait très bien se passer... »
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01/08/2010
Il est donc dans la bouteille
http://www.dailymotion.com/video/x7ax7_chat-dans-bouteille
Bien sûr, il faut un peu d'entrainement !
Il faut commencer jeune !
http://www.wat.tv/video/chaton-qui-pratique-stretching-28q7j_2ey61_.html
Mais ça vaut la peine ...
Maintenant à vous ...

A offrir à un ami, histoire de vérifier s'il est encore capable de raisonner sainement, sinon, il vient de boire son dernier verre de la journée !
http://www.deezer.com/listen-2052664
A votre santé !
« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'Argental
et à
Jeanne-Grâce Bosc du Bouchet, comtesse d'Argental
1er auguste [1763]
Ô anges de lumière, voici ce que M. de Thibouville me mande sous votre cachet :
Mais , j'aurai bien autre chose encore . oui, oui, oui, j'en sais plus que je n'en dis, peut-être plus que vous même qui me tenez rigueur, entendez-vous ? Mon Dieu que cela sera beau !
Il en sait plus qu'il n'en dit ; donc il a lu mes roués [= Octave ou Le Triumvirat]. Il en sait plus que moi, donc il sait votre sentiment sur mes roués, que je ne sais pas encore. Il est donc dans la bouteille. Vous lui avez donc fait jurer de garder le secret. Ce secret est essentiel. C'est en cela que consiste tout l'agrément de la chose. Figurez vous quel plaisir de donner tout cela sous le nom d'un adolescent sortant du séminaire . Comme on favorisera ce jeune homme qui s'appelle, je crois, Marcel [+]! Voilà la vraie tragédie, dira Fréron . Les soldats de Corbulon [= les partisans de Crébillon, allusion aux vers de Rhadamiste et Zénobie de Crébillon : « De quel front osez-vous, soldats de Corbulon / M'apporter dans ma cour les ordres de Néron ? »] diront : ce jeune homme pourra un jour approcher du grand Crébillon ; et mes anges de rire. Si on siffle, mes anges ne feront semblant de rien quoi qu'il arrive. C'est un amusement sûr pour eux ; et c'est tout cela que je prétendais.
Mais me voici à présent bien loin de la poésie et de cette niche que vous ferez au public. Mon procès me tourmente [++]. Je prévois une perte de temps effroyable. Si je peux parvenir à raccrocher cette affaire au croc du Conseil dont on l'a décrochée, je suis trop heureux. Elle y pendra longtemps, et j'aurai toujours le plaisir de me moquer d'un homme d'Église, ingrat et chicaneur. Il y a un siècle que je n'ai reçu de nouvelles de mon frère Damilaville. Je ne sais comment le monde est fait.
Respect et tendresse. »
+Quelques jours avant, V* écrit à Choiseul-Praslin : « il faut mettre la conspiration sous le nom d'un jeune novice jésuite, qui, grâce à la bonté du parlement , est rentré dans le monde, et qui … attend son dîner du succès de son ouvrage. Je m'imagine que les girouettes françaises tournent actuellement du côté des jésuites ; on commence à les plaindre … on aimera passionnément un pauvre petit diable jésuite, qui donnera l'espérance d'être un jour un Lemierre, un Colardeau, un Dorat. Je persisterai toujours à croire qu'il faut donner un nom à ce jeune jésuite … Si on ne nomme personne on me nommera, et tout sera perdu. »
La « conspiration » est le code utilisé pour parler de la pièce et ce qui la concerne.
++ Le curé Pierre Gros de Ferney voulait faire payer la dîme à V*, propriétaire de la terre de Ferney, et avait porté l'affaire devant le tribunal de Dijon, à la suite de la condamnation du précédent propriétaire par défaut devant le Conseil du roi.
V* voulait « en vertu du traité d'Arau » la faire porter à nouveau devant le Conseil du roi, où le curé avait toutes les chances de perdre.
V* demandait à cet effet l'appui du duc de Choiseul-Praslin, ministre des Affaires étrangères, directement par lettre (6 juin) et indirectement par les d'Argental.
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31/07/2010
Il s'agit de favoriser les blondes
http://www.dailymotion.com/video/x3ncxa_sylvie-vartan-quest-ce-qui-fait-ple_music
vs/
http://www.youtube.com/watch?v=fsTln9RF-D0
« A Anne-Madeleine-Louise-Charlotte-Auguste de La Tour du Pin de Saint-Julien
31è juillet 1772
Je vous avais dit, Madame, que je n'aurais jamais l'honneur de vous écrire pour vous faire de vains compliments, et que je ne m'adresserais à vous que pour exercer votre humeur bienfaisante ; je vous tiens parole. Il s'agit de favoriser les blondes.[dentelle exécutée d'abord en soie écrue, d'où son nom] Je ne sais si vous n'aimeriez pas mieux protéger les blondins, mais il n'est question ici ni de belles dames ni de beaux garçons ; et je ne vous demande votre protection qu'auprès de la marchande qui soutient seule l'honneur de la France, ayant succédé à Mme Duchapt.[célèbre couturière]
Vous avez vu cette belle blonde façon de dentelle de Bruxelles qui a été faite dans notre village. L'ouvrière qui a fait ce chef-d'œuvre est prête d'en faire autant, et en aussi grand nombre qu'on voudra, et à très bon marché pour l'ancienne boutique Duchapt. Elle prendre une douzaine d'ouvrières avec elle s'il le faut, et nous vous aurions l'obligation d'une nouvelle manufacture. Vous nous avez porté bonheur, Madame, ; notre colonie augmente, nos manufactures se perfectionnent [surtout celle de montres]. Je suis encore obligé de bâtir de nouvelles maisons. Si le ministère voulait un peu nous encourager et me rendre du moins ce qu'il m'a pris, Ferney pourrait devenir un jour une ville opulente. Ce sera une assez plaisante époque dans l'histoire de ma vie qu'on m'ait saisi mon bien de patrimoine [l'argent des rescriptions « pris » par l'abbé Terray] entre les mains de M. de La Borde et de M. Magon, tandis que j'employais ce bien sans aucun intérêt, à défricher des champs incultes, à procurer l'eau aux habitants, à leur donner de quoi ensemencer leurs terres, à établir six manufactures, et à introduire l'abondance dans le séjour de la plus horrible misère. Mais je me consolerai si vous favorisez nos blondes, et si vous daignez faire connaître à l'héritière de Mme Duchapt qu'il y va de son intérêt et de sa gloire de s'allier avec nous.
Quand vous reviendrez, Madame, aux États de Bourgogne,[son frère fut commandant militaire de Bourgogne] si vous daignez vous souvenir encore de Ferney, nous vous baignerons dans une belle cuve de marbre, et nous aurons un petit cheval pour vous promener, afin que vous ne soyez plus sur un genevois. Tout ce que je crains, c'est d'être mort quand vous reviendrez en Bourgogne. Votre écuyer Racle a pensé mourir ces jours-ci, et je pense qu'il finira comme moi par mourir de faim, car M. l'abbé Terray qui m'a tout pris, ne lui donne rien [pour paiement des travaux entrepris à Versoix, où il est ingénieur architecte, sous le ministère de Choiseul], du moins jusqu'à présent. Il faut espérer que tout ira mieux dans ce meilleur des mondes possibles. Je me flatte que tout ira toujours bien pour vous ; que vous ne manquerez ni de perdrix [elle chassait beaucoup, et V* aura l'occasion de lui décerner un prix de tir à l'oiseau], ni de plaisirs. Vous ne manqueriez pas de vers ennuyeux si je savais comment vous faire tenir Systèmes, Cabales, etc., avec des notes très instructives.[cf. lettre du 13 juillet à d'Alembert et du 10 août à Mme du Deffand]
En attendant, recevez, Madame, mon très tendre respect.
Le vieux malade de Ferney. »
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