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03/01/2014

j'aime mieux cent fois labourer mes terres, comme je fais, que de me voir exposé à l'humiliation d'être corrigé et gâté par des comédiens

... Admirez le travail !

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« A Charles-Augustin Ferriol, comte d'ARGENTAL.

Aux Délices, 19 décembre [1758]

Mon cher ange, vous étendez les deux bouts de vos ailes sur tous mes intérêts. Vous voulez que je vous voie et qu'Oreste réussisse ce seraient là deux résurrections dont la première me serait bien plus chère que l'autre. Je suis un peu Lazare dans mon tombeau des Alpes. Je vous ai envoyé mon visage de Lazare, il y a un an, et si vous tardez à le faire placer à l'Académie, sous la face grasse de Babet 1, bientôt je n'en aurai plus du tout à vous offrir. Je deviens plus que jamais pomme tapée. Ne comptez jamais de ma part sur un visage, mais sur le cœur le plus tendre, toujours vif, toujours neuf toujours plein de vous.

Oui, sans doute, la scène de l'urne est très-changée et très grecque et croyez-moi, les Français, tout Français qu'ils sont, y reviendront, comme les Italiens et les Anglais. Ce n'est qu'à la longue que les suffrages se réunissent sur certains ouvrages et sur certaines gens.

Il n'y avait, à mon sens, autre chose à reprendre que l'instinct trop violent de la nature, dans la scène de reconnaissance et pour rendre cet instinct plus vraisemblable et plus attendrissant il n'y a qu'un vers à changer.2 Électre dit

D'où vient qu'il s'attendrit ? je l'entends qui soupire.

Voici ce qu'il faut mettre à la place

ORESTE.

0 malheureuse Électre!

ÉLECTRE.

Il me nomme, il soupire,

Les remords en ces lieux ont-ils donc quelque empire, etc.?

A l'égard de la fin, plus j'y pense, plus je crois qu'il faut la laisser comme elle est et je suis très-persuadé, étant hors de l'ivresse de la composition, de l'amour-propre, et de la guerre du parterre, que cette pièce, bien jouée, serait reçue comme Sémiramis, qui manqua d'abord son coup, et qui fait aujourd'hui son effet. Ce serait une consolation pour moi, et de la gloire pour vous, si vous forciez le public à être juste.

Pour Fanime, il y a longtemps que j'y ai donné les coups de pinceau que vous vouliez, et je vous l'enverrais sur-le-champ si vous me promettiez que les comédiens n'auraient pas l'insolence d'y rien changer. Ils furent sur le point de faire tomber l'Orphelin de la Chine, en retranchant une scène nécessaire qu'ils ont été obligés de remettre. Ils allèrent jusqu'à donner à un confident un nom qui est hébreu 3 vous sentez combien cela irrite et décourage. La Femme qui a raison est dans le même cas; mais je vous avoue que j'aime mieux cent fois labourer mes terres, comme je fais, que de me voir exposé à l'humiliation d'être corrigé et gâté par des comédiens.

Quand je parle de labourer la terre, je parle très à la lettre. Je me sers du nouveau semoir 4 avec succès, et je force notre mère commune à donner moitié plus qu'elle ne donnait. Vous souvenez-vous que, quand je me fis Suisse, le président de Brosses vous parla de me loger dans un château qu'il a entre la France et Genève ? Son château était une masure faite pour des hiboux, un comté mais à faire rire, un jardin, mais où il n'y avait que des colimaçons et des taupes, des vignes sans raisin, des campagnes sans blé, et des étables sans vaches. Il y a de tout actuellement, parce que j'ai acheté son pauvre comté par bail emphytéotique, ce qui, joint à Ferney, compose une grande étendue de pays qu'on peut rendre aisément fertile et agréable. Ces deux terres touchent presque à mes Délices. Je me suis fait un assez joli royaume dans une république. Je quitterai mon royaume pour venir vous embrasser, mon cher et respectable ami mais je ne le quitterais pas assurément pour aucun autre avantage, quel qu'il pût être.

Ne pensez-vous pas que, vu le temps qui court, il vaut mieux avoir de beaux blés, des vignes, des bois, des taureaux et des vaches, et lire les Géorgiques, que d'avoir des billets de la quatrième loterie, des annuités premières et secondes, des billets sur les fermes, et même des comptes à faire à Cadix ? Qu'en dites-vous ? Et de Babeta, quid ? et quid de rege hispano?5 et des nouvelles destructions qu'on nous promet pour l'année prochaine ? Prenez du lait, madame, engraissez, dormez, et que tous les anges se portent bien .

V.

Je fais tout ce que M. le comte de La Marche exige, j'écrirai à Monin. J'écris en droiture à SAS 6, qui a daigné m'écrire. Je vous remercie tendrement . »

2 La correction fut effectuée : Oreste, acte IV, scène iv.

3 Sans doute le nom d'Azir au lieu de celui d'Étan.

4 Celui de Michel Lullin de Chàteauvieux .Voir : http://www.hls-dhs-dss.ch/textes/f/F26045.php

5 Et quelles nouvelles de Babet ? Et quelles nouvelles du roi d'Espagne ?

6 Ces deux lettres ne sont pas connues . Ces dernières lignes étant serrées en bas de page, la copie Beaumarchais-Kehl lit 545 au lieu de SAS, ainsi que les éditions suivantes ; Beuchot copié par Moland ajoutera cette note : « 545 désigne le maréchal de Richelieu ». V* , par ailleurs, n'a jamais utilisé de code avec d'Argental .

02/01/2014

Qui terre a, guerre a

...Vieux proverbe dont use Volti et que je n'ai pas eu l'occasion de vérifier par moi-même .

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« A François Tronchin

conseiller d'Etat

La copie de ma lettre à l'évêque d'Annecy 1 vous fera voir mon cher ami de quoi il est question .

Il est de la plus grande importance qu'on ait la bonté de me communiquer les titres par lesquels la Seigneurie 2 est en possession de la dîme de Collovrex 3 conjointement avec les habitants nommés les pauvres de Ferney . Ces habitants de Ferney ont perdu leur procès en qualité de pauvres, et Genève pourrait bien être attaqué en qualité de riche . Agissez mon cher ami soit auprès du conseil, soit auprès de la chambre des comptes pour m'obtenir des copies de tous les titres de vos droits de l'ancien dénombrement . Je jouirai de ces droits dans Tournay, mais j'aurai bien des affaires sur les bras dans Ferney . Qui terre a guerre a . Mais je suis trop heureux puisque mes intérêts se trouvent liés avec ceux de la république . Je n'avais pas besoin de ce nouveau motif pour lui être respectueusement attaché ainsi qu'à vous .

V.

17 décembre [1758] »

2 La seigneurie de Genève .

 

01/01/2014

Votre livre est dicté par la saine raison; Partez vite, et quittez la France

... 70 109 titres en 2011, 72 139 titres édités en 2012, donc environ 74 000 en 2013 si j'ose espèrer une telle croissance, tout ceci devrait donc correspondre à une émigration massive pour autant que ces livres et brochures soient dictés « par la saine raison » .

Faut-il en conclure que toutes les reconduites à la frontière sont la conséquence de livres trop raisonnables dont les auteurs, in-compris deviennent illico in-désirables ?

Non, pas encore .

Sur les 70 000 titres, combien sont sains et raisonnables ? Citez m'en cinquante et je vous donne mon poids en cacahuètes, et je veux bien les lire en pénitence ( les livres, pas les cacahuètes ! ).

Au fait, aux dernières nouvelles, il y a environ 200 000 émigrants qui quittent notre mère patrie annuellement, sont-ce tous de possibles bons auteurs en veine de bons écrits ? Too bad !

Bonne année à ceux qui restent, good luck à ceux qui partent .

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« A Claude -Adrien HELVÉTIUS.

A Ferney pays de Gex

17 décembre [1758] 1

Vos vers semblent écrits par la main d'Apollon;

Vous n'en aurez pour fruit que ma reconnaissance.

Votre livre est dicté par la saine raison;

Partez vite, et quittez la France.

J'aurais pourtant, monsieur, quelques petits reproches à vous faire mais le plus sensible, et qu'on vous a déjà fait sans doute, c'est d'avoir mis l'amitié parmi les vilaines passions 2; elle n'était pas faite pour si mauvaise compagnie. Je suis plus affligé qu'un autre de votre tort. L'amitié, qui m'a accompagné au pied des Alpes, fait tout mon bonheur, et je désire passionnément la vôtre. Je vous avoue que le sort de votre livre dégoûte d'en faire. Je m'en tiens actuellement à être seigneur de paroisse, laboureur, maçon, et jardinier cela ne fait point d'ennemis. Les poèmes épiques, les tragédies, et les livres philosophiques, rendent trop malheureux. Je vous embrasse je vous estime infiniment je vous aime de même, et je présente mes respects à la digne épouse d'un philosophe aimable . »

1 La première copie Beaumarchais est datée du 13 décembre mais à cette date V* est aux Délices ; l'éditeur hésite sur l'année, 1760 sur une copie, 1761 sur l'autre, toutes deux changées en 1758 d'après la mention de Condorcet : « Reporter en 1758 [bien qu'ayant d’abord noté 1757 ou 1759] année où le livre De l'Esprit a paru. »

2 L'avarice, l'ambition, l'orgueil, le despotisme. Voir De l'Esprit, III,xiv ( http://www.corpus-philo.fr/helvetius-de-l-esprit.html ) : http://pedagogie.ac-toulouse.fr/philosophie/textes/helvetiusesprit.htm

 

31/12/2013

dans six mois un très petit magot

...Possible, à Bercy, grâce, ou plutôt à cause de l'augmentation de la TVA, du prix du timbre et autres hausses de prix dont la liste parait plus longue qu'un jour sans pain (et sans vin ).

 http://www.beatrice-hk.fr/article-petit-magot-119891397.html

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« A Jean-Robert Tronchin

Point de nouvelles mon cher correspondant, sinon que le seigneur de Tournay et de Ferney et l'engagiste 1 des Délices aura dans six mois un très petit magot entre vos mains, mais que son cœur sera toujours à vous . J'attends mon absolution . Parlez-moi franchement .

Je vous prie d'affranchir l'incluse .2

Votre très humble et très obéissant serviteur.

V.

Aux Délices 16 décembre [1758] »

1 L'engagiste est celui qui obtenait la jouissance du domaine royal à certaines conditions et pour un certain nombre d'années ; V* s'applique ce mot . Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Engagiste

 

c'est à vous à décider jusqu'où vos bontés pour moi peuvent s'étendre

...Pôpôpô ! si j'mérite, m'sieur-dames !

Toute honnête proposition sera examinée sans délai ni murmure et acceptée dans la joie, c'est tout dire . Faites-moi du bien, encore, je ne m'en lasserai pas , et ça coûte si peu de demander !

Cavale à trois pattes

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« A Marc-René d'Argenson, marquis de Voyer

Au château de Ferney, pays de Gex, route de Genève, 16 décembre [1758]

Monsieur, daignez-vous vous souvenir encore d'un solitaire et d'un malade attaché à toute votre maison depuis qu'il respire, et à vous depuis que vous êtes né 1? J'achève mes jours dans le pays de Gex. Il est vrai que j'ai une jolie maison de campagne dans le territoire helvétique de Genève mais j'ai des terres considérables à deux lieues de Gex, en France. Il n'y a point de haras 2 dans le pays, ce pays est très-propre à fournir d'excellents chevaux. Je possède huit cavales fort belles. J'ai auprès de moi un de mes parents, nommé Daumart, mousquetaire du roi, qui me parait avoir beaucoup de talents pour les haras.

Je vous offre mes services, monsieur,3 et ceux de mon parent. On dit que vous voulez bien prêter des étalons du roi aux seigneurs des terres qui veulent s'en charger, c'est à vous à décider jusqu'où vos bontés pour moi peuvent s'étendre. Je vous serai très-obligé de me vouloir bien honorer d'une patente de votre capitaine et directeur des haras dans le pays de Gex. Si, au bout de quelque temps, vous êtes satisfait de mon administration, vous pourrez alors donner des appointements à mon parent Daumart.

Voilà ma requête présentée; j'attends vos ordres et vos bontés.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Voltaire

gentilhomme ordinaire du roi ».

1 V* connait le comte Marc-Pierre d'Argenson , père du marquis, depuis ses études au collège Louis le Grand .

2 Pour le haras, voir fin de la lettre du 10 décembre 1758 à de Brosses : http://voltaireathome.hautetfort.com/archive/2013/12/25/j-edifie-plus-que-je-ne-detruis-je-parle-d-edifice-et-non-d-5255095.html

et celle du 22 décembre 1758 à Jean-Robert Tronchin : « J'ai chez moi un mien parent mousquetaire du roi qui tiraille comme vous calculez » ; ce qui confirme la date du 16 décembre 1758 . Il est seulement surprenant que V* fasse une telle ouverture avant d'avoir signé le contrat de Ferney (simple accord des 7 et 14 octobre 1758).

Haras royaux : http://fr.wikipedia.org/wiki/Haras_nationaux_%28France%29

3 Entre autres charges, le marquis de Voyer, fils du comte d'Argenson (voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc-Pierre_de_Voyer_de_Paulmy_d%27Argenson), avait celle de directeur général des haras royaux, qu'il conserva de 1752 à 1763 . Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc-Ren%C3%A9_de_Voyer_d%27Argenson_%281722-1782%29 .

 

30/12/2013

je vous souhaite une année remplie de toutes les félicités que vous méritez

...Vous, lecteurs passés, présents et à venir .

Finissez bien déjà celle-ci, et, avec entrain et Voltaire attaquez 2014 d'un bon pas et l'esprit clair (si jamais vous voyez double, recouchez-vous ) .

 Ceci n'est pas un bonhomme de neige !

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« A Ivan Ivanovitch SCHUVALOV

Ferney, route de Genève, 16 décembre 1758

Monsieur, je vous souhaite une année remplie de toutes les félicités que vous méritez et je ne me souhaite, à moi, qu'un gros paquet qui puisse me mettre en état d'achever l'histoire de Pierre le Grand. J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, en bon Israélite, que je ne peux faire ma brique quand on ne me donne point de paille1. J'ai quelques instructions sur votre empire, et rien sur votre empereur. Je me suis procuré un grand loisir dans une de mes terres, et je ne veux consacrer ce loisir qu'à vous donner des témoignages de mon zèle et de mon attachement pour votre personne.

J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments que je vous dois, 2

monsieur,

votre très humble et très obéissant serviteur

Voltaire

gentilhomme ordinaire de la chambre

du Roi Très Chrétien .

J'ai fais partir quelques bouteilles de la liqueur que vous avez daigné trouver bonne, mais elles arriveront bien tard . »

2 D'anciennes éditions arrêtent le lettre ici .

 

29/12/2013

dès les premiers temps de l'Église, les saints Pères se sont élevés contre les ministres sacrés qui emploient aux affaires temporelles le temps destiné aux autels

... Dès les premiers temps, certes, mais seulement aux premiers temps si j'en crois ce que me dit l'Histoire de la glorieuse [sic] et [im]pitoyable Eglise catholique .

Les autres Eglises ne valent pas mieux, qu'elles ne se haussent ni du col, ni de la mitre .

 

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 http://graecorthodoxa.hypotheses.org/2150

 

 

« A Joseph-Nicolas Deschamps de Chaumont 1

A Ferney au pays de Gex

16 décembre 1758.

Monseigneur, c'est un officier de la chambre du roi très chrétien, c'est un de vos diocésains, le possesseur de la comté de Tournay et de la châtellenie de Ferney qui a l'honneur de vous écrire .

Le curé d'un petit village nommé Mouin 2, voisin de ma terre, a suscité un procès à mes vassaux de Ferney, et, ayant souvent quitté sa cure pour aller solliciter à Dijon, il a accablé aisément des cultivateurs uniquement occupés du travail qui soutient leur vie. Il leur a fait pour quinze cents livres de frais pendant qu'ils labouraient leurs champs, et a eu la cruauté de compter parmi ses frais de justice les voyages qu'il a faits pour les ruiner. Vous savez mieux que moi, monseigneur, combien, dès les premiers temps de l'Église, les saints Pères se sont élevés contre les ministres sacrés qui emploient aux affaires temporelles le temps destiné aux autels. Mais si on leur avait dit « Un prêtre est venu avec des sergents rançonner de pauvres familles, les forcer de vendre le seul pré qui nourrit leurs bestiaux, et ôter le lait à leurs enfants » qu'auraient dit les Jérôme, les Irénée, les Augustin ? Voilà, monseigneur, ce que le curé de Mouin est venu faire à la porte de mon château, sans daigner même me venir parler. Je lui ai envoyé dire que j'offrais de payer la plus grande partie de ce qu'il exige de mes communes, et il a répondu que cela ne le satisfaisait pas.

Vous gémissez sans doute que des exemples si odieux soient donnés par des pasteurs catholiques, tandis qu'il n'y a pas un seul exemple qu'un pasteur protestant ait été en procès avec ses paroissiens 3. Il est humiliant pour nous, il le faut avouer, de voir dans des villages du territoire de Genève des pasteurs hérétiques qui sont au rang des plus savants hommes de l'Europe, qui possèdent les langues orientales, qui prêchent dans la leur avec éloquence, et qui, loin de poursuivre leurs paroissiens pour un arpent de seigle ou de vigne, sont leurs consolateurs et leurs pères. C'est une des raisons qui ont dépeuplé le canton que j'habite. Deux de mes jardiniers ont quitté, l'année précédente la vraie religion pour embrasser la protestante. Le village de Rosières avait trente-deux maisons, et n'en a plus qu'une; les villages de Magny et de Boisy ne sont plus que des déserts. Ferney est réduit à cinq familles, ayant droit de commune, et ce sont ces cinq pauvres familles qu'un curé veut forcer d'abandonner leurs demeures pour aller chercher sur le territoire de la florissante Genève le pain qu'on leur dispute dans les chaumières de leurs pères. Je conjure votre zèle paternel, votre humanité, votre religion, non pas d'engager le curé de Moëns à se relâcher des droits que la chicane lui a donnés, cela est impossible; mais à ne pas user d'un droit si peu chrétien dans toute sa rigueur, à donner les délais que donnerait le procureur le plus insatiable, à se contenter de ma promesse, que j'exécuterai aussitôt que mes malheureux vassaux auront rempli une formalité de justice préalable et nécessaire.

J'ajoute à cette prière celle de me donner la permission de bâtir une chapelle dans mon château de Ferney . J'ai le malheur de voir en entrant dans cette terre que mon propre curé était en procès avec son seigneur et l'est par conséquent avec moi . Mais je ne sais point plaider . Je ne sais que secourir les pauvres et faire travailler utilement des malheureux qui étaient prêts à chercher ailleurs de quoi vivre .

J'ai l'honneur d'être avec respect

monseigneur

votre très humble et très obéissant serviteur

Voltaire

gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi Très Chrétien »

1 Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph-Nicolas_Deschamps_de_Chaumont

Le manuscrit fut remis il y a plusieurs années au musée d'Annecy par un donateur anonyme à condition de ne pas être imprimé . Dans les manuscrits et éditions anciennes, le destinataire est seulement « évêque d'Annecy », que des éditions modernes identifient comme Biord ; mais celui-ci ne fut nommé à son poste que le 17 mai 1764 . Le vicaire général Jean-Pierre Biord, assume seulement les tâches administratives, pour soulager l'évêque souffrant . .Autre remarque, si le siège était à Annecy, l'évêché se trouvait en fait à Genève .

Pour une partie de la correspondance de V* avec Biord, voir à partir de page 19 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57191285/texteBrut

2 V* écrit phonétiquement le nom de Moëns . Le prêtre est Philippe Ancian qui n'est guère autrement connu .

3 En insérant une partie de cette lettre dans son Commentaire historique, où il la date à tort de 1759, V* ajoute une note : « Ce qui fait que jamais les curés protestants n'ont de procès avec leurs ouailles, c'est que ces curés sont payés par l'État, qui leur donne des gages: ils ne disputent point la dixième ou la huitième gerbe à des malheureux. C'est le parti que l'impératrice Catherine a pris dans son empire immense. La vexation des dîmes y est inconnue. »- Cette note est de 1776 (Beuchot, qui date la lettre du 15 décembre 1759) .